De Bloomsbury en passant par Court green...

01 octobre 2017

LA NUIT

Caresse l’horizon de la nuit, cherche le cœur de jais que l’aube recouvre de chair. Il mettrait dans tes yeux des pensées innocentes, des flammes, des ailes et des verdures que le soleil n’inventa pas.

Ce n’est pas la nuit qui te manque, mais sa puissance.

Page 41.

 

PREMIERE DU MONDE

Captive de la plaine, agonisante folle,
La lumière sur toi se cache, vois le ciel :
Il a fermé les yeux pour s’en prendre à ton rêve,
Il a fermé ta robe pour briser tes chaînes.

 

Devant les roues toutes nouées
Un éventail rit aux éclats.
Dans les traitres filets de l’herbe
Les routes perdent leur reflet.

Ne peux-tu donc prendre les vagues
Dont les barques sont les amandes
Dans ta paume chaude et câline
Ou dans les boucles de la tête ?

Ne peux-tu pas prendre les étoiles
Ecartelée tu leur ressembles,
Dans leur nid de feu tu demeures
Et ton éclat s’en multiplie.

De l’aube bâillonnée un seul cri veut jaillir,
Un soleil tournoyant ruisselle sous l’écorce.
Il ira se fixer sur tes paupières closes.
O douce, quand tu dors, la nuit se mêle au jour.

J’ai la beauté facile de Paul Eluard, Gallimard/Télérama.

 

Il y a très longtemps que je n’avais pas lu la poésie de Paul Eluard, et c’est un vrai plaisir. J’ai découvert ce petit livre à la médiathèque, il semble que ce soit une édition spéciale. J’aime tous les poèmes qui y figurent, j’aime leur musique, lorsque je les lis à haute voix, j’ai l’impression de sentir la nature se manifester. Il y a le souffle du vent, la fraîcheur de la nuit etc.

C’est un magnifique recueil.
Claude

 

CELLE QUI N’A PAS LA PAROLE

Les feuilles de couleur dans les arbres nocturnes
Et la liane verte et bleue qui joint le ciel aux arbres,
Le vent à la grande figure
Les épargne. Avalanche, à travers sa tête transparente
La lumière, nuée d’insectes vibre et meurt.

Miracle dévêtu, émiettement, rupture
Pour un être seul.

La plus belle inconnue
Agonise éternellement.

Etoile de son cœur aux yeux de tout le monde.

Page 26

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26 septembre 2017

Le requiem de Terezin
de Josef Bor

 

Ecrit à partir d’une histoire vraie, ce livre est profondément touchant. Aussi, je vais le laisser parler lui-même plutôt que de trop le commenter, il y a des livres pour qui les mots ne sont pas suffisamment forts, les miens en tout cas. J’ai mis un certain temps avant de pouvoir choisir le livre que je lirai par la suite.

En 1944, l’Allemagne est en train de s’effondrer, après l’attentat raté contre Hitler, les exécutions se multipliaient même dans les rangs de la Wehrmacht. L’empire nazi s’écroulait.

En 1942, la ville de Theresienstadt a été vidée de ses  habitants, et transformée en un immense camp de triage pour les juifs tchèques, allemands, autrichiens, hollandais et danois.

Le camp est l’antichambre d’Auschwitz, mais aussi une vitrine pour la propagande nazie.

Le pianiste Raphael Schächter est arrivé au camp en 1941, à l’âge de 36 ans. Il décide de monter le requiem de Verdi, pour cela il devra faire travailler 4 solistes et 120 choristes.

Page 18. Schächter se souvint de l'instant précis qui l'avait amené à commencer l'étude de cette œuvre. Prouver l'imposture, l'aberration des notions de sang pur ou impur, de race supérieure ou inférieure, démontrer cela précisément dans un camp juif par le moyen de la musique, cet art qui mieux peut-être que tout autre lui semblait pouvoir révéler la valeur authentique de l'homme ; depuis longtemps cette idée le hantait. C'est pourquoi il avait tenu à rassembler des groupes d'ori­gines les plus diverses, pour que chacun se rendît compte de l'élévation artistique à laquelle il pouvait atteindre avec des hommes si différents.

Après de longues réflexions, il avait préféré le Requiem de Verdi à toute autre œuvre. Cette musique italienne, composée sur un texte latin, inspirée par des prières catholiques, serait interprétée par des chanteurs juifs, des musiciens de toutes nationalités, venant de Bohême, d'Autriche, d'Allemagne, de Hollande et du Danemark, certains même de Pologne et de Hongrie ; l'exécution de ce Requiem dans un ghetto serait dirigée par un chef d'orchestre athée : l'idée lui en sembla magnifique.

Il commence à parler autour de lui de son projet.

Pages 21-22. — Versez donc ma part dans la gamelle de ce vieux grand-père qui meurt de faim, avait-il répondu.

Une brève rencontre sans doute. Retenu par quelque honte, le mendiant n'osa pas se présenter. Sa nationalité paraissait incertaine : il pouvait être allemand aussi bien qu'italien, français ou anglais, car il se mit à parler toutes ces langues couramment, comme saint Pierre peut-être. Une discussion s'engagea, le vieil homme paraissait s'intéresser vivement à toutes choses, ils en vinrent naturellement à parler de musique, Schächter lui confia son idée du Requiem.

Vous êtes un fou ! lui cria bientôt le vieillard avec une sorte d'agressivité et en haussant la voix, comme les gens un peu sourds. Monter le Requiem de Verdi ici, dans un camp de concentration, c'est une pure chimère ; vous rendez-vous seulement compte de ce que vous allez faire ? Essayez donc de voir avec moi, voulez-vous ? Il vous faut d'abord quatre solistes qui ne peuvent être n'importe qui. Un chœur ne vous suffira pas, vous devrez en réunir au moins deux, sans quoi vous n'arriverez jamais à répéter convenablement la fugue du Sanctus. Vous n'aurez pas assez de quarante chanteurs, il vous en faudra au moins quatre-vingts, peut-être même davan­tage lors de certains passages. Je me souviens qu'à Londres, le Requiem fut joué autrefois avec un chœur dix fois plus important encore. Ne parlons pas de l'orches­tre ; vous aurez besoin d'au moins soixante musiciens. Si vous ne parveniez pas à les réunir, il vous faudra au moins deux pianos. Un seul ne saurait suffire. Ce n'est pas ce qui importe le plus, me direz-vous, quand on veut jouer de la musique, on peut toujours improviser, mieux vaut certainement un instrument de petite taille, mais d'une parfaite sonorité, qu'une énorme caisse qui fait beaucoup de bruit pour rien. Le vrai problème est ailleurs, comprenez-moi bien, il est ailleurs !

Schächter le regardait avec un mélange de curiosité et d'admiration : « Quelle fine mouche, se disait-il, se souvenant de la douceur de sa voix tout à l'heure quand il mendiait pour avoir sa soupe, il sait vraiment s'y prendre, ne voilà-t-il pas qu'il se met à hurler comme si c'était moi le sourd ? »

Le vieux semblait ne s'apercevoir de rien, il était lancé et ne pouvait visiblement pas s'arrêter.

Il lui fallut demander l’autorisation aux SS, puis faire passer des auditions, et penser à remplacer les chanteurs qui un jour disparaissent dans les convois. Il peut d’un jour sur l’autre manquer une dizaine de personnes voire plus. Pages 52/55. Les derniers rangs des prisonniers venaient de passer devant les casernes, le bruit sourd de leurs pas s'était effacé, le chant du chœur s'interrompit comme pour leur rendre un dernier hommage. Et le silence se fit.

Partout, les rumeurs de la vie de chaque jour recom­mencèrent peu à peu. Dans la cave, rien ne les troublait encore, personne n'osait parler, élever la voix. Schächter se taisait ; d'un geste vague de la main il leur fit com­prendre que la répétition était terminée cette fois, qu'il les renvoyait. « Rentrez chez vous, c'est assez pour aujourd'hui » semblait-il leur dire. Les chanteurs, indé­cis, hésitèrent un instant, certains s'approchèrent, croyant n'avoir pas bien compris, mais il les repoussa. Ils pouvaient partir. Non, il préférait rester seul un moment, s'attarder encore. Chacun sortit donc silen­cieusement et Schächter resta seul dans la salle.

« Comment est-ce possible ? Il y a une semaine à peine, nous exultions tous : Quam olim Abrahae pro­misisti. Je répétais partout que nous allions surmonter toutes les difficultés, le pourrai-je maintenant avec un chœur et un orchestre décimés ? Il ne me reste qu'un soliste » murmurait Schächter se laissant aller au désespoir.

Le commandant du camp lui avait pourtant promis de protéger les artistes. Le même jour, la Kommandan­tur avait donné l'ordre aux petits enfants, aux orphelins, aux veufs et aux veuves de partir par le premier convoi ; elle le faisait, disait-elle, dans l'intérêt des habitants du ghetto, afin que tous puissent jouir enfin d'une vie meilleure. Elle tenait toujours ses promesses : pouvait-on lui reprocher la tuberculose qui avait frappé à Terezin la sœur de François, l'infirmité du mari d'Élisabeth qui était arrivé dans le ghetto poussé par sa femme dans sa petite voiture, la mort enfin de la maman des enfants de Meisl ? Tout cela n'était que jus­tice ; la Kommandantur n'avait jamais obligé Meisl à partir, ni les autres artistes qui avaient été exemptés de suivre ce convoi. Si elle tenait ses promesses, la Kom­mandantur exigeait en retour que ses ordres fussent res­pectés. Ils étaient partis de leur plein gré, ils l'avaient demandé, le commandant n'avait pas voulu se montrer inhumain, leur requête avait donc été acceptée, il avait empêché qu'on les séparât de leur famille et voilà tout. On ne pouvait que l'en féliciter.

Quel plan satanique ! La colère s'empara du chef d'orchestre. « Ce ne peut être aucun des tueurs et des assassins que je rencontre chaque jour qui a inventé cette machination monstrueuse, aucun de ces S. S. bru­taux qui nous rouent de coups, nous assomment et nous battent continuellement. Ce ne peut être non plus le commandant du camp ni même Giinther à Prague, pensa-t-il, mais l'un de ces hauts personnages élégants, polis, recherchés, qui se montrent toujours d'une extrême courtoisie avec les Juifs, qui détestent les coups et n'auraient pas supporté qu'un S.S. ose frapper un Juif devant eux. Ce sont les plus perfides, se dit-il, plus ils feignent de se comporter avec correction, plus ils sont dangereux. Eichmann ou Moese ont sans doute inventé cette mise en scène crapuleuse ; Moese surtout, qui a une prédilection pour les choses de l'art, s'en vante et aime se faire présenter les artistes juifs, lui seul doit savoir jouir de raffinements aussi odieux. »

Schächter était désespéré. « Comment peuvent-ils ressentir le moindre sentiment humain, éprouver la moindre émotion artistique alors que tout est dissimu­lation chez eux, mensonge et tromperie ? Ils y prennent plaisir, ils recherchent ce plaisir. » Tous ses efforts lui paraissaient vains maintenant, une fois de plus il avait été dupe et s'était laissé abuser en voulant les croire.

« Aurais-je pu seulement ne pas les croire, ne pas espérer que nous serions sauvés ? se dit-il. Dois-je tout abandonner, laisser là tout ce que nous avons fait, ou le recommencer entièrement ? » Il compta à nouveau ceux de ses camarades qui n'étaient plus là : trois solistes au premier rang, un nombre très important de choristes. Son regard parcourait les rangs déserts, une grande tristesse l'oppressait, quand ses yeux furent attirés par le violoncelle de Meisl. Il ne l'avait pas remarqué. L'instru­ment gisait contre un banc, il lui sembla qu'on l'avait arraché des mains de l'artiste à qui il appartenait avant de l'abandonner là. Il se souvint que Meisl lui confiait ses pensées les plus intimes, essayant de traduire en musique sa douleur et ses joies, son angoisse, ses humi­liations ou son amour. « Pauvre figure délaissée, que personne n'interrogera jamais plus, que personne ne ser­rera plus dans ses bras, murmura-t-il en s'approchant de l'instrument, tu étais son ami le plus intime. »

Schächter tendit la main pour le prendre, il aurait voulu à son tour tout oublier, mais une profonde angoisse l'en empêchait, il tremblait. Non, il ne le pou­vait pas, il ne pouvait jouer maintenant ; un sanglot de désespoir le secoua convulsivement : il ne pleurait pas sur son œuvre perdue, sur tous ses espoirs dissipés, mais sur les quatre enfants de Meisl derrière lesquels venaient sans doute de se refermer les lourdes portes d'un wagon à bestiaux.

Et malgré toutes les peines, les tourments, ils continuent à chanter, à apprendre, à partager.

Pages 86/89. Il prenait part à cette première comme dans un rêve fiévreux, agité. Chaque note, chaque cadence lui rappe­laient quelque chose, chaque voix ravivait un souvenir. Il ne parvenait pas à retrouver le nombre des chanteurs qu'il avait fait répéter tant de fois, note par note, syllabe après syllabe. Tous étaient aujourd'hui réunis devant lui dans cet immense chœur, même ceux qui depuis longtemps n'étaient plus là ; ils travaillaient une der­nière fois à cette œuvre commune qui leur avait donné tant de mal.

Un roulement de batterie retentit. Le Dies irae qui marquait le premier changement important dans la tonalité générale allait commencer. Il se prit à songer à tous les bouleversements dont il avait été le témoin avant d'arriver aujourd'hui au terme de son travail. Combien de fois les places étaient-elles restées vides au long des bancs comme des plaies béantes ; combien de fois en avaient-ils arraché quelqu'un avec leur sauva­gerie, leur cruauté insupportables ?

Jamais une œuvre ne lui avait demandé autant de sacrifices. Maintenant ses camarades jouaient, chan­taient, combien de fois pourtant avaient-ils recom­mencé depuis le début, tombant de fatigue ? Il se sen­tit fier soudain devant tout le camp de n'avoir jamais renoncé, d'avoir persévéré en dépit de toutes les difficultés rencontrées. Comme ses musiciens, il ne deman­dait qu'à pouvoir vivre assez longtemps pour voir enfin leurs bourreaux maudits rendre des comptes. Leurs crimes étaient dans toutes les mémoires, un jour vien­drait où ils devraient enfin comparaître devant le tribunal suprême de l'humanité.

Confutatis maledictis, flammis acribus addictis, la voix grave s'approfondit encore, redoutable, puis le thème musical se déchira, s'adoucit en une plainte, une lamentation de repentir. Le condamné suppliait en vain, ses exhortations étaient couvertes par le déchaîne­ment des voix qui envahissait toute la salle. Le chef d'orchestre, surpris par cet emportement, voulut les apaiser, les calmer peu à peu, et il les retint, les fit taire insensiblement. On n'entendit plus que l'écho lointain des violons.

De nouveau maître de lui, Schächter debout, immo­bile, leur imposa le silence. La musique durait encore en eux. Personne dans la salle n'osait bouger, chacun attendait, se concentrait profondément. Ce devait être le Lacrymosa.

Bietka se mit à chanter. Schächter n'avait rien eu à lui indiquer, c'est à peine s'il la dirigeait ; elle avait appris ce Lacrymosa sans lui ; la vie dans le ghetto, tant de souffrances, tant de tristesse quotidienne depuis long­temps l'y avaient aidée. Elle clamait maintenant son angoisse, oubliait son courage, se plaignait.

87

« Pleure, oui pleure, retrouve dans les larmes ces forces qui te fuient, toi qui t'es dévouée pour tous si généreusement. » Schächter la regardait avec émotion.

Un long accord terminait cette première partie du Requiem. Les solistes entonnèrent l'Offertoire, le chef d'orchestre fit signe à ses musiciens, les instruments se mêlèrent, unirent leurs voix en une symphonie saisis­sante. Les auditeurs apprécieraient cette musique, il n'en doutait plus, mais la comprendraient-ils, devine­raient-ils ce qu'il voulait leur dire ? L'œuvre seule devait le leur faire comprendre.

« Écoutez-moi, vous, tous les prisonniers de ce camp de concentration, la fin de la guerre est proche, le che­min de croix de la race d'Abraham va prendre fin, nous n'aurons bientôt plus à marcher dans les ténèbres de l'incertitude, je vois déjà poindre le jour de notre liberté. » Et il interprétait chaque parole en ce sens. « Libera me. Écoutez ce que le chœur est en train de chanter, comprenez-vous qu'il s'agit de votre liberté, de notre liberté ? » L'inquiétude l'oppressait.

Car comment les prisonniers allaient-ils répondre, comment réagiraient-ils ? Il ne s'était pas battu dans ce camp avec autant d'acharnement et d'opiniâtreté pour un succès qui n'aurait aucune valeur et ne ferait que souligner sa défaite. Il ne souhaitait surtout aucun applaudissement aveugle, son auditoire ne devait lui témoigner la profondeur de son émotion que par le silence, un silence recueilli avant une tempête d'applaudissements.

Mais le comprendrait-il ?

La musique s'éleva, c'était le dernier crescendo avant le choral et la fugue finale. Quelques mesures encore, Raphaël à ce moment pressentit la façon dont les pri­sonniers allaient enfin lui répondre. Déjà la voix cris­talline de Marouchka répétait les syllabes tant atten­dues : Libera me... Puis une autre fois encore de façon presque inaudible, comme un écho perdu à une dis­tance infinie : Libera me.

Le soir du concert, les officiers SS sont là, assis dans la salle à les écouter. Ils ont réussi, ils ont fait triompher l’art au milieu de la souffrance, de la haine, de la cruauté. Puis vint le début de l’été. Page 121. Peu de temps avant la fin de l'été, les convois repri­rent. Le commandant du camp avait promis à Schäch­ter que le groupe de ses artistes ne serait pas séparé. Il tint parole. Ensemble, ils montèrent donc dans les pre­miers wagons du premier de ces convois.

 

En écrivant ce billet, quelques semaines après avoir lu le livre, l’émotion m’étreint à nouveau le cœur. Quel livre fabuleux, quelle belle écriture et quel courage. 

Claude

Première page

UNE FOULE IMPORTANTE ATTENDAIT patiemment dans la cour de l'ancienne école de Terezin, devant les portes closes de la salle de gymnastique. Les artistes allaient arriver incessamment, ils devaient entrer les premiers pour atteindre leurs places sans difficulté.

Raphaël Schächter, suivi de toute sa troupe de musi­ciens et de chanteurs, fut bientôt là. C'était un ami connu de tous et que chacun avait rencontré dans la rue ; on le salua donc avec chaleur et sans façon. Aucune distance ne séparait les artistes de leurs auditeurs, ils étaient tous les prisonniers du même camp.

« Raphaël, que nous feras-tu entendre aujourd'hui ? » criait-on ici et là en interpellant le chef d'orchestre, et per­sonne ne l'aurait appelé autrement tant il était populaire dans le ghetto. On encourageait les artistes de tous côtés, ils souriaient, acquiesçaient de la tête, l'un même répon­dit : « Oui, ce sera vraiment extraordinaire, les amis, et nous vous promettons de ne pas vous décevoir. »

Schächter ouvrit enfin les portes, les artistes aussitôt entrèrent et gagnèrent leurs places. Il n'y avait aucune estrade, seule une caisse retournée devant un pupitre permettait au chef d'orchestre de se hausser pour pou­voir diriger ses musiciens. Il grimpa dessus et regarda la salle peu à peu se remplir.

Le requiem de Terezin de Joseph Bor, traduit du Tchèque par Zdenka et Raymond Datheil. Les éditions du sonneur.

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24 septembre 2017

Il y a un moment que je n’ai pas posté de billets ! J’ai eu un gros souci avec un frelon asiatique !!! Pas drôle, alors que je ne lui avais rien demandé, il a trouvé ma tête très bien faite et a eu envie de venir piquer pour voir comment cela ferait !

Pour éviter que cela ne se reproduise, j’ai dû installer mes abeilles dans les bois, loin de moi… cela fait un grand vide dans mon jardin, je trouve cela triste de ne plus les voir butiner.

Je recommence seulement à pouvoir me concentrer suffisamment pour lire, cette piqure m’a vraiment mise ko, je ne pensais pas que ce serait à ce point. Alors, je vous dis à très bientôt, je suis en train de lire un magnifique livre.

Claude

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23 août 2017

Ebriété

Tandis que la moisson achevait de se gaver sur le cuivre du soleil, une alouette chantait dans la faille du grand vent sa jeunesse qui allait prendre fin.
L’aube d’automne parée de ses miroirs déchirés de coups de feu, dans trois mois retentirait.

 

Sous le feuillage

Frapper du regard, c’est se dessiner dans  les yeux des autres, y découvrir leurs traits modifiés auprès des nôtres, mais pour ombrer notre ceinture de déserts.
Celui qui prenait les devants s’appuya contre  un frêne, porta en compte la récidive de la foudre, et attendit la nuit en désirant.

 

Eprouvante simplicité

Mon lit est un torrent aux plages desséchées. Nulle fougère n’y cherche sa patrie. Où t’es-tu glissé tendre amour ?
Je suis partie pour longtemps. Je revins pour partir.
Plus loin, l’une des trois pierres du berceau de la source tarie disait ce seul mot gravé pour le passant : « Amie ».
J’inventai un sommeil et je bus sa verdeur sous l’empire de l’été.

Extraits de « Le Nu perdu » de René Char. Ed. Poésie/Gallimard.

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21 août 2017

Le passager de la nuit
de Maurice Pons

Ce livre relate la rencontre de deux  hommes que rien ne prédestinait à se rencontrer. Le temps d’une traversée de la France, ils vont partager une voiture, et seront obligés de rester ensemble.

Une amie du conducteur lui a demandé un service, prendre à son bord un de ses copains pour aller à Champagnole, là où il doit lui-même se rendre. Page 24. J’avais cru que Bernadette parlait vraiment d’un copain, un de ces petits jeunes gens de la production qui pour porter trois boîtes de pellicule se font payer le train, et en première classe, jusqu’à Champagnole et qu’il faut encore aller chercher à la gare en voiture. J’avais été quelque peu surpris de la trouver au Petit Paris en compagnie de cet homme taciturne, en chemise blanche ouverte.

Page 25. Bernadette s’était levée tout de suite, à mon arrivée au Petit Paris.
- voilà Georges ! avait-elle annoncé, et je ne me souviens pas qu’il y ait eu d’autres présentations.
Il s’est levé aussi, et nous avons dû nous serrer la main. Oui, je m’en souviens, nous nous sommes serré la main.
Il était jeune encore, et plus grand que moi. Il avait le teint basané et de beaux yeux noirs. Il portait une courte moustache, taillée en triangle. Mais ce qui m’avait tout de suite frappé, c’est une profonde cicatrice violette qui lui étoilait le front au-dessus de l’œil droit. Pourquoi le cacher ? Il me fit tout de suite la plus sinistre impression.
- C’est vous que j’emmène ? lui dis-je sans aménité. Eh bien, allons vite ! Je suis en double file.
- Je t’avais pourtant bien dit de vous mettre en terrasse.

La route défile à grande allure, beaucoup de silences entrecoupés de quelques mots, quelques inquiétudes.
Page 21. Comme nous glissions donc  habilement autour de la ville, mon compagnon me dit soudain, sans même me regarder, comme s’il poursuivait la conversation interrompue avant Fontainebleau :
-En tout cas, s’il arrivait quelque chose, n’oubliez pas : vous ne me connaissez pas, vous m’avez pris sur la route.

La guerre d’Algérie fait rage, le racisme est très important, ils y sont confrontés partout où ils passent, où ils s’arrêtent.
Alors que les paysages défilent devant leur rapide décapotable, ils vont au fils des kilomètres se découvrir, aller l’un vers l’autre, comme si l’un pouvait comprendre la guerre de l’autre.

Quel beau livre ! On est en voiture avec ces deux hommes si dissemblables de deux mondes opposés, mais paradoxalement dans une compréhension qui s’affine et se renforce au fil des pages.
Sur fond de guerre d’Algérie (si mal connue) Maurice Pons, raconte la rencontre de deux mondes le temps d’un voyage. Les échanges sont tout en retenu au début, aucun des deux protagonistes n’osent aller vers l’autre. Le climat politique est tellement délicat que les malentendus peuvent vite arriver.
L’écriture de Maurice Pons, est précise, tout en finesse, telle qu’elle nous fait vivre les kilomètres, les heures passées ensemble d’une manière très intense.

Je n’avais jamais lu cet écrivain, le lire m’a fait retrouver la ferveur d’une époque, celle des années 60. Et  puis, malgré leurs différences, leurs désaccords, ces hommes ont su le temps d’un voyage partager, et se faire confiance. C’est beau ! Ce livre n’étant pas épais, je vous conseille de le lire en une fois, cela m’a donné plus encore l’impression d’être dans la voiture.

Je voulais ajouter que c'est un livre fantastique sur l'écoute. Et je trouve que c'est quelque chose qui se perd ! mais cela n'engage que moi !

Claude

Première page.
Le soir tombait. Nous roulions en silence. Sur la route devenue large et lisse, les lignes jaunes, tout au long des courbes, traçaient leurs messages en morse rapide. Au-dessus de la voiture ouverte, les arbres glissaient dans l’eau du ciel comme des algues d’un grand fleuve.
J’écoutais avec une attention extrême le bruit rassurant du moteur. A travers ce bruit, je me plaisais à suivre par l’esprit la course harmonieuse des pistons dans les cylindres, le jeu régulier des soupapes et la rotation familière de l’arbre. Il me semblait même discerner, de temps à autre, l’évaporation brutale d’une gouttelette d’essence qui, de l’un des carburateurs, devait tomber sur le bloc. Agostini m’avait prévenu : il y aurait lieu de vérifier le fonctionnement de ce flotteur. Mais ça n’était pas dramatique. Sur le cadran du compte-tour, l’aiguille blanche s’était immobilisée un peu au-delà de la verticale ; les batteries chargeaient, la température interne était normale, la pression d’huile également : nous étions partis pour une bonne route.
Le passager de la nuit, de Maurice Pons. Ed. Signatures POINTS

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15 août 2017

Juste comme ça…

La semaine dernière j’avais commencé un billet qui commençait comme cela : « L’été se prête à la lecture sous la tonnelle, et j’y passe de merveilleux moments entre les longues balades à pieds ou à vélo, la cueillette des mûres et le bricolage de vacances. » Le lendemain, il commençait à  pleuvoir et ceci pour 3 jours !!!!

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Je retente ce soir… on verra demain !

Ne pas mettre le réveil, je crois que c’est ce que je préfère pendant les vacances. Juste se laisser porter par ses envies, ses rythmes naturels et tout bonnement lever le pied. Pas trop d’écran, profiter d’être à l’extérieur en toute liberté, profiter de son environnement et de ses livres, bien entendu.

Les vacances quoi ! Même à la maison c’est sympa.

Claude

 

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10 août 2017

Hier soir Arte a diffusé le film tiré du livre « le mur invisible » de Marlen Haushofer. Quelle pépite !! J’avais adoré le livre, et le film est également très réussi.

Pour ma part, j’ai adoré. Ce n’est bien sûr pas complètement le livre, mais c’est fait avec beaucoup d’intelligence et de sensibilité.

Le film est de Julian Roman Pölsler, et l’interprète est Martina Gedeck. J’ai trouvé l’actrice d’une justesse émouvante, il m’a fallu un moment pour  l’accepter, car j’avais mon héroïne dans la tête, mais une fois la chose faite, je l’ai trouvé parfaite pour ce rôle.

Hum, et par les temps qui courent un bon film pendant les vacances, ça fait du bien au moral !

Claude

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08 août 2017

L’ami étranger
de Christoph Hein

 

J’ai rarement lu un livre écrit par un homme faisant penser, parler et vivre une femme aussi parfaitement. Je ne me lasse pas de relire ce livre, c’est un grand moment de bonheur à chaque fois.

Claudia a 39 ans, elle est médecin dans un hôpital de l’Est. Elle est divorcée, et a choisi de vivre seule dans un studio situé dans un grand immeuble. Elle a encore ses parents et une sœur. Elle semble manquer d’ambition, elle ne se force pas, elle vit au jour le jour, ne veut pas forcément se projeter et ne s’impose pas beaucoup de chose. Elle ne se prive pas non plus de ce qu’elle aime, et part souvent en week-end ou faire des photos en campagne.

Après son divorce, elle s’est promis de ne plus avoir aucune attache, aucune contrainte, aucun quotidien avec un homme.

Un soir, elle est couchée, on sonne à sa porte. C’est Henry un architecte qu’elle a rencontré dans l’ascenseur. Il habite son étage, elle ne le connait que de vue. Il lui dit avoir brûlé son repas et aimerait qu’elle le nourrisse si c’est  possible. Il ne repartira que le lendemain. Pages 32/36. Disons pour ce soir, concéda-t-il. Puis il me demanda : Es-tu encore fatiguée ?
Je hochais la tête. Je ne savais pas quoi penser de lui. Et je n’avais aucune envie de me creuser la tête. Il était assis dans le fauteuil et fumait. Puis il écrasa sa cigarette et vint se coucher avec moi. Je fus si surprise que je fus incapable de dire quoi que ce soit. …/… Je revis Henry le vendredi. Je le rencontrai dans l’entrée, près des boîtes à lettres. Je revenais de chez le coiffeur et je n’étais pas belle. S’il ne m’avait pas regardée, je serais passée à côté de lui et serais montée chez moi pour me peigner. Il me prit la main et la baisa. Puis il dit qu’il m’avait attendue et qu’il était content de me voir. Nous montâmes par l’ascenseur. Devant ma porte, nous nous donnâmes rendez-vous pour le soir. Nous irions manger quelque part

Elle se rend compte qu’elle a rencontré un homme qui lui ressemble dans le sens qu’il désire les mêmes choses : pas de contraintes, pas de quotidien, mais le plaisir de vivre des moments ensembles. Ils sont heureux, ils ne se parlent jamais de leurs problèmes, ils savent que l’autre en a, et cela leur suffit. Ils ne veulent que partager le bonheur, et cela semble fonctionner.

Mais Henry meurt accidentellement, la laissant à nouveau seule. Page 197. A présent, Katharina me manque beaucoup. Cela fait vingt-cinq ans que je l’ai vue pour la dernière fois, et je voudrais que nous soyons encore ensemble. Nous nous sommes séparées avec cette cruauté qu’ont les enfants et toutes deux, nous avons certainement trouvé cela moins horrible que ce ne fut. Je ne savais pas alors que je n’aimerais jamais plus quelqu’un avec si peu de retenue. Cette perte me fait mal. Aucune des séparations ultérieures –avec Hinner, avec les hommes qui l’ont suivi, même avec Henry- ne m’ont vraiment bouleversée. Il est vraisemblable que mon rapport avec eux était empreint de la conscience que je les perdrais ou pourrais les perdre un jour. Ce bon sens me rendait indépendante ou solitaire. Je suis prudente, capable d’y voir là où il fait noir parce que j’ai été échaudée. Rien ne peut plus me surprendre. Les catastrophes que je n’ai pas encore eu à surmonter ne pourront bouleverser ma vie. J’y suis préparée. Je possède suffisamment ce que l’on appelle l’expérience de la vie. J’évite d’être déçue. Je flaire vite  cet endroit, jusqu’au point où cela pourrait aussi m’arriver. J’ai pris toutes mes dispositions. Je me suis cuirassée contre tout. Plus rien ne peut me blesser. Je suis devenue invulnérable. Je me suis baignée dans le sang du dragon, et aucune feuille de tilleul ne m’a laissée sans protection.

Même sa mort n’est pas pour Claudia une occasion de changer sa vie. Elle continue son chemin, qui pour ne pas souffrir réprime les sentiments profonds.

Claude

Première page
Le matin même de l’enterrement, j’étais encore indécise, me demandant si je devais y aller. Et ne sachant qu’elle sera à midi ma décision, je sortis de l’armoire mon manteau de demi-saison. C’était un manteau bleu foncé à col de lapin qui pouvait passer pour un manteau noir. Ce n’était certainement pas un vêtement à mettre un jour d’été, mais je n’avais aucune envie de me promener toute la journée en tailleur sombre. Et si je devais me décider à aller au cimetière, il me semblait qu’il ne serait pas convenable de m’y montrer en costume clair. Mon manteau était un compromis. Dans le cas où je me déciderais vraiment à y aller. Je le pris sur le bras, puis fermai la porte de mon appartement à clef.
Je dus attendre devant l’ascenseur. L’officier qui habitait chez madame Rupprecht était déjà là, entre deux portes de la cage d’ascenseur. Il n’arrêtait pas d’appuyer sur deux boutons.

L’ami étranger de Christoph Hein, traduit de l’allemand par François Mathieu. Editions Métailié suite.

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07 août 2017

Tant qu’il y a de la vie
de Renate Dorrestein

 

Gwen, Beatrijs et Véronica sont amies depuis le collège. Depuis qu’elles sont mariées, elles passent une semaine chaque été chez Gwen et Timo, son mari.

Les années passent, Gwen et Timo ont deux fois des jumelles et une petite dernière cette année. Beatrijs est mariée, elle n’a pas d’enfant, elle aime sortir, elle aime le luxe. Véronica est mariée à Laurens, ils ont deux garçons.

Les enfants grandissent, leur amitié se renforce.

Mais cette année rien ne sera plus pareil. Véronica est décédée brutalement, et Laurens se sent complètement perdu avec les enfants. Puis, Gwen vit mal le fait d’avoir eu une enfant unique, elle ressent un vide intérieur profond. Et enfin, Béatrijs vient de divorcer et elle vient passer les vacances avec son nouveau compagnon, voyant, Léandre et sa fille, une adolescente en pleine crise.

L’ambiance avec la venue de Léandre est tendue, mais lorsque la petite dernière disparaît lors d’un pique-nique, l’équilibre déjà instable, éclate. Culpabilité, inconscience, peurs, regrets toute la panoplie de sentiments explose en fonction du vécu de chacun. Seul Léandre et sa fille semblent restés égaux à eux-mêmes. Léandre bien entendu aide à rassurer les parents quant au devenir de la petite. Mais les liens sont brisés, et même si la petite réapparaît comme par miracle, la cassure est là.

Chacun fera son deuil à sa façon, Gwen de son bébé unique qu’elle a perdu de vue un instant, Beatrijs de sa nouvelle vie qui ne lui convient pas du tout, et Laurens lui affrontera enfin seul sa dernière soirée avec sa femme défunte.

J’aime bien cette auteure, j’ai lu plusieurs de ses livres. Elle a une approche psychologique très fine. Ce livre est émouvant, il est traité avec intelligence. Le cheminement se fait en fonction des personnages, avec leurs ressemblances et leurs différences. L’absence, le regret sont traités avec beaucoup de délicatesse. Les relations entre les personnages sont très  lucides, même si dans un premier temps, l’histoire de la disparition du bébé m’a paru superflue, mais en fait elle me le cadre.

L’amitié et le respect de ce beau roman sont les meilleures façons de surmonter les deuils.

Claude

Première page
Les cannibales
Au fond du jardin laissé à l’abandon, là où commençait le domaine des abeilles, les enfants s’étaient lancés dans un jeu endiablé dont ils inventaient les règles au fur et à mesure. Ils se poursuivaient, baignés de sueur, entre les arbustes s’élevant à  hauteur d’homme. Armés de cuillères en bois prises dans la cuisine, ils rossaient les branches  tombantes pour les écarter de leur chemin. Eraflures et piqûres d’orties leur couvraient les bras et les jambes.
Les quatre filles avaient l’avantage : elles connaissaient le terrain. Elles savaient exactement où passaient les chemins secrets et où trouver les meilleures cachettes. Les garçons de Laurens se voyaient régulièrement contraints d’interrompre la poursuite, jetant autour d’eux des regards désemparés, l’oreille tendue pour capter les fous rires réprimés derrière les buissons. Ils se tenaient par la main, hors d’haleine. Niels, le plus âgé des deux, ne cessait de rassurer son petit frère d’un ton fébrile. Nous allons gagner, tu sais. Nous allons gagner, c’est sûr.

Tant qu’il y a de la vie, de Renate Dorrestein. Traduit du néerlandais par Spiros Macris. Editions Belfond. Les étrangères.

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03 août 2017

Miniaturiste
de Jessie Burton

Il y a quelques jours, j’ai lu un billet sur ce livre chez

Textes & prétextes

Notes et lectures d'une Bruxelloise

 et j’ai profité du week-end tristounet pour le lire.

C’est un premier roman très bien écrit, qui nous emporte dans l’Amsterdam du XVIIème siècle, riche de ses préjugés, de sa religion et de sa rigueur.

Petronella Oortman (18 ans) est mariée par sa mère à un riche marchand, Johannes âgé de 38 ans. Elle le croise lors de leur mariage, et lorsque quelques semaines plus tard, elle se rend à son domicile à Amsterdam, il est absent. C’est sa sœur Marin qui l’accueille, une personne froide et autoritaire, la servante Cornelia, et Otto un serviteur noir. Pages 26-27. Nella est sûre d’une chose, en scrutant les ombres : on l’observe. Voyons, Nella Elisabeth ! Entre ! se dit-elle, posant un pied sur le seuil. Son nouveau mari la prendra-t-il dans ses bras, l’embrassera-t-il, lui serrera-t-il la main comme une relation d’affaires ? Il n’a rien fait de tout cela pendant la cérémonie, entouré de la petite famille Oortman, sans un seul membre de sa famille à lui.
Johannes reste distant avec elle, gentil, poli mais distant. Il lui offre leur maison en miniature, pensant qu’il serait bien qu’elle s’occupe, et lui laisse ainsi le loisir de la meubler comme l’originale. Pages 68-69. Nella arrive en silence sur le palier et porte la main à sa bouche quand elle voit, en bas, au milieu du hall, ce que les trois hommes ont abandonné là. Sur le carrelage, un énorme cabinet ouvert se dresse, dominant Johannes de la moitié de sa taille. Il est démesuré, ce cabinet géant soutenu par huit pieds incurvés et solides, deux rideaux en velours couleur moutarde tirés sur sa façade. Après avoir repoussé le lutrin et sa Bible dans un coin pour faire de la place, Johannes a posé une main sur le large panneau latéral verni. Sa bonne humeur se manifeste par un sourire lumineux, persistant. Il a l’air rafraîchi, plus beau qu’elle ne l’a jamais vu. Il pense ainsi, qu’il lui sera plus facile de comprendre le fonctionnement de la maison. Si au début ce cadeau ne la ravit pas, car elle croit qu’avec un tel cadeau son mari sous-entend qu’elle n’est pas sortie de l’enfance, elle se prend au jeu. Elle fait alors appel à une miniaturiste qui va au-delà de ses espérances. Pages 105-106. Nella se hisse sur son lit géant avec son colis. Il est plutôt gros, entouré de papier lisse maintenu par une ficelle. Il porte son nom sur une face et, sur l’autre, un grand soleil tracé à l’encre noire. En lettres majuscules autour du soleil : TOUTE FEMME EST L’ARCHITECTE DE SON PROPRE DESTIN.
Elle lit deux fois le message, interloquée, l’excitation montant dans son ventre. Les femmes ne construisent rien, et surtout pas leur propre destin ! Notre destin est entre les mains de Dieu –en particulier celui des femmes, quand leur mari les abandonne ou qu’elles subissent la torture d’un accouchement.
…/… Elle déballe le second objet et retient sa respiration. C’est un luth plus petit qu’un doigt et dont les cordes sont tendues de façon à ce que son corps arrondi tienne parfaitement la note. Jamais elle n’aurait pu rêver d’une aussi belle reproduction, d’une telle précision technique, d’un tel soin apporté aux détails. Elle le prend et fait prudemment résonner une corde. La note s’épanouit et chante dans sa paume. Elle passe un moment, d’un doigt, à retrouver l’air qu’elle a joué pour Johannes, l’été précédent, à Assendelft, et qu’elle joue alors pour elle seule.

Mais au fur et à mesure, la maison révèle ses secrets, ses interdits et ses amours. 

Cette maison qui pensait-elle la faisait revenir dans l’enfance, a tout au contraire permis à Nella de rentrer dans le monde des adultes, d’affronter ses réalités, ses peurs, sa méconnaissance. Elle lui permettra de vivre de grandes joies et de terribles événements, elle lui permettra de rencontrer des personnes hors du commun, qu’elle aura appris à aimer comme elle s’en rendra compte plus tard.

Ce livre se lit comme un roman policier, le suspens monte à chaque page, à la fin j’avais l’impression qu’il s’était passé des années entières entre la première et la dernière page, alors que l’histoire s’étire sur quelques mois seulement, de la mi-octobre 1686 au 14 janvier 1687.

C’est le genre de livre qu’il faut commencer lorsque vous avez un peu de temps devant vous, car vous ne le quittez pas avant la dernière page, et il fait quand même 500 pages. C’est un bon moment de détente, et puis, les us et coutumes de l’époque sont vraiment très bien décrits, c’est très intéressant.

Claude

Première page
Vieille église, Amsterdam, mardi 14 janvier 1687

Ces funérailles devraient être discrètes, car la personne décédée n’avait pas d’amis, mais on est à Amsterdam, où les mots s’écoulent comme l’eau, inondent les oreilles, nourrissent la pourriture, et le coin est de l’église est bondé. Elle regarde la scène se dérouler, en sécurité depuis la stalle du chœur, tandis que les membres des guildes et leurs épouses encerclent la tombe béante comme des fourmis attirées par le miel. Ils sont bientôt rejoints par des employés de la VOC et des capitaines de navires, des régentes, des pâtissiers –et par lui, toujours coiffé de son chapeau à large bord. Elle tente d’avoir pitié de lui. La pitié, contrairement à la haine, peut être enfermée et mise de côté.
Le plafond peint de l’église – rare élément que les réformistes n’ont pas éliminé – les surplombe. Il a une forme de coque de bateau renversée, miroir de l’âme de la ville.

Miniaturiste de Jessie Burton, traduit de l’anglais par Dominique Letellier. Éd. Folio.

 

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La maison miniature de Petronella Oortman est au Rijksmuseum à Amsterdam.

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