De Bloomsbury en passant par Court green...

11 novembre 2018

Le pays sous le vent
de Grazia Deledda

 

Rien que le titre donne envie d’ouvrir ce magnifique livre.

L’histoire est simple. La famille de Nina est modeste, et loue une chambre inoccupée à des gens de passage. Un notaire vient régulièrement et parle toujours de son fils Gabriele avec beaucoup de fierté. Peu à peu, le notaire et les parents de Nina font plus ou moins le projet de les unir.
Encore adolescente, elle tombe sous le charme lorsqu’il vient passer quelques jours chez eux. Puis, il disparaît, lui promettant de lui envoyer des livres et de revenir.

Alors qu’elle vient de se marier et s’apprête à vivre une vie confortable, elle croise sur la plage, lors de son voyage de noce une silhouette noire. Gabriele.
Il ne s’arrête pas, elle le reconnaît à peine tant il semble malade et cela la perturbe énormément.
Pages 75-76 Le début de ma vie d’épouse fut réellement marqué par un je-ne-sais-quoi de fantastique, dans sa simplicité même, comme l’une des nombreuses choses créées par Dieu qui, au premier regard, ne ressemblent à rien, mais après examen, nous remplissent l’âme d’émerveillement. Et c’est avec émerveillement que je regardais les coquillages, les oiseaux, les papillons, les cristaux de sel et les fleurs au bord de la mer. Je n’avais jamais vécu si près de la mer et, auprès d’elle, je me sentais à la fois petite fille fragile, tout en respirant d’un souffle plus ample. Heureuse et belle comme les hirondelles qui en effleuraient la surface et semblaient se teinter de la couleur de l’onde.
L’homme noir, ce fantôme rencontré le premier jour, n’était plus réapparu, et je n’avais plus entendu le son du violon. Tout allait bien dans notre nid d’amour.

Elle apprend alors qu’il est le locataire de leurs voisins, et qu’il est gravement malade.
Elle essaie de vivre au mieux son quotidien, mais toujours cette silhouette qu’elle recroisera fera resurgir le passer. Elle n’aura de cesse de penser à aller lui parler pour le réconforter, lui si malade. Page 116
- Oui, je sais, cet homme est malade et même méchant. Car la maladie, parfois, rend cruels ceux qui en sont touchés. J’ai entendu parler d’un ouvrier tuberculeux qui vivait dans une grande ville, là où même les hommes sains sont méchants, et qui crachait sur les enfants qu’ils rencontraient pour les infecter. Le locataire des Fanti, je l’ai connu quand j’étais jeune fille : nos familles voulaient nous marier, mais le jeune homme partit pour l’étranger et le mariage ne se fit pas. Je l’ai revu ici par  hasard, et si je vais lui rendre visite, ce sera pour lui dire  un mot de réconfort, puisque je sais que, d’ici peu, il va partir pour l’autre monde.
Je m’aperçus que l’homme, s’il ne faisait pas grand cas de mes paroles, n’en doutait pas une seule seconde. Il ne fit pas de commentaires, mais se replia aussi, tout en tapant et retapant sa canne sur le plancher du ponton. Enfin, après avoir longuement réfléchi, il me dit :
- En tout cas, madame doit faire très attention.
Il sembla ainsi m’accorder la permission d’aller rendre visite à  Gabriele.

Autour d’elle, gravitent de très beaux personnages ; son mari un peu perdu par cette jeune femme qui semble tourmentée, mais loin d’être ignorant, la femme qui s’occupe de la maison, une pipelette au grand cœur, son mari taciturne néanmoins adorable avec elle et enfin, le voisin aveugle, et tous les gens  du village. Sans oublier les éléments qui se déchaînent, le vent, la pluie…

MAJESTUEUX !

J’ai adoré.

Grazia Deledda est née en 1871 en Sardaigne. Elle est l’auteure d’une trentaine de romans et d’une quinzaine de recueils de nouvelles.
J’ai vraiment beaucoup aimé son écriture, elle est limpide, fluide. Magnifique. C’est la première fois, je crois que je la lisais, j’en suis ravie.

Claude

Première page
Malgré toutes les précautions et les mesures que nous avions prises, notre voyage de noce fut un vrai désastre.
Nous nous mariâmes au mois de mai et nous partîmes juste après la cérémonie, à l’heure de midi, par une belle journée venteuse aux parfums de fleurs. Des roses et encore des roses nous accompagnaient : les jeunes filles les lançaient par les fenêtres, avec des poignées de blé et des regards d’envie amoureuse. Toute la gare était ornée de roses, et la vallée, de haies rougeoyantes. Roses et blé : amour et bonheur. Tout nous souriait.

La destination de notre voyage était fixée, appropriée à la circonstance ; une petite maison entre la mer et la campagne où mon époux avait déjà séjourné quelques fois. Une femme âgée, discrète, habile aux tâches ménagères, que mon mari connaissait déjà, se chargerait de tous nos besoins matériels. Et nous, nous irions nous promener sur les bords de mer, dans les prés étoilés de troènes ou, plus loin, dans les méandres recouverts de mousse velouté de la pinède mélodieuse.

Le pays  sous le vent, de Gazia Deledda, traduit de l’italien par Chiara Monti et Fabienne-Andréa Costa. Editions Cambourakis

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04 novembre 2018

Nous sommes restées à fixer l’horizon
de Mona Hovring

Olivia traverse une période difficile. Sa mère l’étouffe, son copain l’a mis à la porte, son travail l’ennuie…

Sa tante Agot, qu’elle n’a pas revu depuis des années décède, et lui laisse sa maison en Islande.

Lors de ses funérailles, Olivia rencontre Bé, une femme dont elle tombe immédiatement amoureuse. Elle s’interroge, c’est la première fois que cela lui arrive, elle décide alors de tout abandonner et de partir avec elle, dans la maison en Islande.

Là-bas, une amie d’Agot garde la maison, Halldora, et lui parlera de cette tante aimante.

 

Partir permet à Olivia de s’affranchir de sa famille, des « obligations » sociales, et de s’affirmer. C’est un premier roman, il se lit rapidement, il n’est pas inoubliable mais agréable, sensuel. Les très courts chapitres donnent le rythme au livre, c’est plaisant. En écrivant ce billet, je me dis que ce livre me fait penser aux premiers romans des années 80, ne me demandez pas pourquoi… !!

Claude

Première page
Ma tante a été enterrée un lundi. J’avais un coup dans le nez et des bleus à l’âme, mais ni le deuil ni la détresse n’expliquaient mon état miteux puisque la morte ne m’a jamais été particulièrement proche, sans compter qu’elle a réussi à passer le cap des quatre-vingts ans avant de daigner tirer sa révérence – mais bon,  on ne peut pas non plus exiger la vie éternelle.

J’avais biberonné sec avant de me rendre à l’église : j’allais malgré tout retrouver cette chère famille, avec le déluge d’anxiétés et de contrariétés que ça  implique. Et, alors que d’habitude je suis capable de descendre un nombre certain de verres avant de sentir quoi que ce soit, là, en remontant la nef centrale pour aller m’asseoir sur le banc de la première rangée, à côté de ma mère, j’ai soudain ressenti un léger vertige ; j’ai même failli me prendre les pieds dans le chemin de moquette déroulé du portail jusqu’à l’autel. C’est à se demander ce qu’ils ont dans le crâne en mettant ces foutus tapis.

Nous sommes restées à regarder l’horizon, de Mona Hovring, traduit du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud. Edition NOTAB/LIA

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Code 1879
Depuis le temps de vos pères
La moisson des innocents
de Dan Waddell

Je viens de finir le troisième, aussi, comment ne pas vous en parler avec un grand enthousiasme ! Je vous recommande cette trilogie de Dan Waddell, c’est de beaux moments de suspens en perspective pour vous. Les personnages sont sympas, les intrigues très bien ficelées, et le suspens présent jusqu’au bout. Pour ne rien gâcher, c’est très bien écrit.

Je les ai lu en moins d’une semaine de vacances, vous êtes happés par le livre, et  c’est un plaisir de retrouver à chaque fois les personnages, que ce soit Grant Foster, l’inspecteur, Heather Jenkins sa collègue, ou Nigel Barnes le généalogiste.

Chaque enquête demande l’intervention d’un généalogiste, en l’occurrence Nigel Barnes, qui doit remonter le passé d’une foule de suspects ou d’innocents, ou du passé retrouver des gens à notre époque. 

On suit au fil des livres, l’évolution des personnages, leurs côtés sombres, leurs passés, leurs blessures…

Cela donne de bons moments de lecture, en rentrant de balades ou quand le temps de vacances ne permet pas de mettre le pied dehors.

Claude

-Code 1879
- Depuis le temps de vos pères
- La moisson des innocents
de Dan Waddell, traduit de l’anglais par Jean-René Dastugue.
Edition : babel noir

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Délicieuses pourritures
de Joyce Carol Oates

Gillian Brauer est dans un musée à Paris, lorsqu’elle découvre une statue aborigène qui lui rappelle celle d’une sculptrice morte 20 ans auparavant. Cette sculptrice, Dorcas, avait été un personnage troublant de ses années universitaires, la femme de son professeur de littérature. Page 22. Ses sculptures ! Elles étaient en bois, plus grandes que nature, primitives et spectaculaires. Elles étaient brutes, grossières, laides. La plupart représentait des femmes à la sexualité agressive, seins et  ventre protubérants, parties génitales exagérées. Fesses rondes, fendues d’un sillon profond. Les têtes étaient généralement petites, les visages réduits au minimum. Comme d’autres, je fus perturbée, et excitée, par ces œuvres.
Elle se souvint alors.

Dans les années 70, elle était étudiante dans une université de Nouvelle Angleterre. L’époque se prêtait à toutes les découvertes, alcools, drogues, sexe, contestations… Dans cet univers strictement féminin, le fantasme était roi, surtout quand leur professeur de littérature dont elles sont toutes amoureuses leur demande d’écrire un journal intime, puis de le lire à tout le groupe. Le but de cet  homme pervers et manipulateur étant de les pousser au bout de leurs limites pour qu’elles le surprennent !

Page 40. M. Harrow lisait. De sa voix basse rocailleuse pareille à une caresse rude. Alors que nos autres professeurs avaient tendance à  être cassants, ironiques et poseurs, M. Harrow est sincère, et sa franchise nous mettait parfois mal à l’aise. D. H. Lawrence était l’un de ses héros. Il nous lisait « Pêche », un beau poème allègre, tiré d’oiseaux, bêtes et fleurs, dont la langue sensuelle était une incantation.

Elles n’ont qu’un souhait le surprendre, aucune n’y échappe, elles veulent toutes le séduire, et dans ce contexte l’atmosphère devient lourde, glauque, perverse. Certaines tomberont dans l’anorexie, d’autres feront des tentatives de suicide, d’autres seront emportées dans un monde qu’elles ne penseraient jamais connaître, tel est le cas de Gillian…

Un jour, il lui dit d’ailleurs : « Frappez au point le plus faible. Cherchez la jugulaire ». Ce qu’elle fit.

Ce livre, je l’ai lu en un  après-midi, je l’ai posé, et je me suis demandée si je l’avais aimé ou pas. Je l’ai aimé, je pense qu’on l’aime ou on ne l’aime pas, mais il  n’y a  pas de milieu. C’est la première fois que je lisais Joyce Carol Oates (hé oui…) et, pour ma part, j’ai aimé l’écriture, la façon dont il est structuré, comment la décadence est amenée, comment le désastre devient inévitable.

J’ai été époustouflée par la force du secret.

Claude

Première page
Paris
11 février 2001

Dans l’aile du Louvre consacrée à l’Océanie, je le vis : le totem.

Haut de plus de trois mètres, une sculpture en bois primitive, anguleuse, apparemment féminine, le visage long et brutal, les yeux vides, une balafre en guise de bouche. Les seins étaient exagérés, pareils à des mamelles animales, deux lames de bois de trente centimètres partant des épaules ; contre ces seins, la créature pressait ce qui semblait un nourrisson. Mais un nourrisson qui n’était qu’une tête, d’une grosseur et d’une rondeur grotesques ; un nourrisson sans corps. Le cartel indiquait simplement qu’il s’agissait d’une « Figure maternelle » aborigène de Colombie-Britannique, vieille d’au moins deux cents ans.
Là. Il est là.
Il n’a pas brûlé, en fin de compte…
J’étais désorientée, incapable de penser de façon cohérente. Dans la pièce froide et austère où il était posé, il émanait de ce totem aborigène quelque chose de si brut, de si primitif qu’il semblait à peine humain. Je le contemplais, je frissonnais.

Délicieuses pourritures de Joyce Carol Oates, traduit de l’américain par Claude Seban. Editions Philippe Rey

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La rue
de Ann Petry

116ème rue, dans les années 50.

La misère est reine dans le quartier. Lutie a un petit garçon de 8 ans, elle arrive dans la rue après avoir quitté son père, qui sans travail s’était mis à boire, et la trompait.

Elle arrive dans cette rue, où elle sait que rien de bon ne pourra advenir. C’est la misère matérielle, sociale, c’est sale, ça sent le désespoir.

Page 58. La 116ème rue présentait d’autres dangers qu’il était trop jeune pour reconnaître et s’en détourner. Il y avait, par exemple, ces bandes de jeunes voyous qui étaient toujours prêts à enrôler les gamins de l’âge de Bub et à les employer. Ces petits garçons pouvaient aisément se glisser dans les maisons par  les échelles des cours, ou distraire l’attention d’un marchand pendant que la bande pillait l’étalage d’un cœur léger.
Entre un concierge qui n’a de cesse d’essayer de la violer, une maison de passe au rez-de-chaussée, 2 travails, un petit garçon qui est trop seul, elle se sent impuissante. Page 81. Jones, le concierge, sortit de chez lui juste à temps pour apercevoir Lutie se diriger à grands pas vers le Junto. Elle marchait si vite que son manteau en s’envolant découvrait sa jupe légère.
En la suivant des yeux le long de la rue, il pensait à ses jambes et déplorait l’ampleur du manteau qui l’empêchait de les voir. Depuis le soir où elle avait sonné à sa porte pour la première fois, il n’avait jamais pu la chasser de ses pensées. Elle était si mince, si dorées, si jeune. Elle lui rendait plus sensible la mortelle solitude de ses jours et de ses nuits, solitude dévorante à laquelle il était voué pour avoir pendant des années vécu dans des caves à charbon et dormi sur des paillasses dans la chambre des machines.

Elle croira à un moment que l’horizon allait pouvoir s’éclairci, mais non, ce n’est pas pour elle, elle, qui vit dans la 116ème rue. Et ce petit garçon qui ne souhaite que lui faire plaisir, comment le protéger de tous les dangers quand on passe sa vie au travail ?

J’ai trouvé la fin du livre bouleversante, je l’ai relu 2 fois, parce que je n’arrivais pas à y croire !

La rue est un très beau livre, dur sans complaisance sur la misère des ghettos, applicable aujourd’hui dans n’importe quel pays !! Malheureusement !!!

Claude  

Première  page

Le vent glacé de novembre balayait la 116ème Rue. Il secouait les poubelles, aspirait les rideaux par les fenêtres ouvertes et les renvoyait  claquer contre les carreaux. Les rues entre les Septième et Huitièmes Avenues étaient désertées. Seuls quelques passants pressés avançaient, courbés, luttant contre le vent.
Des papiers de toute sorte envahissaient la rue, vieux billets de théâtre, annonces de bals ou de réunions, sacs d’emballage pour le pain ou les sandwichs, enveloppes, journaux. Le long du trottoir, le vent les faisait voltiger autour des passants et réussissait même à s’engouffrer sous les portes et dans les cours, à y dénicher des os de poulet et de côtelettes et à les projeter dans la rue. Tout lui était bon pour décourager ceux qui osaient l’affronter, leur jetant à la figure toutes les saletés du trottoir, en même temps que la poussière les aveuglait et les empêchait de respirer et que les grains de sable les mordaient au visage. Ce vent lançait dans les jambes des passants de vieux journaux qui s’entortillaient, ce qui les faisait jurer, trépigner, et tout envoyer promener à coups de pied. Et ce vent recommençait sans se lasser, jusqu’à ce que les passants soient forcés de s’arrêter et d’arracher le journal.

La rue d’Ann Petry, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Martine Monod, Nicole et Philippe Soupault. Editions 10/18.

9782264072795

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Lucy
de William Trevor

Lucy est un enchantement pour la lectrice que je suis. C’est extrêmement bien écrit et je me suis vraiment régalée. William Trevor « déplie avec grâce » un minuscule territoire. Les objets, le jardin… tout est en ordre, tout semble prêt à attendre…

Mais commençons par le début. La famille Gault, d’origine anglaise vit en Irlande depuis 3 générations. A la fin de la guerre d’indépendance, le 21 juin 1921, la maison a déjà perdu son train d’antan, mais la vie devient difficile. Cette famille anglo-irlandaise, est d’autant plus menacée par les activistes, que la femme d’Evrard Gault est anglaise.
Ce soir du 21 juin 1921, un coup de feu éclate dans le jardin, c’est la fin de la sérénité. Héloïse Gault décide qu’ils partiront s’installer en Angleterre en laissant le domaine tant que les choses n’auront pas changé.
Mais leur fille, Lucy, de 8 ans, ne veut pas quitter le domaine, et décide de s’enfuir…
Pages 116-117 Tandis que Lahardane était en proie à la force brute du désordre, le récit de l’événement qui l’avait si dramatiquement déclenché dans une demeure de campagne avait fini par trouver place parmi les histoires des Trouble qui se racontaient dans le voisinage, à Kilauran, Clashmore, Ringville, et dans les rues d’Enniseala. Le drame qu’une enfant avait attiré sur sa propre tête, et sa vie depuis lors, fournissait un sujet de conversation, et les étrangers croyaient y voir la manière même des légendes. Ceux qui visitaient les plages et cette côte tranquille écoutaient et restaient stupéfaits. Les représentants de commerce qui prenaient commande de leurs marchandises au comptoir des commerçants colportaient l’histoire jusque dans des villes éloignées. Dans les bars à l’arrière des salles d pub, aux tables où l’on prenait le thé et à celles où l’on jouaient aux cartes, la conversation était stimulée par le récit de ce qui s’était passé.

Je ne pense pas qu’il faille raconter plus de ce sublime roman, c’est si beau qu’il ne faut rien dire qui puisse réduire l’attente, ni découvrir quoique ce soit que « l’auteur a magnifiquement broder à petits points. »

« Lucy, ses parents, Horahan sont des marginaux, des héros de la solitude, et pourtant le roman de Trévor touche à l’universel. Leurs mélopées isolées résonnent dans nos cœurs, ce roman est un chant de l’intime. Une communion des peines autour d’une voix. » Carole Martinez.

C’est aussi empreint d’une grande tristesse.

Claude 

Première page
La nuit du vingt et un juin dix-neuf-cent vingt et un, le capitaine Everard Gault blessa le garçon à l’épaule gauche. Visant dans le noir, au-dessus des têtes des intrus, il tira un seul coup d’une fenêtre du haut, puis regarda déguerpir les trois silhouettes, le blessé aidé par ses compagnons.

Ils étaient venus incendier la maison. Leur visite était attendue car il y en avait déjà eu une : ils étaient arrivés plus tard, l’autre fois, juste après une heure du matin. Les chiens de berger les avaient mis en fuite, mais la semaine n’était pas écoulée que les bêtes gisaient empoisonnées dans la cour : le capitaine Gault avait compris que les intrus seraient de retour. « On est débordé à la caserne, monsieur, avait déclaré l’inspecteur principal Talty qui avait fait le déplacement d’Enniseala. Oh, débordés comme c’est pas Dieu possible ! » Lahardane n’était pas la seule maison menacée : chaque semaine, il y en avait une qui partait en fumée, malgré les efforts des policiers pour se déployer.

Lucy de William Trevor, traduit de l’anglais (Irlande) par Katia Holmes, préface de Carole Martinez. Editions Phébus.

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Je ne suis encore une fois pas vraiment présente sur mon blog, et pourtant, je ne l’oublie pas et c’est un endroit que j’aime beaucoup. Mon souci, c’est que je suis plus de 40 heures sur écran par semaine, et cela m’épuise. Je n’ai pas du tout envie le soir de rallumer  mon ordinateur, ou d’écrire dessus pendant le week-end.

Je viens d’avoir deux semaines de congés, j’ai lu, lu et encore lu… j’ai fait du piano, et du nettoyage de jardin, des grandes balades en  vélo ou à pieds mais pas d’ordinateur !

Alors, aujourd’hui, je vais essayer de poster quelques billets de livres qui m’ont vraiment plu.

A bientôt,

Claude

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10 septembre 2018

Chaconne
d’Émilia Dvorianova

 

J’ai lu et relu un livre cet été, Chaconne. J’avoue ne pas trouver encore les mots pour en parler, je n’ai jamais rien lu de semblable.

Quand on commence Chaconne, on quitte la réalité, on entre dans la musique, la poésie, une écriture inhabituelle, des vies qui passent, des moments, instants furtifs de vie.

Les personnages sont vrais, on entend la musique, on entre dans un rêve.

Marie Vrinat a traduit ce chef d’œuvre, aussi, je vais la laisser en parler, parce que moi, je ne suis qu’émotions après l’avoir lu 2 fois.

Chaconne, paru en 2008 sous le titre de Concert pour phrase (en bulgare), est le cinquième livre d'Emilia Dvorianova3. Son « histoire », dans sa genèse comme dans ses prolongements, met au jour plusieurs mouvements de translation entre le Verbe et la musique, ce qui témoigne de l'intérêt qu'il a suscité et continue de susciter par sa complexité et sa richesse. Quel en est le prétexte le plus «superficiel», voire amusant? Un concert à Sofia avec Nigel Kennedy, pendant lequel le violoniste vient s'asseoir au milieu du public, juste à côté de l'écrivaine. Une expérience inoubliable de tout le corps et c'est le corps qui pousse l'écrivaine à mettre en mots cette musique, comme elle s'en explique :

Après le concert, durant lequel Nigel a joué du violon à mon oreille, ce qui fait qu'elle a été frôlée par la volute de son violon, cette même oreille a commencé à vivre sa propre vie. Elle s'est mise à pousser des cris aigus, à mugir, à grésiller, piailler, râper, à devenir sourde, à ne plus être sourde, à piaffer, elle se permettait parfois de jouer de la musique d'une manière tout à fait étonnante pour des oreilles qui, habituellement, perçoivent des sons niais sans en émettre. En même temps, je voyais de manière obsédante, en marchant dans les rues, une femme en pull-over, qui était assise au concert deux rangées devant moi et dont ma mémoire n'arrivait pas à se débar­rasser, d'un homme aux cheveux blancs, trois fauteuils plus loin, de deux jeunes gens au troisième rang; et, lorsque je les croisais, je sentais qu'ils se retournaient sur mon passage et devaient certainement entendre les sons produits par mon oreille. J'ai commencé à m'inquiéter devant ces phéno­mènes étranges.

Je me suis inquiétée de plus en plus.

Alors je me suis assise et j'ai écrit le « Concerto pour phrase n° 1 ».

Mon oreille s'est tue, elle s'est endormie un certain temps, apparemment elle était satisfaite, et moi, j'ai bien aimé mon récit et je l'ai publié, parce que, lorsqu'on publie quelque chose, il vous quitte définitivement et on se débarrasse pour toujours des cris aigus, des mugissements, des piaillements, de tout ce qui vous est tombé dessus.

Au bout d'un certain temps, mon oreille s'est remise à craquer. C'était un son qui venait du tympan, comminatoire. Je n'ai pas attendu longtemps et, dès que j'ai de nouveau croisé l'homme aux chevaux blancs, j'ai écrit le Concerto pour phrase n° 2 ». [...]

 

C'est ainsi que Dvorianova écrit trois concertos pour phrase qui paraissent dans des revues littéraires.

Plus tard, je lui ai offert un disque réunissant quatre chaconnes, trois pour piano, de Brahms, Busoni et Lutz, ainsi que la Chaconne « originelle », mouvement de la deuxième partita en ré mineur pour violon seul écrite par jean-Sébastien Bach. Sur un tempo à trois temps, elle se caractérise, notamment, par l'ostinato, répétition « obstinée » d'une formule rythmique, mélodique ou harmonique qui accompagne de manière immuable les différents éléments thématiques de l'œuvre musicale. C'est ainsi qu'est née la partie de ce texte intitulée« Chaconne ». Comme l'auteur l'explique, elle a voulu traduireen mots la dynamique de la Chaconne. Elle lisait la partition, les indications, andante, expressivo, arpeggio, et c'est le Verbe de la partition qui avait le rôle conducteur. Elle voulait suivre à la lettre cette dramaturgie mise en notes.

L'idée lui est alors venue d'ajouter deux autres concertos et une coda aux trois concertos pour phrase existants et à la«Chaconne» : c'est le livre publié en 2008, ensemble textuel dont le genre n'est pas spécifié sur la couverture (et pour cause!), sinon par ce sous-titre : « Essai sur l'érotico-musical ».

Il se compose de

- trois « concertos pour phrase » reliés par un même espace-temps, un concert, dont la narration est assurée par des spectateurs différents dont on ne connaît pas le nom, uniquement la « voix » intérieure; si l'on admet une acception assez large de la notion de « phrase », ces concertos se déploient dans l'espace d'une seule phrase chacun, le rythme des éléments étant indiqué par des virgules, tirets et points de suspension, et dans le jeu avec la langue (ambiguïtés multiples, flux de conscience constituant une polyphonie abrupte, un peu comme chez Virginia Woolf); la narratrice du premier concerto est une femme qui vient de quitter son amant et qui rejoint son mari dans la salle de concert; on comprend que le narrateur du deuxième concerto est un professeur de violon dont la femme, prénommée Virginia, est morte jeune; quant à la narratrice du troisième concerto, c'est la petite amie de l'élève d'une autre Virginia, dont il est question dans la « Chaconne », narrateur du cinquième concerto;

- la « Chaconne », partie médiane de l'œuvre, son cœur, qui met au centre de la narration Virginia, violoniste talentueuse et professeur de violon, et qui commence par deux textes mis en exergue, les extases de sainte Thérèse d'Avila, extraites de sa vie;

- deux « concertos pour phrase», dont le cadre spatio­temporel est la fin du concert des trois concertos précédents, avec deux narrateurs différents; celui du quatrième est aussi celui du deuxième, il invite un collègue, le mari de la Virginia de la « Chaconne », à rentrer du concert avec lui, étant donné qu'ils sont voisins; quant à celui du cinquième concerto, c'est l'élève de Virginia;

- enfin, une « coda» mettant en scène le gardien de la salle de concert qui ferme les lieux après le concert. Cette coda se termine sur les fameux vers de l'Hymne saphique à saint Jean-Baptiste,écrits probablement au IXe siècle par le poète Paul Diacre dont la première strophe a été utilisée au XIe siècle par Gui d'Arezzo pour donner les syllabes de la solmisation solfégique :

 

UT queant taxis [Que tes serviteurs chantent]

REsonare fibris [d'une voix vibrante]

Mira gestorum [les admirables gestes]

FAmuli tuorum [de tes actions d'éclat]

SOLve polluti [Absous des lourdes fautes]

LAbii reatum [de leurs langues hésitantes]   Sancte Johannes [saint jean]

 

Extrait de la postfast de Marie Vrinat.

 

Il est assez étrange que des petites merveilles comme ce livre passe inaperçue aux yeux du grand public, alors que certains livres sont encensés on ne sait pourquoi.

En tout cas, je n’ai pas fini de le relire, et j’avoue préférer relire que lire beaucoup de livres que j’oublie.

 

Claude

 

Pages pris au hasard

 

pages 14-15

Virginia... un simple prénom, mais comme il se déploie, s'exhibe et est unique au monde... cet instrument n'a pas son pareil, maintenant, tout seul, il va montrer de quoi il est capable dans la cadence, il va s'exécuter lui-même par les mains du violoniste...

et celle-là, elle est en pull... c'est pour cette raison que les hommes de maintenant sont malheureux, les pauvres - il n'y a tout simplement plus de femmes... ça y est, il joue la cadence, il s'en est tiré presque brillamment, je dois le reconnaître... quoique, quelque chose me tracasse à l'intérieur... ça ne va pas comme ça - cette cadence, c'est la sienne, les grands écrivent toujours des cadences, manifestement il se prend pour un grand... non, ça ne va pas comme ça... il y a une exagération, ça manque de style, de retenue... or, apparemment, ils sont tous en admiration - quel monde... seule la technique est parfaite - ça, je ne peux pas dire le contraire - la technique est parfaite et, comme par magie, le jeu des tons qui se poursuivent va se briser, il bruissera comme un souffle de vent, pour finir l'orchestre viendra tempérer, en harmonie avec le tout... oui, il le confirme génialement... la partition est géniale, et maintenant...

tout s'est confirmé.

Silence... pour l'amour de Dieu, ne bougez pas... quel imbécile se permet d'applaudir? Mon Dieu, quels ignares! ... et comment peuvent-ils tousser autant dans le silence le plus important?

Piu presto.

Et voici l'andante... plus lentement, encore plus lentement.., à l'heure actuelle ils n'arrêtent pas d'accélérer le tempo, ils ne savent pas résister au temps, lui tenir la bride haute, il les éreinte, les entraîne... allez moins vite...

je ne sais pas, mais dans ces phrasés, le Maggini est sublime, quel son...

... rituel accompli à la perfection. Virginia prépare en elle la musique, met le chauffage dans la salle de bains, son concert commençait à deux heures, de mon bureau j'entends l'eau couler.

je la complétais par des tons... - chéri, j'entre dans la salle de bains... ne regarde pas... mais moi, je jouais en imaginant... Maggini, chérie, tu es superbe, je le sais, l'eau goutte de tes cheveux... le second thème, il est absolument parfait, dans ce concerto, les seconds thèmes, de tous les mouvements, s'apparentent à la beauté pure, en fait, ce sont eux qui font le tout...

... si tu étais à mes côtés, en ce moment, tu regarderais avec mépris, Virginia, ce petit pull sous lequel frémissent des omoplates, oui, je vois, dessous, c'est quand même une femme... mais aujourd'hui, les gens ne comprennent pas...

... chéri, tu me mettras de la crème sur le dos...

la peau la plus douce, et la robe sur le dessus-de-lit - tout cela, c'est pour la musique et pour moi...

du style, du style... Maggini, tu savais comment l'homme se préparait à la communion avec lui jusqu'au soir où l'on accède au plus important... là, il faut effleurer avec tant de précaution, on tire les harmoniques les plus difficiles...

... un peu de pommade...

... le fard...

... le frôlement de la dentelle, et Virginia, je te regarde, ébahi, et nous savons tous les deux que tout cela est pour moi... un baiser sur la volute de l'oreille, sur la cheville... et tu entrais, éclairée par la lumière la plus éclatante qui, au commencement, s'éteindrait brusquement et tu t'abandonnerais entièrement... la plus merveilleuse, odorante... les omoplates frémissent sous la dentelle... parce que tu l'entends... comme il s'enfonce... le voilà,

con cordino...

 

Chaconne d’Émilia Dvorianova, traduit du bulgare par Marie Vrinat. Édition de Marie Vrinat.

 

 

chaconne_1

chaconne_2

Posté par jeanlau à 08:47 - - Commentaires [2] - Permalien [#]

Ne pensez pas que j’ai abandonné mon blog. Non, non, j’ai juste déserté l’ordinateur cet été. Je passe 40 heures dessus minimum par semaine, plus le temps des formations, des courriers etc. Alors cet été, j’ai dit STOP.

Me revoilà donc, avec un livre magnifique.

Histoire à suivre…

Claude

Posté par jeanlau à 07:49 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
23 juillet 2018

La lettre à Helga
de Bergsveinn Birgisson

 

La lettre que Bjarni Gislason écrit à Helga est la réponse tardive à une lettre qu’elle lui a écrite des décennies auparavant.

Bjarni est un éleveur islandais, il travaille aussi pour la coopérative agricole, ce qui lui permet de passer de ferme en ferme. C’est un homme un peu brusque, mais d’une grande poésie. Il vit avec sa femme Unnur.

Un jour alors qu’il revenait de regrouper les moutons, le hasard voulu qu’il redescendît de la montagne en même temps que sa belle voisine Helga. Les bavardages vont bon train, ce qui met encore plus en danger son mariage. Page 23. Faut-il s’étonner que j’ai pensé à toi quand les hommes sont partis  à la recherche des moutons sur les Monts ? Au milieu de cette rumeur, te l’ai-je dit, il me sembla tomber dans le tourbillon d’un torrent. L’automne où nous sommes descendus ensemble après les autres, le long de la ravie de Mogil, c’est Ingjaldur de Holl qui a commencé à bavasser sur notre compte ; ça, je le sais. Il s’est mis à colporter des nouvelles lourdes de sous-entendus.

Lorsque la rumeur se tait, l’amour lui se déclare. Page 42. Alors un barrage s’est rompu en moi et tout a débordé à l’intérieur comme sous le jet d’un compresseur. Je t’ai dit ce qui s’était passé avec Unnur. …/… Et c’est alors que tu m’as dit ça, quand je me suis mis à pleurer sur ton sein. Ce ne furent pas les mots en eux-mêmes qui m’embrasèrent, mais ta façon de les dire, dans l’odeur d’urine lourde et douce. Tu as pressé ma tête contre ta poitrine, contre tes mamelons sacrés, puis, d’une voix basse et profonde, comme un souffle d’air qui s’engouffre dans une ravine, tu m’as dit :
- Aime-la… à travers moi.

L’aimer à travers toi ! Et tu as attiré ma tête vers tes seins lourds. Quel  homme aurait pu résister à telle façon de faire ?

Et un printemps inoubliable s’ensuit, jusqu’au jour où Helga annonce qu’elle est enceinte. Des décisions s’imposent alors.

En parallèle de leur belle histoire d’amour, se  profile la vie difficile des éleveurs islandais après la seconde guerre mondiale, illustrée par de très jolies histoires de vie. J’ai adoré ce livre, il est  plein de poésie, j’aime la façon dont sont dites les choses, sans détour, avec des mots extrêmement justes.

Le choix demandé est énorme, l’amour, la famille, le changement de vie radical, en laissant derrière soit sa terre-mère, ses animaux, sa solitude. Mais tout le monde ne se sent pas libre de choisir, même si le prix à payer est le plus terrible qui soit.

Claude

 

Première page

A Kolkustadir, le 29 août 1997

Chère Helga,

Certains meurent de causes extérieures. D’autres meurent parce que la mort depuis longtemps soudée à leurs veines travaille en eux, de l’intérieur. Tous meurent. Chacun à sa façon. Certains tombent par terre au milieu d’une  phrase. D’autres s’en vont paisiblement dans un songe. Est-ce que le rêve s’éteint alors, comme l’écran à la fin du film ? Ou est-ce que le rêve change simplement d’aspect, acquérant une autre clarté et des couleurs nouvelles ? Et celui qui rêve, s’en aperçoit-il tant soit peu ?

Ma chère Unnur est morte. Elle est morte en rêvant, une nuit où il n’y avait personne. Bénie soit sa mémoire.

Pour ma part, la carcasse tient encore le coup, à part la raideur des épaules et des genoux. La vieillesse fait son œuvre. Il y a, bien sûr, des moments où l’on regarde ses pantoufles en pensant qu’un jour elles seront encore là, tandis qu’on n’y sera plus pour les enfiler. Mais quand ce jour viendra, qu’il soit le bienvenu, comme dit le psaume. C’est comme ça ma Belle ! Bien assez de vie a coulé dans ma poitrine. Et j’ai eu l’occasion d’y goûter – à la vie.

La lettre à Helga, de Bergsveinn Birgisson, traduit de l’islandais par Catherine Eyjolfsson. Editions Zulma.

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Posté par jeanlau à 17:44 - - Commentaires [2] - Permalien [#]