De Bloomsbury en passant par Court green...

03 mai 2019

Comme je ne connaissais pas Hugo Hamilton et que Comme personne m’avait beaucoup plu, j’ai continué avec  Berlin sous la Baltique.

 

Berlin sous la Baltique
d’Hugo Hamilton

 

J’ai aimé le livre, parce que j’ai bien connu Berlin dans les années 80, à l’époque où l’histoire se déroule. En le lisant, je reconnaissais les lieux, les modes de vie, la culture, ce fut un beau retour dans le passé, teinté d’un peu de nostalgie, car j’aime cette ville.

Helen arrive à Berlin à la recherche de Dieter qu’elle a  connu en Irlande, elle est enceinte, il est le père de l’enfant.
Elle rencontre Hadja et Wolf, elle est manager, lui est musicien. Ils lui proposent le vivre avec eux en attendant de trouver Dieter. Avec eux et Alan, elle va découvrir Berlin, ses nuits, sa misère et son luxe… Sans cesse elle recherche Dieter, même lorsqu’elle vit avec Alan.

C’est un beau livre, il m’a moins impressionné que le précédent, mais j’ai adoré retourner à mes 20 ans.

Claude

Première page
Berlin

Elle vient de courir. Pourquoi ? Mais à présent elle a ralenti ; à bout de souffle, longeant, côté immeuble, le trottoir en mosaïque d’une rue de Berlin. Les trottoirs en mosaïque, c’est étourdissant quand on vient de courir.

Qu’est-ce qui peut faire courir une jeune femme ? En plein jour ? En pleine ville ? Elle s’est arrêtée et elle a regardé autour d’elle pour se repérer. Les immeubles se ressemblent. Les boutiques et les cafés se ressemblent, comme une même affiche reproduite sur des panneaux publicitaires. Rosenheimer Strasse, Eisenacher Strasse, Grunewald Strasse : toutes les rues ont la même consonance. Même Berlin sonne à peu près comme Dublin, ou London ou Boston. Quand on n’a plus de souffle, et les jambes qui flageolent. Quand on vient de courir.

On a l’air d’être en retard. D’avoir oublié quelque chose. D’être à la recherche d’une banque, d’un médecin ou d’un avocat. On a l’air de quelqu’un qui n’a pas de voiture. Qui rêvasse au petit déjeuner. Parle peu. Qui sait qu’il va pleuvoir. On a l’air de s’être fait piéger. D’être tombé sur des ennemis. On croirait qu’on vient de se faire agresser. Qu’on vient de s’enfuir d’Allemagne de l’Est. De sauter le mur de Berlin. On a l’air de quelqu’un qui a goûté à la liberté. Qui a vu une chose qui lui a fait rebrousser chemin. De quelqu’un qui un jour a cru comprendre ce qu’il désirait le plus.

Berlin sous la Baltique, d’Hugo Hamilton, traduit de l’anglais par Marie-Claude Peugeot, aux Editions du Rocher.

Berlin-sous-la-Baltique

 

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22 avril 2019

Comme personne
de Hugo Hamilton

A la fin de la seconde guerre mondiale, Maria fuit la capitale allemande, la guerre est perdue pour les allemands. Lors d’un bombardement son petit garçon, Gregor est tué.
Un jour dans la foule des réfugiés, un enfant du même âge lui prend la main.

Désespérée depuis la mort de son enfant, elle décide de garder le petit et de lui donner son prénom.

Quand son mari rentre de la guerre il est tellement traumatisé qu’il ne cherche pas à savoir. L’enfant grandit alors dans le secret de sa naissance et de ses origines. Pages 224/225. Après le dîner, Gregor joua de la musique. De la guitare d’abord, ensuite du piano. Les autres prenaient le café, assis en rond dans le salon. Son père tirait  sur un cigare qui projetait des nuages de fumée sur la colonie de têtes de cerf, de crânes et de faces grimaçantes. Gregor joua du Bach. Accords en bourrasque, notes entrelacées. A la fin du morceau, oncle Max sortit son mouchoir une fois de plus.

- Il a sûrement rapporté la musique avec lui, dit-il. Tu n’es pas contente d’avoir trouvé un garçon aussi talentueux ?

Le silence retomba. Des éclats d’indignation traversèrent les regards qui tentaient de deviner l’intention qui se cachait derrière un tel propos. Une musique atonale restait suspendue dans l’air, et refusait de se dissiper.

- Il tient ça de son grand-père, rectifia la mère de Gregor.

Elle était contrariée, scandalisée même.

- Pardon, reprit oncle Max. Je pensais qu’il savait.

- Savait quoi ? s’étonna Gregor.

Sa mère fondit en larme et quitta la pièce. Son père, furieux, se leva.

- Bon sang, mais de quoi parles-tu ? Pourquoi viens-tu chez nous la tourmenter comme ça ?

La soirée s’acheva brutalement. Une atmosphère de crise s’était répandue dans la maison. Gregor se souvient d’avoir entendu ce soir-là ses parents s’entretenir au lit à voix basse.

…/… Le lendemain, sa mère lui expliqua qu’oncle Max n’avait plus sa tête.

50 ans plus tard, Gregor est musicien, il vit séparé de sa femme Mara même s’ils s’aiment toujours, ils  ont un fils Daniel. Toute sa vie, il a été tourmenté par le fait de ne pas savoir d’où il vient, qui étaient ses vrais parents, etc.

A 17 ans, persuadé d’être juif, il s’était enfui de chez lui, il était devenu trompettiste, s’était fait circoncire, et avait  parcouru le monde sans arriver à se poser vraiment.

Un jour, Mara qui aimerait le voir heureux, rencontre sa mère sans qu’il le sache. Elle veut comprendre qui est l’homme qu’elle aime, quelles sont les raisons de son mal-être etc. Maria pourrait-elle l’aider, pourrait-elle admettre 50 après qu’il n’est pas son fils ? Cela voudrait dire pour elle renier son existence. Pages 176/177.

- Mais il est juif, dit Mara. Il a été sauvé par votre père. Vous l’avez adopté en remplacement de votre fils perdu. Tous les ennuis avec la Gestapo venaient de là, non ?

La mère de Gregor fixa de nouveau Mara du regard. Ainsi il fallait qu’elle fasse valoir ses droits sur sa propre vie ! Ce rejet était insupportable, et c’est avec de l’hostilité dans la voix qu’elle reprit :

- Il n’est pas plus juif que moi, ou que son père. Il est allemand. Il est le portrait de son grand-père Emil. Pour l’amour de Dieu, regardez les photos ! Il est musicien et chanteur, exactement comme Emil ! Vous ne voyez donc pas ?

Il m’a dit qu’il était arrivé avec des réfugiés de l’Est.

Il peut inventer toutes les histoires qu’il  voudra.

 

Magistral ! C’est un livre grave, bouleversant qui nous entraîne dans la tourmente de la recherche d’identité, lorsque toutes les preuves sont détruites, lorsque le mensonge pèse et n’arrive pas à se lever, lorsqu’il étouffe de tout son poids sur la vie au point de passer à côté. J’ai adoré ce livre, il est sensible, juste, et très bien écrit. Je l’ai gardé un moment en moi.

Claude

Première page

Ils avaient dû être fous de terreur. Ils s’étaient précipités dans les cave en se tenant par la main, hurlant encore à moitié endormis, se bousculant dans le noir. Les enfants pouvaient percevoir les tremblements des adultes. Ils pouvaient entendre la panique dans leurs voix. Ils pouvaient entendre les hurlements des sirènes traverser les immeubles et le bourdonnement profond de la musique des orgues autour de la ville, lorsque les avions la survolaient.

Quand la première bombe siffla dans les airs, ils se blottirent les uns contre les autres et prièrent.

- C’est notre tour. Que Dieu nous aide.

Ils avaient si peur qu’ils en perdaient leur personnalité. Certains marquaient à la craie les nuits de bombardement sur les murs des caves. Créatures sans défense réfugiées sous terre, se bouchant les oreilles tandis qu’au-dessus d’eux es sombres escadrilles traversaient le ciel nocturne. Par vagues successives entrecoupées de silences mortels. Ils suivaient la chute de chacune des bombes, essayant d’évaluer à quelle distance elle se trouvait. Ils sentaient chaque fois tressaillir la terre, ils sentaient la force de l’explosion dans leurs cheveux, le long de leur crâne. Une explosion qui faisait voler les fenêtres en éclats et aspirait l’ardoise des toitures.

Comme un homme, d’Hugo Hamilton, traduit de l’anglais par Joseph Antoine. Edition points.

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Les locataires de l’été
de Charles Simmons

L’histoire de ce livre est simple en soit, elle raconte les premiers émois amoureux d’un adolescent. Mais ce premier amour sera lié à jamais au décès de son père et à la trahison. Et puis, simple peut-être, mais d’une écriture incroyable.

Mickael passe l’été comme tous les ans dans la maison familiale du cap avec sa mère et son père. Cette année, la maison secondaire est louée à une femme russe et sa fille, Zina, de 20 ans, passionnée par la photographie.

Pages 18-19. Papa et moi demeurâmes un long moment allongés sur le sable, complètement exténués. Les deux chiens venaient nous renifler pour voir si nous étions vivants. Maman me tenait la main. Elle était furieuse contre  papa. Les deux locataires, qui venaient de s’installer dans le pavillon, restèrent auprès de nous. Mrs Mertz était de l’âge de ma mère. Sa fille, Zina, même vue à l’envers, était très belle. Elle avait les cheveux châtains, les yeux marron, le teint mat et les lèvres pourpres. On les aurait dites sculptées. Elle n’arrêtait pas de serrer sa chienne dans ses bras et de la caresser, comme si c’était elle et non pas nous  qui avait manqué y rester. Puis elle me toucha la joue, par simple curiosité, me sembla-t-il. Je tombai aussitôt amoureux de Zina.

Il tombe immédiatement amoureux de Zina, il connaît alors les tourmentes de l’amour pour la première fois. Il se rend compte aussi qu’il n’est pas le seul, son père est lui aussi miné par le désir. 

Il ne sert à rien d’en dire plus, tout ceci on le sait dès le début. Ensuite, on est entraîné avec les personnages dans cet été riche en histoires, désirs, sentiments et actions.

C’est un livre tout en émotions, bouleversant jusqu’à la dernière page, un livre très difficile à quitter. Je dirai même que c’est un chef d’œuvre !

Charles Simmons ne publie qu’un livre tous les 10 ans, et seuls 2 de ses livres sont traduits en français. Nous n’avons pas trop de chance ! J’ai acheté le second, le billet arrivera dans quelques temps. Ne passez pas à côté des locataires de l’été, c’est prodigieux. Enfin, moi, j’ai bien aimé !!!

Claude

Première page

I – Le banc de sable

C’est pendant l’été de 1968 que je tombai amoureux et que mon père se noya.
Une semaine durant, alors que juin tirait à sa fin, un banc de sable se forma à un mille au large. Il n’était pas visible, mais des brisants indiquaient sa présence. Chaque jour, on s’attendait à le voir émerger à marée basse. Jamais pareil banc ne s’était constitué aussi loin en mer et l’on se demandait s’il allait tenir. S’il restait en place, les eaux bordant la plage seraient plus calmes et nous pourrions amener notre bateau, l’Angela, en face de la maison au lieu de le laisser au mouillage dans la baie Johns, de l’autre côté du cap Bone. Question baignade, bien sûr, ce ne serait plus la même chose, et c’en serait fini des parties de ricochets dans le ressac.
Mon père et moi sortions pêcher le maquereau, l’églefin, le bar, la truite de mer. C’était le bar qui bataillait le plus et qui avait la chair la plus délectable.

Les locataires de l’été, de Charles Simmons, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Éric Chédaille. Editions Libretto.

 

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Je ne suis pas arrivée à faire mes billets au fur et à mesure ! Encore une fois ! Ils sont plus ou moins écrits, et je vais essayer de les poster cette semaine ! Enfin, j'espère.

Claude

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24 février 2019

Petite, allume un feu…
de Martin Smaus

Andrejko est né dans un village de Tchécoslovaquie, lorsqu’il était encore petit un oncle venu de Prague se rend compte qu’il est très doué pour voler. Ce qui pour lui n’était qu’un jeu, se transforme en cauchemar. L’oncle décide de l’emmener avec lui pour le faire travailler. Andrejko qui adore sa mère, doit l’abandonner, mais lorsque l’on est Tzigane, on n’a pas le choix. Il quitte les siens, ses coutumes, les feux de camps, le ciel étoilé du village pour se retrouver dans un immeuble crasseux, précaire en banlieue de Prague. Il se sent perdu, là-bas, les gens ne vivent plus beaucoup dehors, ils boivent presque toute la journée, ils sont violents… Page 47. A Zizkov, les Dunka avaient commencé à vivre une nouvelle vie. Une vie entre les immeubles gigantesques, les autos et les tramways, une vie sous les aiguilles de la pendule. Avant, ils n’avaient eu de montres que pour faire chic, comme ils en voyaient aux poignets des gadjé, mais il leur était bien égal qu’elles ne marchent pas : à Poljana, leur vie était réglée par l’aube et le crépuscule, en fonction du soleil, du vent et de la pluie ; ils vivaient au gré des étoiles. En revanche, à Prague, ils étaient immergés dans un temps tout à fait différent, ayant fait en une seule nuit un bond de plusieurs siècles, par lesquels les gadjé avaient si péniblement dû se frayer un passage.

Immédiatement, on l’envoie mendier et déjà voler les poches des voyageurs dans le tramway. Page 21. Adrejko était tout petit, décharné et grelottait sans cesse, parce qu’on l’habillait seulement pour qu’il ne gèle pas. Il avait toujours la goutte au nez et il claquait des dents, comme lorsqu’une brouette déglinguée cahote sur des pavés irréguliers, et avec le froid il faisait tout le temps dans sa culotte. Mais sa tante ne le changeait que le soir, ayant tôt fait de découvrir que plus le petit avait l’air mal en point, plus il arrivait à soutirer de l’argent pour acheter de la nourriture ou un billet de train à destination de Beroun ou de Rokycany.

Andrejko, malgré son jeune âge, découvre la décadence de son fier peuple Tzigane. Sa mère lui manque, sa liberté aussi. Chez son oncle, les enfants se multiplient car ils sont source de revendus. Plus d’enfants, plus d’allocations familiales, plus d’enfants, plus d’enfants dans les rues à mendier, à voler et voire à se prostituer. Il évolue tant bien que mal au milieu de ce monde malsain,  heureusement il a deux cousines et un cousin qui lui permettent de garder un reste d’humanité. Il est aussi confronté à la cruauté des gadjé et à celle des siens. Il se rend compte que par rapport à ce que racontaient les anciens du village, les mentalités ont changé, le tzigane est devenu mendiant, plus brutal, le tzigane tue maintenant pour voler.

Andrejko le voleur, se fait arrêter, il s’enfuira de la maison de correction pour se réfugier dans la forêt près de son village natal. Il y sera recueilli pendant quelques  mois par un gadjé, et connaîtra le calme, la paix, mais son envie de liberté sera la plus forte. Page 98. Juraj étouffait en lui-même sa vieille haine et sa vieille rancune, encore fumantes, contre tout ce qui touchait l’ancien hameau et au Tziganes, qui l’avaient privé de son cheval, de ses beaux poulains qu’il avait aidés à naître et dont il s’était jadis bien plus occupé que de ses propres enfants ; mais comme cette haine qu’il ne pouvait décharger ne menait à rien, Juraj cessa de penser à ses poulains et ordonna d’un signe de la tête à Andrejko de se lever ; puis il pointa son bâton en direction du hameau et hurla à son chien d’aller rassembler ses moutons. Et le petit le suivit comme un agneau, parce qu’il avait compris que le vieil homme ne lui ferait aucun mal, qu’il ne le chasserait pas ni ne le dénoncerait. Et quand bien même il le dénoncerait, cela lui était égal, parce qu’il n’avait plus nulle part où aller, ayant perdu en un instant tout ce dont il avait rêvé dans les trémies, les meules de foin et les toilettes du train.

Il apprit seulement par la suite que l’on avait retrouvé sa mère, la belle Maria, dans l’aire de la grange, baignant dans son sang, et que Dezo, son colérique époux, voleur de chevaux notoire, avait disparu et n’était plus jamais apparu à Poljana…

Il ira en prison dénoncé par ses grands cousins pour un crime qu’il n’avait pas commis, mais qu’eux avaient commis.

Arrivé au bout de toutes ses cruautés, il s’enfuie avec sa jeune cousine, et commence alors une époque heureuse, douce, pleine d’amour et de travail au milieu des gadjé qui semblent les accepter. Page 254. Au printemps, les routes avaient à peine séché que Mihalic leur fit amener une roulotte qui avait déjà bien servi. Andrejko et Anetka l’astiquèrent avant de la peindre en rouge clair, y installèrent les affaires qu’ils ramenèrent de leur refuge souterrain et, enfin, le poêle ; Andrejko prit alors sa petite cousine dans ses bras et la porta ainsi, à travers leur nouveau logis, puis l’allongea tendrement sur le lit, avec prudence ; il l’embrassait, lui caressait les mollets et les cuisses, sa main montait toujours plus haut, écartant les plis de sa petite robe, et Anetka satisfaite et heureuse, se laissait faire, tout en déboutonnant la chemise d’Andrejko.

Après avoir essayé de s’adapter à la société, sinon de retrouver ses racines, de placer certaines valeurs morales au-dessus de l’argent, après avoir essayé de vivre en homme libre et égal aux autres, il finira seul. Car l’homme est cruel, abruti, violent.

Je pourrai vous écrire des pages et des pages sur ce livre tellement il est dense, je ne vous ai pas parlé des difficultés des langues parlées, des brutalités des enfants à l’école, des allocations etc. Je vous laisse découvrir ce livre magistral sur les Tziganes. Il nous fait entrer dans une réalité sociale qui dérange, il est très bien écrit, et c’est un témoignage sans être un véritable témoignage poignant.

4ème de couverture. … Petite, allume un feu… est un éloge du sentiment de liberté, une célébration de la quête, à travers l’expérience de la découverte tout comme de la perte. C’est aussi un hymne d’amour au romani chib, langue chargée d’émotion et de violence, émaillée de tout l’imaginaire des croyances populaires. Le destin d’Andrejko porte en lui le sublime et le tragique, dans une prose qui ne saurait laisser indifférent, tant par son réalisme que par sa poésie profonde.

Claude

Première page

La mère d’Andrejko, la belle Maria, était fiancée à Dezider Dunka, du hameau tzigane de Vysna Poljana. Lors de la noce, selon le rituel, le vieux Laco Dunka leur noua un foulard autour des poignets et versa de l’eau-de-vie au creux de leurs mains, afin qu’ils s’offrent mutuellement à boire et scellent ainsi leur promesse de fidélité. Mais, au cours de la nuit de noces, il apparut que Maria avait déjà conçu et qu’en elle grandissait une nouvelle vie.

Son mari, en homme juste qui ne voulait pas exposer sa famille au ridicule et à la honte, décida de tuer sa femme, puis de se tuer lui-même. Il se leva et alla se donner du courage à la taverne de Poljana, mais on refusa de le servir tant qu’il n’aurait  pas réglé ce qu’il devait, soi-disant, son ardoise était déjà trop longue. Dezo en oublia la douleur qui l’avait mené jusque-là et son sang ne fit qu’un tour. On ne donne même pas un dernier verre, maudits gadjé, maudites putains, pas plus tard qu’hier on me servait à boire et voilà qu’il n’y a plus rien pour un Tzigane, s’écria-t-il ; l’instant d’après, il revint en compagnie de ses frères, Imro et Gejza, tous trois se précipitèrent dans la taverne et brisèrent tout ce qui leur tombait sous la main, ils fracassèrent même les fenêtres et le pauvre tavernier put s’estimer heureux de réussir à s’enfuir par-derrière.

Petite, allume un feu… de Martn Smaus, traduit du tchèque par Christine Laferrière. Editions des Syrtes.

 

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Zone cirque
de Jachym Topol

Zone cirque est un livre difficile, difficile par la brutalité de son histoire, de ses sentiments et des hommes.

Ilia a été abandonné dans la Tchécoslovaquie d’après-guerre. Tout jeune enfant, il est confié à un foyer tenu par des sœurs avec son frère handicapé. La vie est dure, sans concession. Les plus grands font leurs lois, les sœurs punissent. Ils reçoivent peu d’éducation, surtout Ilia qui doit veiller sur son petit frère surnommé « Singe ».

Puis l’orphelinat est repris par les militaires, les sœurs disparaissent, bafouées, maltraitées, et certainement exécutées. Page 37. En me précipitant dans l’escalier, j’ai failli heurter un soldat. Il avait un fusil. Mais pas de casque.
Qu’est-ce que tu fais à cavaler ici ? s’est-il écrié. Je l’ai contourné à toutes jambes, comme un rat, me suis rué dans le réfectoire et recroquevillé derrière la porte, mes moustaches n’auraient pas pu dépasser, pas plus que ma queue de rat… Sœur Zdislava et Albrechta, Eulalie et Emiliana et aussi sœur Dolorès se tenaient là, elles avaient des baluchons dans les bras et portaient des manteaux de voyage, elles étaient entourées par des soldats ou des policiers de l’insurrection communiste et l’un d’eux a fait : Cinq kilos par personne, j’ai dit ! C’était la pagaille parmi les sœurs, on aurait dit les poules de l’image du manuel de langue tchèque, elles se tenaient comme les mauvais élèves quand ils ne connaissent pas leur leçon. Puis une des sœurs a dit : Oui, Monsieur, et le communiste a fait : Il n’y a plus de messieurs, et il a éclaté de rire, et puis les communistes ont repoussé les sœurs de la crosse de leurs fusils et l’un d’eux a crié : En rang ! Et ils se sont mis en mouvement, ont passé la porte du réfectoire, je me suis recroquevillé derrière la porte, les sœurs ne m’ont pas vu, même pas sœur Dolorès, qui marchait en dernier, et je ne l’ai plus jamais revue.

Pendant quelques jours, les militaires disparaissent, les enfants sont laissés à eux-même, bien évidemment les choses dérapent. Quand ils reviennent, tout a été mis à sac, un enfant est mort, mais cela les adultes ne le sauront jamais. S’installe alors une tout autre discipline, les jeunes sont occupés toute la journée : exercices physiques, quelques notions militaires, et le travail, à savoir brûler toutes les archives. Certains pensent encore à s’enfuir, mais on ne s’enfui pas l’hiver. Page 79. Et un jour que j’étais là avec les autres Hors-la-loi vu qu’on avait pas le droit d’être seul près du feu, je me suis soudain senti mal en réalisant que plus personne ne voulait s’enfuir à la légion et que j’allais devoir partir seul, me frayer seul un chemin à travers le monde, parce que moi, je ne pouvais pas rester à Sirem, à cause du Singe et ce qui s’était produit.

Puis le pays est envahi par les troupes du pacte de Varsovie, la population s’organise, Ilia quant à lui se retrouve dans une division tankiste soviétique dont la véritable mission est de rassembler les cirques ambulants dans le but de transformer la région en gigantesque parc d’attractions socialiste… Pas si facile !

Page 231. Dans le silence matinal les plaintes et les gémissements venus de la montagne résonnaient plus fort que la veille, le souffle du commandant mugissait et sifflait dans la gorge minérale de la galerie, tous les paras et les tireurs devaient l’entendre en bas. Les plaintes et les gémissements ne s’arrêtaient pas, on aurait dit que des lutins des montagnes soumettaient quelqu’un à un interrogatoire, les blessures qui couvraient le corps héroïque du commandant devaient le faire atrocement souffrir. Un instant je me suis dit que le souffle du commandant à la torture allait balayer les attaquants de la pente, mais mon esprit s’égarait dans des contes de fées.

Au début du livre, j’ai eu un peu de mal avec le style, et puis, je suis très vite entrée dans l’histoire. C’est assez glaçant, ce n’étaient que des enfants.

Claude

Première page.

  1. 1.     On m’appelait Ilia

En ce temps-là à Sirem, elles m’appelaient Ilia, toutes les sœurs, nos tutrices et protectrices, parce que quand j’étais petit j’appelais les gens : hi-ha, hi-ha et comme iya et le mot tchèque pour l’âne, elles m’appelaient Ilia.
 J’ai commencé à crier et à appeler les gens dès que les voix et les visages des sœurs du foyer Le Foyer ont commencé à se détacher des veilles et rêves au Pays des ombres.

Le pays des ombres a été celui de ma prime enfance. Parfois, j’y plongeais. Avant l’arrivée des sœurs je vivais dans la cuisine.

Au foyer Le Foyer, dans l’atmosphère pieuse des prières, j’ai grandi vite et je parlais bien tchèque. Alors que le Singe ne parlait pas du tout.

Les sœurs m’avaient appelé Ilia bien avant que leurs nerfs ne commencent à flancher.

Quand j’étais petit, elles m’appelaient même Ilia, notre brave petit âne. Elles appréciaient que je traîne partout mon petit frère avec dévouement et que je ne laisse personne y toucher, comme elles disaient.

Le Singe et moi aussi, on a grandi dans la cuisine du foyer Le Foyer parce que nos vrais parents nous avaient lâchés, largués, ils nous avaient complètement laissés tomber. Ici, c’est courant.

Zone cirque de Jachym Topol, traduit du tchèque par Marianne Canavaggio. Editions NOIR sur BLANC.

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17 février 2019

Le dernier bateau d’Odessa
d’Erzébet Fuchs

Fille d’un riche industriel hongrois Erzébet Fuchs a eu une enfance facile, choyé par son père, complice avec son frère aîné, elle apprend tard que sa mère est en fait sa belle-mère, sa mère est morte en couche. Puis, son père est ruiné par la crise, la guerre arrive et il se suicide. Il la laisse avec une belle-mère fragile, un frère partit au loin, dans un monde en guerre, où la chasse aux juifs commence.

Pour se protéger, elle se convertit au catholicisme mais cela ne change rien, elle doit porter l’étoile jaune. Sa belle-mère et son frère veulent la faire partir en Suisse, pour s’y préparer, ils décident de lui faire prendre des cours de français.

C’est  en cherchant un professeur, qu’elle rencontre une bande de soldats français évadés de différents camps, avec qui elle sympathise, et apprendra le français. Page 39. Je fus chaleureusement accueillie par Olga et assaillie par sept ou huit beaux garçons hilares qui se bousculaient, chacun clamant que c’était lui le meilleur professeur. Olga leur demanda en vain de nous laisser déjeuner tranquillement. Comme je devais l’apprendre très vite, la discipline n’est pas le fort des français.

Dans cette joyeuse bande, il y a Henri, un jeune médecin avec qui elle vivra jusqu’à sa mort.

Il y a aura des moments difficiles, les bombardements incessants, l’enfermement dans les caves, les massacres d’enfants, les allemands puis les russes. Mais ces jeunes hommes courageux, lui feront traverser l’enfer, avec une envie de vivre plus forte que tout. Au-delà de la guerre, l’amitié, l’amour, le rire, la tolérance sont les plus forts.

C’est  un livre très fort, je l’ai pour ma part lu très rapidement, j’étais transportée dans ce monde où l’être va au bout de ses forces. C’est un témoignage précieux où la peur, le rire, l’amour, le carnage de la guerre se côtoient sans cesse. Je ne connaissais pas vraiment l’histoire de la Hongrie pendant la seconde guerre mondiale, sauf ce qu’il y avait dans mes livres d’histoire, aussi j’ai appris avec surprise, que le pays ne livrait pas les prisonniers français évadés des camps aux allemands et d’autres choses encore. C’est vraiment intéressant. Erzébet Fuchs a écrit ce livre à 78 ans avec la collaboration de Sylvette Desmeuses-Balland. 4ème de couverture : « Avec une indéfectible douceur et une grande humilité, elle nous donne dans son récit chargé d’émotion un formidable témoignage de courage, de solidarité et d’humanité.»

Page 9. A soixante-dix-huit ans, j’ai appris à me servir d’un ordinateur pour noter des souvenirs depuis longtemps tus. Quand on quitte un pays, il ne faut pas regarder en arrière, disait Hippocrate. Par pudeur aussi. Je ne souhaitais ni revenir sur mon enfance, ni sur ces mois qui ont précipité mon départ de Hongrie, ni ajouter les miens aux malheurs de ceux qui ont vécu de pires souffrances. Il a fallu que mes petits-enfants me le réclament. Et que je mesure alors la singularité de mon expérience à travers leur regard étonné, celui de mes proches et de mes amis. Ceux-ci ignoraient tout de la vie des prisonniers de guerre français évadés des camps allemands en Hongrie, seul pays ami à les accueillir sans les livrer aux Allemands. Je devais sans cesse situer et resituer mon récit dans le cadre de l’histoire erratique et méconnue de mon pays. Nous ne parlions même pas de la guerre.

Le récit est glaçant. Page 76. Au moment où Henri et moi arrivions à Pest dans la rue où nous devions prendre le tramway, nous fûmes littéralement cloués sur place par une vision d’horreur. Un convoi d’une trentaine d’enfants  âgés d’environ cinq à dix ans, affublés de l’étoile jaune, portant des petites valises ou des paquets, hurlaient « Maman, maman » en avançant lentement sur la chaussée. Ils étaient encadrés par six soldats nazis armés de mitraillettes braquées aussi bien sur les petits que sur nous, les passants. Nous pleurions de rage et de douleur, impuissants et honteux de l’être. C’est à ce moment que j’ai admis l’existence des camps d’extermination. Ce n’était donc pas une rumeur, mais bel et bien une monstrueuse réalité.

Malheureusement, ce temps n’est pas si éloigné de nous, et aujourd’hui, la haine, la colère, la bêtise sont toujours là ! Les gens ont la mémoire courte, il faut relire, parler de ces témoignages, ne pas oublier…

C’est un livre magistral !

Claude

Première page

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La fin de l’enfance

Je venais d’avoir dix-huit ans et j’avais tout perdu. Adolescente à l’enfance gâtée ma vie basculait. Dépossédé de son usine, privé de son bien le plus précieux, son sens intime des responsabilités, mon père s’était suicidé. Et avec lui s’en étaient allées les valeurs d’un monde qui avait vécu, qui se défaisait à toute vitesse. Mon grand frère, mon complice rayonnant au regard doré, se morfondait sur quelque frontière lointaine, happé par le service obligatoire qui condamnait à l’inaction les jeunes juifs, le gouvernement ne les jugeant pas dignes de combattre dans l’armée régulière. Nous étions sans nouvelles de lui depuis des mois. Sourde à la rumeur du monde dont elle ne voulait rien voir, ma belle-mère se réfugiait dans d’interminables parties de bridge. Disparus aussi la belle maison, les domestiques, les lustres et les cristaux. Nous restions elle et moi, seules, ruinées, en un face-à-face peu complice, repliées dans notre petit appartement de location. Nous dépendions désormais de subsides envoyés par un oncle et une tante réfugiés en Suisse.

Le dernier bateau d’Odessa, de Erzébet Fuchs avec la collaboration de Sylvette Desmeuzes-Ballands. Editions Mercure de  France.

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13 février 2019

La voix des vagues
de Jackie Copleton

Amaterasu Takahashi vit aux Etats-Unis depuis qu’elle et son mari ont tout perdu au Japon à la fin de la guerre. Ils s’y sont réfugiés pour essayer de continuer à vivre. Un matin d’hiver, un homme complètement défiguré se présente chez elle. Elle ne le connaît pas, elle hésite à le laisser parler, et quand il lui dit être Hideo Takahashi, elle lui répond que cela est impossible, que son petit fils est mort à Nagasaki, le 9 mai 1945, lorsque les américains ont fait exploser la bombe atomique sur la ville. Pages 40/41. Jamais encore je n’en avais entendu de semblable. J’eus l’impression que le cœur du monde venait d’exploser. Certains allaient le décrire par la suite comme un bang mais il ressemblait plus au fracas d’une porte se rabattant violemment sur ses gongs ou à la collision de plein fouet d’un camion-citerne et d’une voiture. Il n’existe pas de mot pour ce que nous avons entendu ce jour-là. Il ne doit jamais y en avoir. Donner un nom à ce son risquerait de signifier qu’il pourrait se reproduire. Quel terme serait à même de capturer les rugissements de tous les orages jamais entendus, tous les volcans, tsunamis et avalanches jamais vus en train de déchirer la terre et d’engloutir toutes les villes sous les flammes, les vagues, les vents ? Ne trouvez  jamais les termes adéquats capables de décrire une telle horreur de bruit ni le silence qui s’était ensuivi.

Commence alors un long chemin pour remonter le temps, pour retrouver les êtres aimés et disparus. Ce passé qu’elle voulait oublier car elle avait tout perdu. Pages 62/63.
- Continuer, endurer, vivre.
Et c’est ce que j’avais fait, pendant presque quarante ans, j’avais continué, j’avais accepté qu’Hideo ne fût plus. Et maintenant, l’idée de lui m’était revenue, non plus garçonnet mais homme adulte et chaque fois que je le regardais ou pensais à lui, je voyais Pikadon, cette maison vide et cette image Grand-mère et grand-père. Je retournai à la boîte à chaussures dans la chambre et j’en sortis le dessin, l’inscription aujourd’hui quasiment illisible même si le soleil n’avait pas  blanchi l’encre. Je repartis dans la cuisine et posai le dessin à côté du journal intime de Yuko.
J’avais respecté ma promesse, je n’avais jamais lu les journaux de Yuko. J’avais beau me répéter que je faisais un acte noble en préservant son intimité, en réalité je savais que ce n’était que lâcheté de ma part. Je m’étais détournée de ce à quoi j’avais été incapable de faire face. Mais Yuko saurait faire la part de vérité et de mensonge. Elle seule pourrait réellement ramener Hideo à la vie. Seule ma fille parviendrait à me  convaincre que cet homme mutilé était son fils.

Elle commence à lire, elle se souvient, sa culpabilité est encore très forte, elle se croit coupable de la mort de sa fille. Si elle ne s’était pas mêlée de sa vie, peut-être serait-elle encore en vie ?! Les souvenirs sont renforcés par ses lectures, les problèmes, les mensonges, les recherches dans les ruines de la ville, tout revient ! Que raconter à cet homme qui se dit être Hideo ? Elle décide de le laisser parler, et elle lit les journaux. Doit-elle tout lui raconter, tous les secrets, tous les mensonges… mais avant tout, est-elle capable d’accepter le passé, les  douleurs, et les peines ? Page 113. Les cloches de l’église avaient sonné sept fois quand Yuko était rentrée en courant à la maison. Elle me dit qu’elle avait pris le thé chez son amie Miho et n’avait pas vu le temps passer. Je la regardai bondir à l’étage en m’expliquant qu’elle allait se changer. Comme elle avait laissé son sac près de la porte d’entrée, je remarquai son carnet à dessin qui en ressortait d’un centimètre ou deux. J’en fus heureuse et je le sortis de son sac d’un geste automatique, sans réfléchir. Elle m’avait toujours montré son travail, soucieuse d’avoir mon approbation ou quelques gentilles critiques, et je n’avais aucune raison de penser que j’empiétais sur sa vie privée. Lorsque je tournai les pages, du sable échappé des plis tomba par terre. Je vis la mer et une plateforme de plongée, des rochers près d’un boqueteau, un homme chargé d’un seau qui marchait sur un sentier en bord de plage, deux enfants jouant dans un champ, plusieurs libellules dessinées en détail et finis par arriver à l’image d’un homme ne caleçon de bain qui dormait allongé sur une serviette. Iwo Jima, 22 août 1936.

C’est un livre qu’il ne faut pas trop dévoiler, on va de surprises en surprises, cela fait partie de son charme. Au-delà de l’histoire qui est très belle et prenante, il y a toute l’horreur de la bombe atomique, tous les séquelles, toutes les pertes humaines, toutes les souffrances, les traumatismes. Cela fait froid dans le dos, comment ont-il pu faire cela ?

Ce livre est un premier roman, il est bien construit et agréable à lire, ce qui rend l’histoire encore plus forte. Le titre de chaque chapitre, est expliqué en japonais, c’est très intéressant.

La voix des vagues
Qui se dressent devant moi
N’est pas aussi forte
Que mes sanglots
D’avoir été abandonné.

    Poème japonais vieux de mille ans

Claude

Première page

ENDURANCE

Yasegaman : la combinaison de yaseru (se décharger) et de gaman-suru (endurer) signifie littéralement endurer jusqu’à en devenir emacié, ou l’endurance par seul orgueil. L’anthropologue Ruth Benedict a un jour déclaré que le fondement de la culture japonaise est la honte et celui de la culture américaine, un certain sens du péché ou de la culpabilité. Dans une société dont la honte est la pierre d’ que le fondement de la culture japonaise est la honte et celui de la culture américaine, un certain sens du péché ou de la culpabilité. Dans une société dont la honte est la pierre d’achoppement, perdre la face équivaut à avoir son égo détruit. Par exemple, jadis, les guerriers samouraïs étaient des hommes fiers. Lorsqu’ils étaient trop pauvres pour se payer un repas, ils gardaient un cure-dent aux lèvres pour montrer aux yeux du monde qu’ils venaient de manger.

Même la douceur de la pénombre ne parvenait pas à déguiser ses cicatrices. L’homme  planté sur mon perron enfonçait la tête entre ses épaules arrondies pour se protéger de la froidure de ce matin d’hiver.

La voix des vagues, de Jackie Copleton traduit de l’américain par Freddy Michalski. Editions POCKET.

 

 

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12 février 2019

Lorsque je le peux, j’achète des livres d’occasion. Mais ces derniers temps, je trouve qu’il y a des lecteurs/vendeurs qui exagèrent beaucoup !

-   Je croyais que les gens qui recevaient les services de presse ne devaient pas les revendre ?! Je n’en reçois pas donc, je peux me tromper, mais il ne faut pas exagérer quand même !!!

-   Il y a aussi ceux, qui parce qu’un livre n’est plus édité en profitent pour le vendre à son prix neuf ou plus cher encore… !!!

-   Il y a ceux qui vous vendent des livres dans des états tels qu’on ne s’en servirait même pas pour faire du feu !

-   Et j’en oublie… ce n’est pas très très beau tout ça ! Quelle mentalité…

 

Claude

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Les deux livres suivants sont incroyables, ils font partis de ces livres que vous ne voulez pas quitter. Aussitôt que j’avais 5 minutes, je les reprenais… Bon, une fois finit, il a été difficile de les remplacer.

J’avais raté la sortie du « Roi Blanc », en 2009, peut-être la couverture… des fois il suffit de peu de choses, ou peut-être le fait que ce soit un enfant qui raconte. J’ai toujours eu du mal à lire lorsque ce sont des enfants les héros principaux. Là, j’en suis pour mes frais, les deux livres qui suivent font vivre 2 enfants. Comme quoi, on peut changer !
J’y ai remédié après avoir commencé le Bûcher.

Ces livres sont difficilement résumables, ils sont tellement riches.

L’auteur : György Dragoman, est un auteur hongrois, il est considéré aujourd’hui comme l’écrivain hongrois le plus important de sa génération. (Pour plus d’informations voir « passage à l’Est ».)

 

Le Bûcher
de György Dragoman

Emma a 13 ans, elle vit dans un orphelinat roumain depuis la mort de ses parents dans un accident. La vie n’y est pas facile pour elle qui était choyé par les siens.
Un jour, arrive à l’orphelinat une vieille femme qui se dit être sa grand-mère. Une vieille femme sèche, revêche au premier regard. Emma n’a jamais entendu parler d’elle, la réciproque est vraie. Une lettre a prévenu la vieille femme du décès de sa fille et de son gendre, ainsi que de l’existence d’une petite fille. Emma est septique, mais elle décide de la suivre.

Page 12. Elle dit que je suis pour elle un cadeau du destin. Maintenant que mon pauvre grand-père est mort, elle est toute seule, elle n’a plus personne. Elle n’a plus que moi. Je suis sa petite-fille, nous sommes liées l’une à l’autre, elle va m’aimer comme sa propre fille. Plus encore. Je dois partir avec elle. S’il te plaît, dit-elle, viens avec moi !
Je ne réponds pas. Je ne dis rien.
Elle me dit que je dois partir avec elle. Je suis obligée, je n’ai pas le choix, c’est mon destin.
Je dis que non.

Un éclair de colère embrase ses yeux, mais son visage et sa bouche sourient. Elle dit qu’elle va me le prouver.

Elle me prend les mains et les place autour de la tasse. Nous tenons la tasse toutes les deux, à quatre mains. La porcelaine est chaude.
Elle me demande de bien regarder.
Je sens mes mains bouger, nous renversons la tasse, qui se retrouve à l’envers, sur la soucoupe. Des filets de marc de café, noirs et fumants, s’échappent de la tasse, déploient des tentacules. Les tentacules épaississent, bouillonnent.

La dame remet la tasse à l’endroit, la repose sur la soucoupe. Elle me dit de regarder à l’intérieur. …/… Je reconnais tout à coup mon visage.

Au fil du temps, elle découvre la femme, son monde de magie, ses ambigüités. La vie reste dure en dehors de la maison, les autres la rejettent, la manipulent, elle « paie » en fait le passé de ses grands-parents. Les fausses informations qui ont circulé sur eux, les années difficiles, la délation, la folie des hommes…

Peu à peu, la grand-mère se dévoile, Emma découvre son histoire. Page 361. Elle dit qu’elle avait eu très  peur que mon papa leur attire des  problèmes et que, à cause de lui, grand-père soit renvoyé au camp. Ça, c’est vrai. Elle en avait même parlé à ma maman, et lui avait demandé d’intervenir, d’essayer de le dissuader d’aller ouvertement au-devant des ennuis. Ça, c’est vrai. Mais elle savait combien ma maman était amoureuse, et, je devais la croire, jamais elle n’aurait infligé une telle souffrance à sa propre fille.

Ponctués par la magie de la grand-mère, les réalités politique, sociale, macabre de la Roumanie des années 80 prennent vie.

Magnifique, grandiose !!! 4ème de couverture « Avec le Bûcher, György Dragoman, grand talent de la littérature hongroise, emporte ses lecteurs dans l’univers poignant d’une jeune fille au courage extraordinaire, tout en nous confrontant à un héritage contemporain dont les plaies sont à peine refermées.

C’est un ouvrage magnifique, inoubliable.

Claude

Première page
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J’attends dans le couloir, devant la porte de la directrice. Je regarde les photos de classe des filles de terminale accrochées au mur. Moi, je passerai mon bac dans cinq ans. Toutes les filles portent un chemisier blanc et la plupart ont des nattes. J’attrape ma natte, et je prends une résolution l je demanderai à poser sur la photo avec les cheveux détachés. J’enlève l’élastique, je lisse mes cheveux avec mes doigts. Je les laisse pousser depuis un moment, ils commencent à être longs.
J’attends. Je regarde le parc par la fenêtre. De chaque côté de l’allée, il y a des oiseaux perchés en haut des peupliers dénudés. Ce sont des corneilles.
J’observe les corneilles. J’attends.

Je me demande ce que la directrice me veut.

Cela fait presque six mois que je suis à l’internat. Tout le monde est gentil avec moi, les élèves, les profs, les surveillantes. Elles sont désolées de ce qui est arrivé à mes  parents.

Je regarde l’arbre. Je ne veux pas penser à eux. J’attends.

Le bûcher, de György Dragoman, traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly. Editions Gallimard.

 

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Le roi blanc
de György Dragoman

Dzata est un garçon de 11 ans, il est le narrateur du livre, il vit au milieu des années 80, dans une Roumanie très perturbée. Son père a été arrêté. Page 10. Cela faisait déjà plus de six mois qu’on vivait sans papa, il était censé partir en voyage pour  une semaine, au bord de la mer, dans un centre de recherche, pour une affaire urgente, quand il m'a dit au revoir il m’a dit combien il regrettait de ne pas pouvoir m’emmener avec lui parce que la mer, à cette époque de l’année, à la fin de l’automne, c’était un spectacle inoubliable, elle était bien plus agitée qu’en été, il y avait d’immenses vagues jaunes, de l’écume blanche à perte de vue, mais ce n’était pas grave, il a promis qu’à son retour il m’emmènerait pour me montrer, puis il m’a dit qu’il ne comprenait pas pourquoi je n’avais jamais vu la mer alors que j’avais déjà plus de dix ans, tant pis, on comblerait cette lacune, et toutes les autres, il ne fallait rien rater, mais on aurait largement le temps  pour tout, on avait la vie devant nous, c’était une des phrases préférées de papa mais je n’ai jamais vraiment bien compris ce que ça voulait  dire, et quand, ensuite, il n’est pas rentré à la maison, j’y ai souvent repensé, à ça et à cette scène d’adieu, quand je l’ai vu pour la dernière fois, des collègues de papa, ils ne voulaient même pas le laisser me parler, mais papa leur a dit d’une voix ferme ne faites pas ça, vous aussi, vous avez des enfants, vous savez ce que c’est, cinq minutes, ça ne changera rien, et alors, l’un de ses collègues, un grand avec des cheveux gris et un costume foncé, a haussé les épaules et a dit d’accord, cinq minutes, ça ne changera rien, c’est vrai, et alors papa est venu vers moi, mais in ne m’a pas caressé les cheveux, il ne m’a pas pris dans ses bras, il tenait sa verste  à deux mains devant lui, et il m’a raconté cette histoire sure la mer…

Il le croit parti à la mer pour une semaine avec des collègues. Mais le temps passe, et il ne revient pas, sa mère pleure souvent… Il prend soin d’elle, il fait de son mieux, mais c’est un petit garçon de 11 ans, à la merci de la méchanceté du monde, de la bêtise, de la brutalité de ceux qui plutôt que de le brutaliser devraient le protéger.
Il y a des passages révoltants. Page 58. Et j’ai dit papa !, je savais pourtant que ce n’était pas lui, et que les ouvriers m’avaient menti, mais je l’ai dit quand même, et à l’instant où j’ai dit papa j’ai eu l’espace d’une seconde le sentiment que je me trompais, que finalement c’était bien mon père, car il me souriait toujours, et ça m’a fait encore  plus peur, je me suis mis à grelotter de froid, et alors d’un seul coup tout le monde s’est mis à rire autour de moi…Et ce n’est qu’un passage ! Tout semblait bon à l’humiliation, les perquisitions, l’intimidation, les menaces, ceux qui veulent profiter de sa mère etc. C’est la Roumanie des années 80.

L’écriture est géniale, de longues phrases, bien construites qui nous entraînent au  plus profond de cette histoire.

Claude

 

Première page

TULIPES

Le soir, j’avais enfoui le réveil sous mon oreiller car je voulais être le seul à entendre la sonnerie et ne pas réveiller maman, mais j’avais tellement hâte de faire ma surprise que je me suis réveillé bien avant qu’il ne sonne. J’ai attrapé sur mon bureau la lampe de poche chinoise nickelée, j’ai sorti le réveil de sous l’oreiller pour l’éclairer, il était cinq heures moins le quart, j’ai éteint la sonnerie, j’ai pris sur le dossier de la chaise mes habits préparés la veille, puis je me suis habillé à toute vitesse, en faisant bien attention de ne faire aucun bruit. En enfilant mon pantalon, j’ai bousculé la chaise, mais, heureusement pour moi, elle n’est pas tombée, elle a juste cogné légèrement la table, ensuite j’ai ouvert la porte, tout doucement, même si je savais qu’elle ne grincerait pas puisque la veille j’avais  huilé les gonds, puis je suis allé, en marchant très lentement, jusqu’au buffet, j’ai ouvert le tiroir du milieu et j’ai pris les grands ciseaux, ceux avec lesquels maman me coupait les cheveux, ensuite, j’ai tiré le verrou de la porte d’entrée, et je suis sorti sans faire de bruit, jusqu’au premier coude de l’escalier je me suis retenu de courir, mais ensuite, j’ai dévalé les marches, en arrivant au pied de l’immeuble j’étais bien réchauffé, et j’ai alors pris la direction du square, puisque c’était là, à côté de la fontaine, qu’on trouvait le plus beau parterre de tulipes de toute la ville.

Le roi blanc, de György Dragoman, traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly. Editions Gallimard.

 

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