De Bloomsbury en passant par Court green...

03 décembre 2016

Je ne serai pas cet homme qui a volé à l’oiseau de passage l’histoire de son propre visage. Ma route sera sobre d’emblèmes, et j’irai sans entraves. Sur le clocher, un coq, et sur la place, un arbre, dévideront pour moi, l’hiver et l’occasion heureuse. Mais le vent sombre qui demeure et l’esplanade du soleil continueront d’amadouer mon chiffre, les chauves-souris prolongeront tard dans le soir le ballet irrité de mon écriture d’angles. Je veux bien croire pourtant, qu’un jour dans la clarté qui prend au nœud de l’ombre, la terre et moi, sans le savoir, consentirons d’un même don à notre sûre, à notre même, sieste calme de Sphinx.

Page 35, La belle mendiante de Gabrielle Althen.

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24 novembre 2016

Tout ce que je suis
d’Anna Funder

Ils étaient 5 amis : Ruth, une photographe mariée à Hans, un journaliste, Dora, sa cousine militante vivant avec Ersnt Toller, un écrivain, et leur ami Bertold Jacob, également écrivain. 

Tous, ils ont décidé de combattre la guerre, et luttent à coup de tracts, de débats, d’articles, de pièces de théâtre… contre la montée d’Hitler. Aussi, en 1933 avec son avènement au pouvoir, ils sont contraints de quitter l’Allemagne pour Londres. C’est de là-bas, qu’ils vont essayer d’alerter le monde de la menace qui pèse sur l’Europe.

Nous sommes au cœur des années folles, les gens n’y croient pas, ils sortent de la guerre et ne veulent pas voir l’intolérable recommencer.

Dora Fabian aurait d’ailleurs déclaré à ce sujet : « Le meilleur atout des agents nazis, c’est que personne, ni parmi la police, ni parmi nos amis, ne peut croire une seule seconde, que quelqu’un puisse faire ce que nous avons la preuve qu’ils font. »
    Au milieu de cette indifférence, ils crient, écrivent, pleurent leurs amis disparus.

Ruth, Hans et Ersnt sont les premiers à partir à Londres d’où ils essaient de sauver leurs amis restés au pays. Dora qui est restée en Allemagne pour essayer de sauver les écrits d’Ernst Toller, arrive à échapper de manière spectaculaire à la gestapo. Ce qui n’empêchera pas sa mort déguisée en suicide. page 481. Ils ont attendu que la tête de Dora tombe à son tour pour les transporter dans la chambre. Ils ont ouvert le lit et y ont couché les deux corps, qui respiraient encore. Ils ont retiré à Mathilde ses chaussures, qu'ils ont rangées soigneusement contre le mur. Les ont installées face à face, dans une ultime étreinte, ont entrelacé leurs doigts, main gauche pour Dora, main droite pour Mathilde, dans une parodie de désespoir. Puis ils ont tiré les couvertures sur elles. Comment auraient-elles pu remonter si proprement les cou­vertures jusqu'à leur tête, bon sang? Jamais on n'a vu deux per­sonnes si bien allongées, si bien mortes, sous des couvertures bordées aussi proprement.

Ils ont posé la clé de Dora sur l'étagère à côté de la porte et refermé derrière eux avec la leur. Ils sont passés par la cuisine pour remettre les chaises correctement sous la table. Dans un coin près de la cuisinière, un chat tigré les observait en remuant le bout de sa queue blanche. Ils sont partis en fermant derrière eux, ont ôté leurs gants et les ont rangés dans leur poche. Si jamais les voisins avaient dû les voir, cinq Allemands descendant d'une réunion dans l'appartement sous les toits, la scène n'aurait rien eu d'inédit.

J'ai toujours Toller ouvert entre mes mains. Je referme le livre.

    Beaucoup d’entre eux seront dénoncés, seuls les survivants apprendront qui est l’ami de toutes les trahisons.

    Ce roman est inspiré d’une histoire vraie. Tous ont existé, Ruth Blatt est décédée en 2001, l’auteure était une de ses amies. Les souvenirs de Ruth viennent compléter ceux de Toller, ce qui donne un rythme intéressant à ce livre. Cela nous permet aussi de découvrir le paysage politique en Europe dans les années 20-30. Au fil du livre, on découvre les différents stades de la montée du nazisme et le climat dans lequel les intellectuels et militants de gauche tentent de survivre jusque dans l’exil.

   

    Bon, ma période, « je ne sais pas quoi lire » est terminée, et je suis heureuse de l’avoir terminée avec ce livre, j’ai pris beaucoup de plaisir à le lire, même si les critiques sur les blogs n’étaient pas très sympas. Je n’aime pas que l’on parle mal d’un livre, c’est pour cela que je ne mets que ceux que j’aime sur mon blog, nous avons tous des goûts tellement différents, heureusement d’ailleurs, et puis, je suis sûre que beaucoup ne lisent pas quand il y a de mauvaises critiques, alors qu’ils pourraient aimer. C’est dommage.

Claude

Première page.

QUAND HITLER ARRIVA AU POUVOIR, j'étais dans mon bain. Notre appartement donnait sur le Schiffbauerdamm, le long de la rivière, en plein cœur de Berlin. De nos fenêtres, on voyait le dôme du Parlement. Hans avait monté le volume de la TSF du salon pour l'entendre depuis la cuisine, mais seules des clameurs me parvenaient, par vagues, comme lors d'un match de football. On était lundi après-midi.

Tout ce que je suis d’Anna Funder, traduit de l’anglais (Australie) par Julie Marcot et Caroline Mathieu. Éd. Héloïse d’Ormesson.

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23 novembre 2016

L’homme flambé

(Le patient anglais)
de Michael Ondaatje

J’ai comme beaucoup vu le film « le patient anglais », tiré de ce livre. Je n’avais pas été vraiment séduite. Il y a quelque temps, j’ai trouvé le livre dans une librairie d’occasion. Le mauvais temps et le souvenir des images du désert m’ont décidé à partir rejoindre ses personnages.

Ce fut une belle surprise. Il donne une plus grande existence  aux personnages qui peuvent passer pour secondaire dans le film. Ils ne sont pas survolés, là, nous vivons avec eux, nous surprenons leurs regards, leurs sourires, nous comprenons leur attachement, leurs relations particulières avec l’homme flambé, car c’est bien le titre original du livre. Personnellement, je le préfère.

Katharine Clifton et Lazlo Almasy n’apparaissent ensemble qu’assez tardivement dans le livre, cela donne plus d’intensité à leur rencontre et leur histoire. Cela nous donne aussi l’occasion de découvrir qui sont les trois personnages à qui il raconte son passé. Ces trois personnes qui l’entourent dans les derniers mois de sa vie et qui ont pris tant d’importance pour lui. Hanna, la canadienne qui a perdu son père adoré à la guerre ; Caravaggio, l’ami de son père, voleur, espion, qui veut découvrir l’énigme de l’homme brûlé ; et Kip, le jeune sikh, démineur dans l’armée britannique.

Tandis que la mort rôde, nous découvrons leurs histoires et c’est à eux que l’homme flambé va se livrer. Cet homme ivre de morphine, amoureux du désert et d’une morte va réunir ces trois meurtris, et partager avec eux ce qu’il a de plus cher.

Au-delà de l’histoire, ce livre fourmille de connaissances sur l’art, de Caravage aux peintures du désert. page 127.

« David Caravaggio — un nom absurde pour toi, bien sûr...
Au moins, j'ai un nom...
Oui. »
Caravaggio s'assied dans le fauteuil de Hana. La lumière de l'après-midi baigne la pièce, elle éclaire les paillettes de pous­sière qui y flottent et le visage émacié et ténébreux de l'Anglais. Avec son nez anguleux, on dirait un faucon immobile, emmail­loté dans des draps. Le cercueil d'un faucon, pense Caravaggio.
L'Anglais se tourne vers lui.
« Il y a un tableau du Caravage, une oeuvre tardive, David et Goliath, dans laquelle le jeune guerrier brandit à bout de bras la tête de Goliath, ravagé par les ans. Mais ce n'est pas cela qui donne son caractère poignant à ce tableau. On pense que le visage de David est un portrait du Caravage jeune, et celui de Goliath un portrait de lui âgé, ce à quoi il ressemblait à l'époque où il a peint le tableau. La jeunesse jugeant l'âge au bout de son bras tendu. L'impitoyable regard sur notre propre mortalité. Lorsque je le vois au pied de mon lit, je me dis que Kip est mon David.»

Mais également de passages sur la littérature. pages 157-158.

Le feu du désert était entre nous. Les Clifton, Madox, Bell et moi. Un homme se penchait-il de quelques centimètres en arrière, qu'il disparaissait dans l'obscurité. Katharine Clifton se mit à réciter quelque chose et ma tête disparut de l'auréole du feu de brindilles.

Du sang classique coulait dans les veines de la jeune femme. Ses parents, semblait-il, étaient connus dans le milieu de l'histoire du droit. J'étais un de ces hommes qui n'appréciaient pas la poésie, jusqu'à ce que j'entende une femme nous en réciter. Et voici que dans ce désert elle rameuta ses souvenirs estudiantins pour décrire les étoiles, avec les gracieuses métaphores d'Adam enseignant une femme.

Ces astres, quoique non aperçus dans la profondeur de la nuit, ne brillent donc pas en vain. Ne pense pas que, s'il n'était point d'homme, le ciel manquât de spectateurs, et Dieu, de louanges : des millions de créatures spirituelles marchent invisibles dans le monde, quand nous veillons et quand nous dormons; par des cantiques sans fin, elles louent les ouvrages du Très-Haut qu'elles contemplent jour et nuit. Que de fois sur la pente d'une colline à l'écho, ou dans un bosquet n'avons- nous pas entendu des voix célestes à minuit (seules ou se répondant les unes aux autres) chanter le grand Créateur)...

Cette nuit, je suis tombé amoureux d'une voix. Rien que d'une voix. Je ne voulus rien entendre d'autre. Je me suis levé et je suis parti.  Elle était un saule. À quoi ressemblerait-elle, en hiver, à mon âge? Je la vois encore, toujours, avec l'œil d'Adam. Elle avait ce corps s'extirpant maladroit d'un avion, se baissant au milieu de nous pour activer un feu, le coude pointé vers moi, tandis qu'elle buvait à un bidon.

Nous sommes bercés par les lectures qu’Hanna fait à son patient, ses passages à chaque fois plein de poésie dans la bibliothèque où elle va choisir les livres, les moments où elle note quelques mots sur la page vierge… bercés aussi par la sensibilité de Kit, et de l’amitié et de l’intelligence de Caravaggio.

Page 71.
Elle ouvre Le Dernier des Mohicans à la page blanche en fin d'ouvrage et se met à écrire.

Il y a un homme du nom de Caravaggio, un ami de mon père. Je l'ai toujours aimé. Il est plus âgé que moi. Il a envi­ron quarante-cinq ans. Et j'en ai vingt. En ce moment, il est dans le noir, il n'a pas confiance en lui. Pour une raison que j'ignore, cet ami de mon père prend soin de moi.

Elle referme le livre, descend dans la bibliothèque et le cache sur une des étagères supérieures.

Le livre est un bon moment de détente, le style est plus délicat que ce quoi je m’attendais. Comme quoi les aprioris… !!! Je sors là de ma zone de confort, et de temps en temps, ça fait du bien.

Claude

Première page

Elle se relève dans le jardin où elle s'affairait, elle regarde au loin. Elle a perçu un changement de temps. Un nouveau coup de vent. Volutes sonores. Les grands cyprès frissonnent. Elle se retourne et remonte vers la maison. Elle escalade un petit mur, sent les premières gouttes de pluie sur ses bras nus. Elle traverse la loggia et se hâte de rentrer.

Elle ne fait que traverser la cuisine, elle grimpe l'escalier dans l'obscurité puis elle suit le long couloir au bout duquel une porte entrouverte découpe une tranche de lumière.

Elle pénètre dans la pièce, un autre jardin, d'arbres et de char­mille, peints sur les murs et au plafond. L'homme est étendu sur le lit, exposé à la brise. Il tourne lentement la tête vers elle lorsqu'elle entre.

Tous les quatre jours, elle lave ce corps noir. Elle commence par les pieds détruits. Elle mouille un gant de toilette, elle le presse au-dessus des chevilles, elle relève la tête tandis qu'il mur­mure, elle voit son sourire. Les plus méchantes brûlures se situent au-dessus du tibia. Plus que pourpres. De l'os.

Elle le soigne depuis des mois. Elle le connaît, ce corps, ce pénis assoupi comme un hippocampe, ces hanches raides et décharnées. Le flanc du Christ, pense-t-elle. Il est son saint déses­péré. Allongé sur le dos, sans oreiller, il contemple la frondai­son peinte au plafond, son baldaquin de verdure et, par-delà, le ciel bleu.

Le patient anglais (l’homme flambé) de Michael Ondaatje, traduit de l’anglais par Marie-Odile Fortier Masek. Éd. l’olivier.

 

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16 novembre 2016

SEPPUKU
de Richard Colasse

Le 1er janvier 1965,à 6h30, alors qu’il se remet de sa nuit, R.C, un jeune attaché de presse à l’ambassade de Tokyo reçoit 2 colis. Page 21/22. Ce matin du 1er janvier 1965, je venais de rentrer du sanctuaire shinto où je m'étais rendu à l'aube pour admirer le lever du soleil et la pureté du ciel de Tokyo débarrassé de la pollution. Il était 6 h 30.

En fait de lumière, il n'y avait qu'un ciel de plomb. Je recevais sur mon chapeau les premiers flocons d'une averse de neige qui s'annonçait sérieuse. Ils se faufilaient sournoisement dans l'échan­crure de mon kimono.

J'avais la gueule de bois, ayant passé la soirée à trop boire en déchiffrant un roman de Mishima que je prétendais lire dans le texte.

Je me suis débarrassé de mon pardessus et me suis rendu dans la cuisine où pour chasser les dernières brumes de saké j'ai aspergé ma nuque sous le robinet de l'évier.

Ensuite, j'ai mis de l'eau à chauffer pour me préparer un thé. C'est alors qu'une voix m'a interpellé depuis le seuil de la maison. Devant l'entrée se tenait un jeune homme à l'air emprunté. Il tenait deux colis, chacun empaqueté dans un carré d’étoffe traditionnel, un furoshiki. J'ai d'abord cru que c'était un livreur venu m'apporter un cadeau de fin d'année, mais il n'avait pas l'air d'un coursier. D'ailleurs, les entreprises de livraison, ainsi que la poste, ne fonctionnaient pas pendant la semaine du jour de l'An.

Lorsque je me suis avancé, il a précipitamment posé les deux ballots à ses pieds et il a retiré son chapeau de feutre usé pour me saluer.

Monsieur R.C. ?

Oui ? Que voulez-vous ?

Il s'est baissé, s'est saisi des deux baluchons par les nœuds qui les fermaient et me les a tendus.

C'est pour vous. On m'a demandé de vous le livrer au plus tôt ce matin même, me dit-il.

    Le premier contient une douzaine de 78 tours d’Émerence von Spanner, une pianiste. Le second, 36 carnets accompagnés d’une lettre. Elle a été rédigée par Émile Monroig, une connaissance à lui. Quelques heures avant qu’il ne la reçoive, Émile s’était suicidé à la façon des samouraïs, par le rituel du Seppuku. Les 36 carnets sont son testament, ils retracent sa vie, il les lui offre car RC est l’une des rares personnes qu’il ait appréciée dans sa vie.

RC décide de les lire immédiatement, il est sidéré en découvrant le récit.

Fils unique d’un médecin allemand et d’une pianiste française, Émile était un enfant choyé, protégé par ses parents. Pendant la guerre, son père ira jusqu’à faire sortir un jeune juif d’un camp de concentration pour lui tenir compagnie, ils deviendront inséparables. Ce dernier ne devra jamais parler de la guerre, ne jamais y faire allusion, sous peine de retourner et subir le même sort que toute sa famille. Ainsi, Émile traverse la guerre sans vraiment s’apercevoir qu’elle sévissait.

Pages 73-74

Vers la fin de 1941, peu de choses avaient changé.

À compter du 1er septembre, le port de l'étoile jaune pour les Juifs était devenu obligatoire. Chaque matin, je regardais sous mon oreiller si une étoile ne m'avait pas enfin choisi. Je priais le dieu du firmament tous les soirs, je le suppliais de m'en accorder une, même une toute petite, même une rabougrie.

Mais rien ne venait.

Puis un jour un incident s'est produit grâce auquel j'ai compris que tout n'était peut-être pas aussi simple que je l'imaginais. Nous faisions avec ma mère la queue devant une boulangerie. Dans la file se trouvait une jeune femme accompagnée d'une fillette de mon âge. Au revers de leur paletot était cousue la fameuse étoile. Je me suis mis à loucher sur le morceau de tissu jaune. Derrière nous se tenait très droit et très raide un couple de personnes âgées. L'homme était manchot. À sa veste pendait une décoration. Il avait sans doute perdu son bras dans les tranchées pendant la Grande Guerre. Quand il a vu la jeune femme et sa fille, il s'est adressé à son épouse d'un ton indigné, assez fort pour que tout le monde

entende : 

— C'est un scandale qu'on fasse attendre de bons Allemands dans la même queue que ces gens-là ! Il serait temps que le l'a serrée si fort que les jointures de ses doigts sont devenues blanches. La petite fille a étouffé un cri de douleur. Alors, je ne sais pourquoi, de ma voix de trompette claire de garçonnet, je me suis exclamé :

Maman, peux-tu me dire pourquoi je n'y ai pas droit, moi, à une étoile ? Tu m'avais pourtant dit que si mon âme était suffi­samment pure, je pourrais en mériter une ! Ne serais-je pas assez sage malgré tous mes efforts ?

La réaction de ma mère a été instantanée : du revers de sa main gantée, et pour la seule fois de sa vie, elle me flanqua sur la joue droite une violente gifle. La jeune femme devant nous a fait volte-face, de son regard bleu perçant elle a fixé ma mère avec un air d'intense tristesse puis elle a tiré son enfant par la main et elles sont parties à grands pas pressés. Le vieux bonhomme a marmonné dans notre dos quelque chose comme :

Voyez-moi le genre de fadaises qu'on va raconter aux enfants au lieu de leur dire la vérité sur ces gens ! En tout cas, nous voilà débarrassés de la vermine ! •

Alors ma mère s'est retournée à son tour et elle qui ne pro­nonçait pas un mot plus haut que l'autre, qui ne proférait jamais d'insulte, elle a craché à la figure du vieillard :

Pauvre crétin de Chleuh ! avant d'ajouter : Sie sind ein Schweinhund! (« Chien de cochon », insulte fort brutale).

Et à son tour, laissant le bonhomme bouche bée, elle m'a pris par la main, nous avons fait demi-tour et nous sommes partis tandis qu'elle clamait, toujours en allemand :

C'est vrai, je me demande pourquoi nous attendions dans la même queue que la vermine !

C'est ainsi, petit à petit, que j'ai perdu mon innocence et la pureté de mon regard sur les choses et les êtres du monde qui m'entouraient.

 

Il ne découvrira que lorsqu’elle sera terminée, le rôle de son père dans les camps de concentration, celui de son grand-père paternel dans son usine chimique, celui de son grand-père maternel dans la résistance française, il comprendra pourquoi sa mère ramassait son mouchoir quand il fallait faire le salut hitlérien, et il se nouera d’une amitié sans limite avec le jeune juif.

    RC est stupéfait en découvrant les carnets, l’homme qu’il connaissait en tant qu’Émile Monroig se nommait-il Émile, Maurice ou Wolfgang ? Monroig ou Spanner ou encore autrement ?

    Et, ce n’est que le premier volet de son existence. Au fil des 36 carnets s’égrenne la vie de cet homme si mystérieux, qui le 1er janvier 1965 a décidé de mettre fin à ses jours.

    Nous sommes emportés dans son drame personnel qui épouse les méandres de l’histoire, du Berlin nazi d’avant la guerre où il naquit au Paris de la libération, jusque la Corée.

    J’ai dévoré ce livre ! J’ai toutefois trouvé un peu longue la partie coréenne, j’ai beaucoup aimé les descriptions des sentiments, tout particulièrement de l’amitié. Les personnalités fortes que l’on rencontre, la cécité de la mère face aux activités du père au nom de l’amour, nous emmène dans un monde de folies qui peuvent glacer. Ce n’est pas le premier livre de Richard Colasse que je vous présente, j’aime beaucoup son écriture et ses thèmes.

Claude

 

Première page

1er janvier 1965

Souffrance.

Abominable souffrance.

Telle qu'il l'avait imaginée. En cela, pas de surprise.

La surprise est venue d'autre chose : de la pestilence. Une puanteur qui a pulvérisé l'harmonie de l'instant.

C'est pourtant pour l'harmonie qu'il avait choisi le tumulus qui surplombe la surface laquée de l'eau des douves en face de l'avenue Harumi, à un jet de pierre de la préfecture de police, après l'enceinte du Palais impérial.

Une simple ligne de barbelés rouillés, le long du trottoir, empêche symboliquement d'accéder au rempart. Ce gros talus d'une dizaine de mètres de large sur une centaine de long, haut de quatre à cinq, s'élève en pente douce du côté du parc de Marunouchi et chute abruptement jusqu'à l'eau stagnante du fossé. Il ne sert à rien, il ne protège rien. Sans doute est-il simplement là parce qu'il est beau.

Il est planté de pins sur un tapis de gazon tissé d'aiguilles tombées des arbres. Les branches sont très basses. Quand on est assis, elles forment une superbe voûte ombragée. Ce serait idéal pour venir y boire un saké à la lune avec quelques compagnons. Cependant, on n'est pas censé escalader ce talus. Les caractères calligraphiés en rouge sur des pancartes de planches mal équarries indiquent que l’accès est interdit.

Seppuku de Richard Colasse. Éd. Seuil.

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01 novembre 2016

Impossible de trouver un livre après Paula T. une femme allemande de Christopher Hein ! Il y a longtemps que ce ne m’était pas arrivé, tous les livres que je commençais me semblaient fades, et j’avais l’impression de ne pas leur laisser une chance, et leur rendre justice.

Rester sans livre est impossible !!! je me suis tournée vers les polars en me disant que ça me changerait un peu.

Je suis partie au Canada, avec Louise Penny et son commissaire Gamache. J’aime bien ses ambiances, ses « petits villages tranquilles », ses intrigues bien ficelées. J’ai passé un beau moment de détente, je n’ai pas été déçue du tout, il m’a vraiment fait du bien.

               

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Puis, j’ai enchaîné avec « le violoniste » de Mechtild Borrmann. Quel beau polar !!! Il allie enquête et histoire.

En 1948, Ilja Grenko, un célèbre violoniste est arrêté avec son violon, à la sortie d’un de ses concerts. Il est immédiatement conduit au siège du KGB. Il ne connaît pas la raison de cette arrestation, mais au bout de quelques semaines, comme beaucoup, il signe ses aveux. Il est alors condamné à 20 ans de goulag. Sa famille est déportée et son violon disparaît. Son violon a été offert à sa famille par le Tsar Alexandre II, un Stradivarius.

20 ans après, son petit-fils part à la recherche de ce violon, et de la vérité sur l’histoire de sa famille. Il y a tant de zones d’ombres, tant de souffrances et de morts. Il découvrira le vrai calvaire qu’ont subi ses grands-parents infligés, directement ou indirectement par le KGB. Il découvrira les trahisons, les mensonges. C’est un livre passionnant, je n’ai pas  pu m’en détaché, heureusement que je l’ai commencé un jour de repos !!!

Le style est bien rythmé, l’auteure donne la parole au petit-fils, à la grand-mère et au grand-père. Au fur et à mesure de leurs récits nous découvrons la vérité sur l’histoire de la famille, les mensonges qui leurs étaient dits, les conditions de vie dans les goulags, dans les villes de l’exil…

Ce livre est captivant jusque la fin. Au fur et à mesure de l’histoire les personnages prennent corps et nous portent vers des mondes inconnus où règnent terreur et persécutions.

Claude

Première page (Le violoniste)

Mai 1948, Moscou

L’accord final du concerto pour violon en ré majeur de Tchaïkovski se déploya au-dessus des spectateurs de l’orchestre, gagna les balcons, les galeries, avant de se dissoudre dans l’immense coupole de la salle de concert. Pendant quelques secondes, le silence fut total, puis un tonnerre d’applaudissements se déchaîna. Ilia baissa son violon et s’inclina, au côté du chef d’orchestre, devant la foule en liesse. Les musiciens se levèrent et s’inclinèrent à leur tour.

Six semaines durant, Ilia Vassilievitch Grenko avait été ovationné dans les plus grandes salles d’Europe. Mais la reconnaissance du public du conservatoire Tchaïkovski –là même où il avait été formé- et les acclamations de ses professeurs, assis aux premiers rangs, les remplissaient d’une fierté particulière. Il salua une dernière fois, s’épongea encore le front avec son mouchoir, puis quitta la scène.

L’étui du violon l’attendait à l’entrée des coulisses. Ilia ne transportait jamais son instrument sans protection dans les couloirs. Ses collègues s’amusaient de ses précautions, qui confinaient à la manie, mais Ilia Grenko chérissait son violon par-dessus tout. Il suffisait d’une maladresse d’un instrumentaliste ou de l’imprudence d’un technicien : le danger était partout. Et son succès, Ilia en était convaincu, il le devait à ce Stradivarius, qui était dans sa famille depuis quatre générations. En 1862, son arrière-grand-père, le violoniste Stanislas Sergueïevitch Grenko, l’avait reçu en cadeau du tsar Alexandre II, qui l’avait rapporté d’un voyage en Italie. Jusqu’à la révolution, on s’était transmis cette histoire avec fierté. Stanislas Sergueïevitch avait été le violoniste favori du tsar, auquel le liait une véritable amitié.

Le violoniste de Mechtild Borrmann, traduit de l’allemand par Sylvie Roussel. Éditions du masque.

 

le-violoniste[1]

 

 

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17 octobre 2016

Paula T. une femme allemande
de Christoph Hein
 

     Paula Trousseau est peintre. Elle a grandi en RDA. Le livre de sa vie commence par l’annonce de sa mort.

     Paula a été élevée par un père très autoritaire, une mère dépressive qui a très peur de son mari. Aussi, pour survivre à cette ambiance maladive, elle s’est réfugiée dans le dessin et la peinture.

     Elle mettra tout en œuvre pour pouvoir aller aux Beaux-arts de Berlin, contre l’avis de ses parents et de son compagnon. Page 58. Lorsque j'arrivai à la maison, mon père venait justement de rentrer de l'école. Je lui dis bonjour, mais il me répondit seulement d'un signe de tête. Ma mère ne me demanda pas non plus comment ça s'était passé à Berlin, on pouvait cependant remarquer qu'elle brûlait d'envie de le savoir. Il se peut que mon père lui ait interdit de me poser la question. Ma mère se contenta de me demander si j'avais déjà mangé ou si elle devait me préparer quelque chose. Je lui dis que j'aimerais bien boire un café avant de retourner à la gare. Je n'étais là que de passage et je voulais aujourd'hui même aller retrouver Hans, on ne m'avait donné que cinq jours de congé pour passer l'examen et je devais dès le lendemain matin retourner à la clinique. Lorsque nous fûmes assis à table, mon père me demanda sur un ton ironique à quelle date le mariage aurait lieu ou s'il était annulé.

Ce ne serait pas étonnant, ajouta-t-il avec un rire mauvais.

Aucune idée, dis-je en m'efforçant de garder mon calme, il faut que j'en parle avec Hans. Pendant que je mangeais un morceau de gâteau sans lever les yeux, je sentis que les parents m'observaient.

Alors, demanda mon père, on t'a dit ce que valaient tes barbouillages, à Berlin? On a fini par te remettre les pieds sur terre ?

Subitement, mon embarras, ma gêne, toutes mes angoisses, toutes mes appréhensions furent balayées. Je regardai mon père droit dans les yeux et d'un ton glacial je lui répondis à voix basse:

Oui, on l'a fait. On m'a dit à Berlin ce que valait ma peinture.

Mon père était déstabilisé parce que je le regardais droit dans les yeux, sans détourner le regard. C'est nouveau pour lui, me dis-je, il est habitué à ce que ses enfants le craignent et ça lui plaît. Mais maintenant il est un homme âgé et je suis une femme adulte, je ne serai plus jamais obligée de baisser les yeux devant lui. Cette idée me fit rire malgré moi, ce qui le déstabilisa encore davantage.

— Qu'est-ce qui te prend?

Hans ira très loin pour essayer de l’empêcher de partir la semaine à Berlin, en vain, mais à quel prix pour elle !!! Page 70. Une heure plus tard je me retrouvai devant la maison de Hans, car c'était sa maison, ce n'était pas notre maison. Aucune fenêtre n'était éclairée, il dormait ou il était sorti. Je me glissai sans bruit dans l'appartement, allai dans ma chambre et restai éveillée dans mon lit la moitié de la nuit. Peu après six heures, mon réveil sonna, je ne me levai pas tout de suite, restai encore quelques minutes couchée et me rendis ensuite à mon travail sans prendre de petit-déjeuner.

J'étais enceinte. Je n'y avais jamais pensé, mais maintenant c'était fait, quelque chose poussait en moi. Quelque chose d'organique, un être vivant, un être humain, un enfant. Mon enfant. Ou plutôt son enfant, car moi je ne l'avais pas voulu. J'avais réussi pour une fois à imposer ma volonté, j'étais devenue adulte, j'avais montré à tout le monde que j'étais capable de m'imposer, que j'étais une adulte. Et lui, il avait pris une décision contre mon gré pour me montrer que je ne comptais pas. Peut-être s'était-il ligué avec mon père pour mettre au point ce plan diabolique. Peut-être même était-ce mon père qui lui en avait donné l'idée, peut-être lui avait-il dit: fais-lui un enfant et le problème sera réglé, cette idiote aura suffisamment à faire, un bébé lui mettra du plomb dans la tête. Ils ont dû rire bêtement tous les deux, comme les hommes peuvent le faire, un rire gras, parce qu'une fois de plus ils partageaient les mêmes idées sur le monde et qu'ils avaient tout organisé à leur guise.

      Pour aller au bout de son rêve, elle devra se forger une carapace contre le monde extérieur, contre les hommes… Mais au bout du compte, elle choisira sa vie, dans cette Allemagne de l’Est des années 1950-1990.

     J’ai été subjuguée par ce roman. Je crois que je n’ai jamais lu un auteur qui écrit de cette façon de la femme. Il y a de l’intelligence, de la véracité, il n’y a pas de complaisance, et, c’est magnifiquement écrit.

     Christoph Hein a su décrire et faire vivre un personnage qui contre l’avis et l’envie de tous va jusqu’au bout de son rêve, même si pour cela, elle doit souffrir le martyre. Il y a énormément de sensibilité dans ce roman, et un très grand réalisme au niveau politique, culturel et humain. Quel auteur ! En fait, je ne l’avais jamais lu, j’en avais beaucoup entendu parler, surtout par des amis allemands. Je vais continuer à le lire, car vraiment c’est grand et riche.

Claude

Première page

Trois semaines auparavant, Paula s'était rappelée à son bon souvenir, c'est du moins ce qu'il lui semblait. Il était tombé sur son nom d'une façon si étrange et inexplicable qu'il ne put la chasser de son esprit de toute la journée et finit par appeler l'un de ses amis spécialiste en informatique pour qu'il lui explique ce qui s'était passé.

Ce jour-là, assis à son bureau, Sebastian Gliese avait cher­ché dans son carnet d'adresses électronique un numéro de téléphone. Deux ans auparavant, sa secrétaire avait saisi dans l'ordinateur son vieux fichier Rolodex. Il contenait plusieurs centaines de noms, car il n'effaçait jamais une adresse, même quand le contact était rompu depuis des années et les coor­données probablement obsolètes. En faisant défiler les noms, il sursauta. Le nom de Paula Trousseau apparaissait à deux reprises. Il ouvrit chaque fiche, l'une après l'autre, elles étaient identiques, sa secrétaire avait dû par erreur saisir deux fois la même adresse. Il se souvint de Paula qu'il n'avait pas vue depuis une éternité, puis effaça le doublon. L'ordinateur lui demanda s'il voulait effectivement supprimer cette fiche, il confirma, et pendant quelques secondes une mention apparut sur l'écran: effacé le 22 mai.

Lorsqu'il voulut s'assurer que l'adresse de Paula ne se trouvait plus qu'une fois dans son carnet d'adresses, il ne réus­sit pas à retrouver son nom. Les deux fiches avaient disparu, Paula Trousseau n'existait plus dans son ordinateur. Il essaya d'annuler la suppression des fiches, mais il n'y parvint pas, ou il en fut incapable.

Paula T. une femme allemande de Christoph Hein, traduit de l’allemand par Nicole Bary. Éditions Métaillé.

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03 octobre 2016

Depuis quelques années, j'écoute des livres policiers ou des opéras lorsque je travaille. Cette année, enfin depuis cette dernière rentrée scolaire, je travaille chez moi 3 jours sur 4 (et oui, j'ai la chance de faire mon plein temps sur 4 jours, ce sont des grosses journées, mais j'aime travailler comme cela !). J'ai décidé aussi de changer mon style de lecture des journées, cette année j'irai vers la relecture de classique, j'ai commencé par les soeurs Bronté, "Les hauts du Hurlevent", "Jane Eyre" et "Agnès Grey", puis je verrai vers qui mes envies me porteront. Il y a tant à lire, que je me suis rendue compte que je ne prenais pas le temps de relire les classiques, alors c'est un bon compromis, je les écoute en travaillant. Et bien entendu, je continue les opéras, j'adore ça ! je peux écouter et réécouter jour après jour le même, sans me lasser.

Claude

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Le passe-muraille et autres nouvelles
de Marcel Aymé
 

     Je n’avais jamais lu « le passe-muraille », et il y a quelques temps pour je ne sais quelle raison !!! J’ai pensé au film avec Bourvil qui nous avait tant plus à mes sœurs et frères et moi.

     C’est une nouvelle très agréable à lire, léger, frais et elle m’a vraiment fait du bien, j’ai passé un très bon moment.

     Je ne connais pas beaucoup l’écriture de Marcel Aymé, à part « les contes du chat perché ». Ce qui j’aime chez cet auteur, c’est l’impression de légèreté qui en fait cache des notions plus complexes.

Claude

Première page.

     Il y avait à Montmartre, au troisième étage du 75 bis de la rue d’Orchampt, un excellent homme nommé Dutilleul qui possédait un don singulier de passer à travers les murs sans en être incommodé. Il portait un binocle, une petite barbiche noire et il était employé de troisième classe au ministère de l’Enregistrement. En hiver, il se rendait à son bureau par l’autobus et, à la belle saison, il faisait le trajet à pied, sous son chapeau melon.

     Dutilleul venait d’entrer dans sa quarante-troisième année lorsqu’il eut la révélation de son pouvoir. Un soir, une courte panne d’électricité l’ayant surpris dans le vestibule de son petit appartement de célibataire, il tâtonna un moment dans les ténèbres et, le courant revenu, se trouva sur le palier du troisième étage. Comme sa porte d’entrée était fermée à clé de l’intérieur, l’incident lui donna à réfléchir et, malgré les remontrances de sa raison, il se décida à rentrer chez lui comme il en était sorti, en passant à travers la muraille.

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Le passe-muraille et autres nouvelles de Marcel Aymé. Éd. Folio junior.

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29 septembre 2016

Les fugueurs de Glasgow
de Peter May

     Quel polar sympa ! J’aime souvent les livres de Peter May, pas tous mais celui-ci, fait partie de mes préférés avec la trilogie Écossaise.

     En 1965, 5 amis, Jack, Maurie, Dave, Lucke et Jeff fuguent de Glasgow à Londres, en prenant en chemin la cousine de l’un d’eux. Ils ont un groupe, ils veulent faire de la musique, être célèbres. Ils vont rencontrer un homme qui va les héberger contre des petits travaux, et ils vont découvrir la vie de bohème dans le Londres des années 60, la drogue, l’alcool, la décadence liés au milieu de la musique. 3 seulement reviendront chez leurs parents, avec comme seul bagage leurs illusions perdues à jamais.

     En 2015, un meurtre horrible fait la une des journaux de Londres. Jack, dont les 17 ans sont loin, reçoit un message de Maurie qui lui donne un rendez-vous dans un hôpital. Cela fait 50 ans qu’ils ne se sont pas revues, Maurie est en train de mourir, il a entendu parler du crime de Londres, l’homme du journal a été 50 ans auparavant accusé d’un crime et Maurie a la preuve qu’il était innocent. Il veut avant de mourir lui rendre justice, et pour cela il veut retourner avec Jack et Dave (le troisième compère) à Londres et finir le voyage et enfin faire table nette des événements terribles qui se sont passés lors de leur fugue.

     Ainsi, 50 ans après, 3 vieux écossais reviennent sur les pas de leur adolescence, ils ne croient plus en une vie meilleure, ils sont soit mourant, alcoolique ou tout simplement vide d’illusions. Le voyage s’annonce très difficile, d’autant que Maurie ne leur a pas vraiment dit comment se passerait le voyage une fois arrivée à Londres. Ils vont remonter le temps, le remonter jusqu’à cette nuit terrible où ils ont vu mourir deux hommes et disparaître pour toujours la fille qui les accompagnait.

     Il emmène avec eux le petit fils de Jack, un grand gaillard perdu dans le monde d’aujourd’hui et les jeux vidéo.

     C’est un livre passionnant, de la première à la dernière ligne. Peter May nous tient en haleine jusqu’aux derniers mots. Il sait raconter Londres des années 60, on sent le vécu…

     Le livre est rythmé par le passage successif du passé au présent. Souvent dans ce genre de style, il y a toujours une période que je préfère, mais ici ça n’a pas été le cas, et c’est cela aussi le grand talent ! Je me sentais bien dans les deux époques.

Claude

Prologue (première page)

Londres

Glacé, trempé de sueur, il émerge d'un rêve fait d'obscurité et de sang. Après toute une vie passée à être quelqu'un d'autre, dans un autre pays, il se demande qui il est à présent. Cet homme qui, il le sait, s'efface bien trop tôt. Une vie gâchée pour un amour perdu. Une vie qui semble avoir défilé en un clin d'œil.

Les trois semaines passées depuis son retour sur ces rivages lui ont paru être les plus longues de sa vie. C'est étrange comme la dou­leur et la peur font s'étirer le temps au-delà de l'imaginable, tandis que la recherche du bonheur s'achève presque avant d'avoir débuté. Et d'un passé depuis longtemps oublié, perdu dans la poussière de craie et le lait chaud, resurgit un souvenir évoquant la relativité. Pose ta main sur un poêle brûlant pendant une minute et cela te paraîtra durer une heure. Tiens compagnie à une jolie fille pendant une heure, et l'instant filera en une minute.

Il a fait le voyage en bateau. Une traversée en ferry depuis Calais. À l'image de ce jour lointain, quand il avait barré son embarcation dans la brume printanière, cap sur une côte étrangère. Il y avait eu cet instant, à la police des frontières. Son cœur s'était presque arrêté quand l'agent de l'immigration avait ouvert son passeport pour y jeter un coup d'œil blasé. Bien sûr, plus personne ne le recherchait.

 

Premier chapitre page 16

Glasgow

I

Jack descendit du bus un peu avant la fin de Battlefield Road et regarda avec appréhension le ciel qui s'assombrissait. Il contempla la silhouette lugubre et menaçante de l'hôpital universitaire Victoria qui escaladait la colline surplombant le champ de bataille où Mary, reine des Écossais, avait été vaincue par Jacques VI, et il sentit son sang se glacer.

Il savait qu'en vérité, il n'avait plus besoin de sa canne. L'essentiel de ses forces était revenu et le pronostic établi suite à son infarctus, mineur, du myocarde était favorable. Le régime qu'il suivait avait fait baisser son cholestérol de manière significative et, d'après les médecins, sa promenade quotidienne lui ferait plus de bien qu'une heure à la salle de sport.

Toutefois, il avait pris l'habitude de compter sur elle, comme sur un ami de longue date. Il appréciait la sensation de la chouette en laiton lovée au creux de sa paume, rassurante et fiable. Immuable, contrairement à ce qui l'entourait.

Les fugueurs de Glasgow de Peter May, traduit de l’anglais par Jean-René Dastugue. Éd. Rouergue noir.

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28 septembre 2016

VS
de Zsuza Rakovszky

     Ce roman tiré d’une histoire vraie, relate la vie de l’écrivain hongrois Sándor Vay (1859-1918). Grand écrivain, séducteur, voyageur, il vécut bien, se maria 2 fois, et ceci jusqu’en 1859, où il fut arrêté pour escroquerie.

     Il est emprisonné, et quelle surprise lorsqu’il se déshabille, car il s’avère être une femme.

     La justice demande à un psychiatre, le Dr Birnbacher d’étudier cet étrange personnage, et d’en déduire un diagnostic. Page 57.

Le même jour, onze heures du soir

Ce que je craignais tant a eu lieu, et comme d'ha­bitude, la réalité n'a pas atteint le cauchemar que mon imagination tourmentée avait forgé — en fin de compte, ce fameux examen ne fut pas si terrible.

Ils m'ont emmené dans une pièce nue meublée d'un simple bureau — cette fois-ci j'étais escorté par le grand échalas aux yeux glauques. Au fond, il y avait une porte fermée. J'ignore où elle mène.

Le Dr Birnbacher était assis derrière son bureau et quand j'entrai, il se leva et me tendit la main. Visage sympathique : de grands yeux ronds cernés, à fleur de tête, une bouche grande et trop rouge — bref, une tête de lion triste. Il doit avoir la cinquantaine, car il grisonne fortement.

"Je voudrais échanger quelques mots avec vous avant le début de l'examen officiel, dit-il de sa voix sonore, triste et profonde de lion en m'offrant un siège. Si je ne m'abuse, vous êtes un écrivain connu..."

     Après quelques entretiens, il lui donne du papier et un crayon, et lui demande de raconter son histoire. Ainsi, Sándor Vay, lui remet un écrit conséquent dans lequel il lui explique sa vie, ses rencontres, ses décisions, ce qui à la source a déclencher tout le reste de son existence.

     Il se défend jusqu’au bout, en expliquant l’identité à laquelle il se sent appartenir, en s’opposant à ses détracteurs qui veulent lui imposer une identité qu’il ne reconnaît pas comme la sienne.

     L’auteure de ce livre, s’est nourri des journaux de prison de Vay, de son autobiographie, de ses poèmes et de ses lettres d’amour. Lettres, adressées depuis sa cellule à la femme de sa vie.

     J’ai été emportée par le personnage si incroyable, mais pas seulement, l’écriture de Zsuza Rakovszky permet de se faire une idée très précise sur Sándor Vay, ses valeurs et ses choix. Elle passe de la narration de l’histoire du prisonnier, à ses lettres d’amour à sa femme, à son journal, si bien qu’à aucun moment je n’ai eu l’impression de longueur. Ce roman est profond, et prégnant qui nous pose le problème de la construction de l’homme face à la « normalité ».

Je l’ai lu, il y a trois semaines, et j’avais oublié de faire mon billet, ce dernier est donc un peu léger !!!!

Claude

 

Première et deuxième page

1er novembre 1889
C'est affreux... Affreux... Mon Dieu, faites que je meure tout de suite, à l'instant! C'est affreux. Je n'en puis plus !

2 novembre
Je les ai priés de me rendre ne serait-ce que mon por­tefeuille et ma bague de fiançailles, mais ils ont fait non de la tête. Je les ai aussi suppliés de me donner un livre ; si je dois rester encore longtemps à contempler des murs nus, je vais perdre la raison. L'heure  du repas approche ; hier, j'ai eu de la soupe au chou claire avec deux tranches de pain noir. Je n'y ai pas touché ; quand ils ont vu que mon assiette était restée intacte, ils ont seulement hoché la tête et l'ont reprise sans rien dire.

4 novembre
Hier, au prix de longues et instantes prières, j'ai enfin obtenu du papier et une plume (jusqu'à présent, j'ai écrit au dos d'une vieille enveloppe). Les nuits sont horribles ici : c'est déjà la quatrième que je n'ai pas fermé l'œil, je reste dans le noir, à la merci des souvenirs qui m'assaillent. J'ai écrit deux poèmes cette nuit : le jeu des rimes et des syllabes a quelque peu apaisé la torture de l'impuissance. Les voici :

PENSÉES NOCTURNES

Le ciel est obscur comme la terre,
Tout est noir, mais je ne peux dormir,
Une étoile, inégalée lumière,

Par mes barreaux de prison me mire.

Je me languis dans ces profondeurs,
Dans cette nuit au silence étrange,
Les pas du geôlier marquent les heures,
Je pense à toi, à toi, mon bel ange!

Dors-tu, as-tu baissé les paupières
Ou, éveillée, penses-tu à moi,
Près de ta lampe dont la lumière
Joue dans ta chevelure de soie ?

VS de Zsuza Rakovszky, traduit du hongrois par Nathalie Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba. Éd. Actes Sud.

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