De Bloomsbury en passant par Court green...

16 août 2016

Les étrangères
d’Irina Teodorescu

     J’avais adoré le premier roman d’Irina Teodorescu « Le bandit moustachu », et je ne peux vous dire qu’une chose, c’est que c’est exactement la même chose pour le second !

     Joséphine a la double nationalité, roumaine et française. Elle ne se sent pas acceptée à l’Est et ne veut pas l’être à l’Ouest. Elle est fille unique, élevée entre deux cultures, amoureuse de sa professeure de piano. Elle se sent perdue dans ce double monde. Page 37. Joséphine se retrouve seule dans la cour de l’école, une chemise blanche et un foulard rouge à l’écart de tous les autres chemises blanches et foulards rouges. Toute seule dans les couloirs, toute seule dans la classe, pendant les contrôles, plus personne ne l’aide et plus personne ne lui demande les solutions. µdes copines jouent derrière les immeubles voisins à pays-pays-nous-voulons-des-recrues, elles sont vingt et elles sont surtout sans Joséphine, tu n’es qu’une petite étrangère, va-t’en, tu ne nous intéresses pas, tu ne peux pas être une recrue pour notre pays ! Mais les pays sont imaginaires, pense Joséphine, ils sont imaginaires, c’est le propre de ce jeu !

     Elle refusera le bac, elle donnera tout pour l’image, la photographie, et elle aura raison, car très rapidement elle deviendra célèbre. Page 64. Maman ours est allée au Palais de la Téléphonie ce matin tôt pour appeler ses parents, elle a eu Mère-Grand à l’autre bout du fil pour l’informer que nous sommes bien arrivées. Joséphine imagine le long fil qui les relie.
- D’emblée ta grand-mère m’a dit heureusement que tu m’appelles, Joséphine est dans le journal, c’est incroyable.
Joséphine avale un morceau de pain.
Dans le journal ? Pourquoi, qu’est-ce que j’ai fait ? Comment ça dans le journal ?
- Eh bien, avec tes photos et ta façon étrange de ne pas passer ton baccalauréat.

     Nadia, 17 ans entre dans sa vie alors qu’elle a une vingtaine d’année. Joséphine fixe la vie, Nadia, elle lui donne le  mouvement. Elle est danseuse, et veut devenir chorégraphe. Joséphine est maigre avec des cheveux courts, et Nadia est ronde avec des cheveux jusqu’aux genoux. Elles sont très différentes, mais leur amour est complet, entier, exclusif et dévastateur.

     Un jour pourtant, Nadia part, elle fuit Joséphine et sa tyrannie. Elle ne veut plus de son emprise. Elle part dans une petite ville orientale qui lui est totalement inconnue. Elle est à la recherche d’un lieu où enfin elle pourra s’apaiser.

     Joséphine est un personnage entier qui malgré les apparences est peut-être celle des deux qui est la plus perdue dans notre monde. Tout et tous doivent faire comme elle le souhaite, et Nadia la première. Nadia la louve, la danseuse avec sa chevelure qui lui arrive aux mollets, Nadia qui aura le courage de fuir pour se retrouver. Certainement parce qu’elle vit le présent alors que Joséphine est dans le passé.

     Ce livre se lit au rythme de la danse de Nadia. Ces deux femmes que tout oppose, se découvrent si complémentaires lorsqu’elles sont séparées. Mais peut-on tout accepté de l’être aimé ? Peut-on céder à tous ses caprices ? rester deux pas derrière elle et s’effacer quand elle le désire ? Est-ce de cela que Nadia a envie ?
Page 155. Nadia contemple pour la énième fois la frise d’images joliment encadrées. Elle parcourt le mur une fois, deux fois, dix fois, elle recule, elle avance d’un côté, puis de l’autre, elle tend l’oreille, elle n’entend pas bien, quelques fragments pourtant, Joséphine est dans une autre salle, elle parle aux journalistes, comment trouve-t-elle ses idées ? Quelle était son intention ? a-t-elle bien accueillie par la Fondation ? Joséphien répond, ne parle pas de Nadia, ne pense pas à elle, le vernissage est ce soir et Nadia est sur toutes les photos, elle et les autres modèles, participants bénévoles excités de se trouver sur un cliché de la grande, de la fameuse, de la célèbre Joséphine ! Une voix d’homme demande pourquoi cette obsession de l’âme en mouvement ou plutôt pourquoi cette obsession de l’âme, Nadia s’éloigne, n’écoute plus, regarde à nouveau les photographies, c’est elle qui donne cette impression de mouvement, c’est elle l’âme de ces poseurs endormis et volontaires, c’est elle qui les tire de leur torpeur, elle les révèle, elle les réveille, Nadia est la dynamique, l’énergie à jamais figée sur ces images par son amoureuse.

     En lisant, j’avais les images de Bucarest, de Paris mais aussi de Kalior tant le style est précis. Je voyais Bucarest changer au fur et à mesure que les mots défilaient, l’avant et l’après la chute du communisme, je ressentais également le changement chez les gens, la liberté et l’insouciance s’infiltraient dans les phrases.

Claude

Première page
Je me suis dressée sur la pointe des pieds, j’ai fait une demi-pirouette, j’ai ouvert la fenêtre et je me suis lancée dans l’air. J’ai eu le temps de penser que c’était là la plus belle danse de ma vie. Mes ailes, grandes, bleu nuit, s’entremêlaient à mes longs cheveux noirs et je me suis dit que, pour mon départ, je portais ainsi le plus élégant des costumes.

Je me suis posée et j’avance maintenant sur ce trottoir gris et vide à perte de vue. Mes pas sont légers, ma valise est lourde. C’est étonnant, vu qu’elle ne contient que peu de choses, j’ai dedans une photo de nous, quelques vêtements, une trousse de toilette très réduite et une paire de bottes de pluie, car parfois il pleut à Kalior et c’est précisément à ces moments, plus qu’à d’autres saisons que j’ai envie de me promener dans les ruelles de la vieille ville. J’accélère mes pas, j’avance, je m’en vais, je m’éloigne, je m’éloigne déjà. Je quitte enfin ce lieu fade.

Les étrangères d’Irina Teodorescu. Ed. Gaïa.

Irina Teodorescu écrit en français.

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09 août 2016

Le temps des femmes
Elena Tchijova

     Dans ce magnifique livre, Elena Tchijova rend hommage à toutes les femmes russes, à leur courage, à leur dignité et à leur résistance silencieuse à l’oppression.

     Ce roman à 5 voix est extraordinaire, l’auteure à travers ces 5 femmes nous décrit la vie en Russie à travers trois générations. Elle nous transporte dans le Leningrad des années 1960, dans la Russie totalitaire.

Une jeune femme, Antonina, mère célibataire d’une enfant muette partage son logement avec 3 femmes âgées. Elles feront office de grands-mères pour la petite. P. 31 Quand elle a eu trois ans, je l'ai menée à la polyclinique. La doctoresse a examiné sa bouche, a étalé des images sur la table. Bon, tout est normal, elle a dit. Elle entend. Elle comprend. C'est un retard de développement. Il faut attendre. Peut-être qu'elle va se mettre à parler.

Elle m'a dit qu'il y avait un professeur à Moscou. Pour y aller, il fallait encore de l'argent. Et où le trouver ? Déjà que je n'arrive pas à tenir jusqu'au bout du mois sans prendre une avance...

Dans un premier temps, je n'ai fait que pleurer : ah là là ! Ça sera un monstre... Ni école ni colonie de vacances. Et surtout, pas de famille. Qui voudra d'une femme muette ? Elle restera vieille fille toute sa vie. À moins qu'elle ne se trouve un muet qui fasse la paire avec elle.

Les vieilles, qu'elles en soient remerciées, ont essayé de me consoler. C'est Dieu qui décide de tout, disaient-elles. Tu verras qu'elle se mettra à parler. Mais, des fois, quand je marche dans la rue et que je croise les enfants des autres qui babillent, j'en ai le cœur qui saigne et je détourne la tête pour avaler mes larmes.

Les vieilles insistaient : à ton travail, surtout, ne dis rien. Si on te demande, tu réponds que tout va bien ; les gens ont la langue affûtée, mauvaise. Tous les malheurs viennent de là. Ils te jouent la comédie de la compassion, mais derrière ton dos, va voir ce qu'ils racontent entre eux ? Des fois qu'on te calomnie, qu'on te couvre de boue !  

La jeune femme passe son temps à l’usine, à faire la cuisine, le ménage, la lessive, à faire vivre « la famille », et n’a pas le temps de vraiment s’occuper de sa fille et de sa vie personnelle. Il n’est pas bon d’être mère célibataire, et elle se retrouve prise au piège par sa chef, Zoïa. L’influence des femmes dans l’usine est incroyablement forte, même les hommes en subissent les décisions.

Glikeria, Evdokia et Ariadna ont quant à elles chacune leur histoire. Elles ont connu la Russie du Tsar, et en transmettent les valeurs (en secret) à Suzanna. Elles iront même jusque-là faire baptiser, alors que c’est complètement interdit, et changeront son prénom. Elle deviendra pour elles seules, Sofia. Que de secrets. P. 34 Sur son acte de naissance, elle se prénommait Suzanna. Un nom pas chrétien, que Dieu nous préserve. Dans le temps, c'est comme ça qu'on appelait les filles de mauvaise vie pour ne pas faire honte aux saintes qui intercédaient auprès de Dieu. Et à présent, c'est sa propre mère qui lui avait choisi ce nom bon pour un chien...

On réfléchit longuement, on feuilleta les Vies des Saints. Ce n'étaient pas les beaux prénoms qui manquaient, mais elles n'allaient pas prendre le premier venu. Le père Innokenti dit : cherchez en fonction de l'extrait de naissance. Si ce n'est pas le même sens, que ça commence au moins par la même lettre.

Glikeria y était allée de son invention : et pourquoi pas Serafima ? dit-elle... Non. On décida de la prénommer en l'honneur de Sofia. Le soir, en présence de sa mère, elles évitaient de la désigner par son prénom : elle, pour elle, avec elle. Pendant la journée, on lui donnait un diminutif câlin : Sofiouchka. Entre elles, elles disaient Sofia.

Pendant toute son enfance Suzanna (Sofia) ne parlera pas, mais cela devra encore une fois rester secret, les quatre femmes de sa vie ne le diront jamais. Après la mort de sa mère, elle trouvera sa voix. En attendant, elle dessine pour plus tard en faire son métier. P. 21(première page) Mon premier souvenir : la neige... Un portail, un cheval blanc étique. Mes grands-mères et moi, nous clopinons derrière une charrette, le cheval est grand, mais bizarrement sale. En plus, les brancards sont trop longs et traînent sur la neige. Dans la charrette, il y a une chose sombre. Le cercueil, disent les grands-mères. J'ai beau connaître ce mot, je suis tout de même étonnée : un cercueil doit être en verre, c'est bien connu. Si c'était le cas, tout le monde pourrait voir que maman dort, mais qu'elle va bientôt s'éveiller. Je le sais, seulement, je suis incapable de l'expliquer...

Quand j'étais petite, je ne savais pas parler. Maman m'avait conduite chez des médecins, m'avait montrée à divers spécialistes, mais en vain : on n'a jamais trouvé la cause de mon mutisme. Jusqu'à sept ans je suis restée muette, ce n'est qu'ensuite que je me suis mise à parler, bien que, moi, je ne me souvienne de rien. Les grands-mères aussi ont oublié, même mes tout premiers mots. Naturellement, je leur ai posé la question, mais elles m'ont répondu que j'avais toujours tout compris ; je faisais des petits dessins et il leur semblait que je leur parlais. Elles avaient pris l'habitude de répondre à ma place. Elles faisaient les ques­tions et les réponses... Avant, mes dessins étaient dans une boîte. Dom­mage qu'ils se soient perdus : grâce à eux, j'aurais pu me souvenir de tout. Alors que j'ai oublié. Même le visage de maman.

Cinq voix, 5 témoignages, 5 caractères, 3 générations, sont admirablement retracés dans ce magnifique roman. On ressent la lourdeur du régime, la pauvreté et le manque de liberté des gens. C’est  un roman grave, mais je n’ai pas pu m’empêcher de sourire par instant, cette légèreté est intelligemment insérée dans le texte et arrive au bon moment.

Claude

Le temps des femmes d’Elena Tchijova, traduit du russe par Marianne Gourg-Antuszewicz. Éd. Noir sur Blanc.

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05 août 2016

Vie animale
de Justin Torres

     « Vie animale » est un premier texte d’une force incroyable. Un jour où je n’étais pas inspirée ma libraire me l’avait conseillé, il m’a bouleversé.

     « Vie animale », retrace la vie de trois jeunes garçons, entourés par une mère dépassée par sa vie, et un père qui la bat. Ils sont les témoins de ce misérable spectacle, de sa violence et de ses incompréhensions. Ils sont trois enfants, l’innocence de l’enfance leur permet de se soutenir encore. Page 98. « Paps s’est excusé, tu sais, m’a annoncé Manny, de m’avoir frappé avec les poings. Il m’a dit qu’il avait eu peur qu’il nous soit arrivé quelque chose de grave. »
     Il m’a roulé sur le côté et a observé mon visage. J’ai fait semblant de bâiller. Je n’aimais pas son regard sur moi.
     « Je croyais vraiment qu’on pouvait s’évader, il a murmuré. J’avais tout prévu – exactement comme dans le champ hier soir, je croyais que Dieu allait attraper nos cerfs-volants et nous enlever, nous protéger. »
     Il m’a pris le menton et a tourné mon visage vers lui.
     « Mais maintenant, je sais que Dieu a semé du propre dans le sale. Toi, Joel et moi, on est juste une poignée de graines que Dieu a jetées dans la boue et le crottin de cheval. On est seuls. »
     Il y a aussi des moments rares mais merveilleux, ces instants où l’on voudrait que le temps s’arrête. Page 62. « Il va voir ce qu’il va voir », a dit Ma, et à cet instant, on l’aimait farouchement.
     On a entendu les pas de Paps dans l’escalier. On s’est préparé à bondir. Puis la poignée de porte a bougé, il s’est arrêté un instant, donnant l’impression d’avoir compris, pourtant il est entré et a rallumé la lumière. On a surgi du rideau, on s’est jeté sur lui et on l’a fait tomber dans le couloir. Ma l’a enfourché, et on s’est tous mis à le chatouiller. Il riait d’un rire rauque et il battait des jambes en criant : « Non, non ! » Il a ri jusqu’à être à bout de souffle et avoir les larmes aux yeux, mais on continuait à l’embêter, on plantait les doigts dans ses côtes, on lui chatouillait la plante des pieds en riant et en faisant le plus de bruit possible, mais jamais autant que lui.
     « Non, non non ! » il hurlait et pleurait, même s’il riait toujours. « Je ne peux plus respirer.
     - D’accord, a dit Ma. Ça suffit. »
     Mais ça ne suffisait pas. Nos serviettes avaient glissé, le sang pulsait dans nos corps nus, nos mains s’agitaient avec énergie, on était vivants, et ça ne suffisait pas : on en voulait encore. On a chatouillé Ma, on lui a piqué les côtes avec les doigts, elle s’est effondrés sur la poitrine de Paps et s’est cachée la tête, et il a enroulé ses brais autour d’elle.

Ils se débrouillent comme ils le peuvent, ils sont pour la plupart du temps laissés à eux-mêmes. Tant qu’ils sont tous les trois, tout va bien, malgré la violence de leurs jeunes vies. Et puis, ils grandissent, si deux d’entre eux restent proches, le plus jeune lui, suit un autre chemin. La fin du roman est terrible, d’une violence inouïe, que je préfère vous laissez découvrir. C’est vraiment un très beau livre, qui remue par la force qu’il dégage. Il y a des passages si intenses que si je m’écoutais, je vous les rapporterai, mais il vaut mieux le lire.

Claude

Première page
On en voulait encore
     On en voulait encore. On frappait sur la table avec le manche de nos fourchettes, on cognait nos cuillères vides contre nos bols vides ; on avait faim. On voulait plus de bruit, plus de révoltes. On montait le son de la télé jusqu’à avoir mal aux oreilles à cause du cri des hommes en colère. On voulait plus de musique à la radio ; on voulait du rythme ; on voulait du rock. On voulait des muscles sur nos bras maigres. ON avait des os d’oiseau creux et légers, on voulait plus d’épaisseur, plus de poids. On était six mains qui happaient et six pieds qui trépignaient ; on était des frères, des garçons, trois petits rois unis dans un complot pour en avoir encore.
     Quand il faisait froid, on se battait pour des couvertures jusqu’à les déchirer en deux. Quand il faisait vraiment froid et que notre souffle formait des nuages glaciaux, Manny rampait avec Joel et moi dans notre lit.
     « Un corps chaud, il disait.
     - Un corps chaud », on acquiesçait.
     On voulait plus de chair, plus de sang, plus de chaleur.

Vie animale de Justin Torres, traduit de l’américain par Laetitia Devaux. Ed. Points

9782757830765[1]

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26 juillet 2016

Adriana
de Théodora Dimova

     Je continue mon exploration de la littérature bulgare. Je viens de terminer Adriana. Je suis sans mot. Ce livre par son histoire mais plus encore je pense pour moi par sa syntaxe vous transporte. Je me suis perdue dans les longues phrases et je n’avais surtout pas envie de m’en échapper. Je me suis laissée percer et transpercer par les mots. Les personnages quant à eux sont extrêmes, il n’y a pas de milieu dans ce roman, c’est tout ou rien. Si je prends l’exemple des phrases, elles sont soit très longues soit très courtes, il en va de même pour les personnages. Ils sont démesurés, passionnés, ils vont au bout de tout.
J’ai été enchantée tout au long de ce livre, les pages se tournaient toutes seules, et j’ai vraiment aimé errer dans ses phrases interminables. Il y a en plus une réflexion intéressante sur la vie, ce que l’on en fait et sur l’acceptation.

     Iona est une jeune étudiante qui cherche un emploi pour pouvoir partir en Angleterre. Elle a un cousin, Théodor avec qui elle est très proche, il est écrivain. Un soir, après quelques mois d’absence, elle arrive chez lui sans prévenir pour lui raconter une histoire. L’histoire de ses derniers mois, car elle souhaite qu’il l’écrive, et elle sait qu’il le fera !

     Et, elle commence. Elle lui raconte la petite annonce de la fac (pour s’occuper d’une personne âgée), son entretien avec l’avocat, et sa première rencontre avec Adriana, cette femme. Page 41.Je veux également vous prévenir que je ne souffre pas du tout de mon âge, que la mort ne me fait pas peur, que je ne regrette pas de ne pas avoir vingt ans, non, je ne regrette rien. J'aime ce qui m'arrive, j'aime chaque ins­tant de ma vie et je m'en délecte comme je suis sûre que vous ne savez pas le faire, justement parce que vous êtes très jeune, pétillante et jolie, la jeunesse n'a pas conscience d'elle-même, c'est d'ailleurs ce qui fait son charme, vous n'avez pas conscience de vous-même, c'est pourquoi vous êtes si pétillante, jeune et jolie, au moment où vous en aurez conscience, vous cesserez d'être jeune, pétillante et jolie, vous deviendrez une femme fanée, ce qui est le lot de presque toutes les femmes, jeunes, pétillantes et jolies. Je suppose que, durant les premiers mois, s'il nous est donné de vivre plusieurs mois ensemble, des mois et non des jours, vous trouverez que je vous accable, que je vous impose ma sagesse et les siècles que j'ai vécus. Mais non, ce n'est pas vrai. Je ne dirais pas non plus que la solitude me pèse. J'ai vécu surtout seule et c'est pour moi le seul état acceptable. S'entourer de diverses personnes dans le seul but de bavarder avec elles est pour moi intolérable. Je ne supporte pas d'écouter les sornettes des autres, je ne supporte pas que la bêtise humaine colle à mes oreilles et à mes yeux, j'ai tou­jours préféré mon propre silence à la bêtise poisseuse des autres. Malgré tout, j'ai fait passer cette petite annonce disant que je vous cherchais, Ioura, j'ai fait passer cette petite annonce disant que je vous cherchais parce qu'il faut absolument que je vous raconte certaines choses, quant à vous, vous devez les écouter et vous les rappeler, et mainte­nant, j'arrête de parler, je vous laisse la parole, je pense que vous avez eu le temps de vous ressaisir, et loura, médusée, ne put que balbutier bêtement : j'accepte vos conditions.

     Pendant les trois mois qu’elles passeront ensemble, Adriana raconte sa vie, pourquoi celle-ci c’est arrêtée alors qu’elle avait 29 ans, pourquoi blasée par l’argent de son père, poussée par l’ennui, elle s’est enfoncée très jeune dans une recherche de la destruction, de la déchéance entraînant les autres dans son sillage.

     Théodor qui écoute a du mal à la croire, il est jaloux de cette vieille femme qui a su envoûter sa cousine tant aimée. Page 47. Tu n'aimes pas entendre parler de lacs, Teodor, mais je te dirai quand même que ces trois derniers mois de la vie d'Adriana ressemblaient à un lac, et parfois l'esprit jaillissait de ses yeux, il se manifestait à moi, il m'est difficile de décrire cet état de présence absolue d'un esprit, de tout esprit humain, d'ailleurs. L'esprit jaillissait de ses veux, si je puis m'exprimer ainsi, et ils se fermaient à demi ou se tournaient vers l'intérieur, il est impossible de le dire avec des mots, mais peux-tu au moins me comprendre ? Pourquoi te tais-tu ? Cela se produisait généralement lorsque Adriana commençait à me raconter sa vie, en fait, c'est ce qu'elle faisait durant tout ce temps, elle me racon­tait sa vie, commencée il y a si longtemps qu'il m'était dif­ficile de la suivre, c'étaient deux époques en arrière, j'avais du mal à imaginer Adriana jeune, à vingt-neuf ans, mon imagination refusait d'accepter que naguère Adriana avait eu vingt-neuf ans, au moment où il lui était arrivé l'incident à la fontaine, par un matin glacé de février, en chemin vers le rivage marin, quels qu'aient été les jours avant celui-là, aussi bleus et diaphanes qu'aient été les jours d'été avant celui-là. Excuse-moi, Adriana, mais c'est absurde pour moi de t'imaginer à vingt-neuf ans, lui ai-je dit dès le premier jour, pardonne-moi cette franchise qui doit sans doute te blesser. Adriana a gardé le silence, elle s'est tassée, elle n'a pas pu se battre contre cette spontanéité. D'accord, loura, dans ce cas, essaie de t'imaginer à quatre-vingt-treize ans. Je ne peux pas, ai-je répondu. Pour pou­voir te transporter à l'âge de quelqu'un, pour pouvoir, généralement, te mouvoir dans le temps, parmi les hommes, il te faut du courage ! de l'imagination ! de la résis­tance ! Tu dois apprendre à voyager dans l'âge des gens, loura, tu dois apprendre à les voir à n'importe quel âge, dans n'importe quel état, les gens sont différents aux diffé­rents âges de leur vie et dans leurs différents états, loura. Il n'y a pas de gens différents, il y a des états et des âges diffé­rents, loura. Les gens ne sont jamais les mêmes, même si, extérieurement, ils le paraissent, loura.

     Ioura continue imperturbable, Théodor peu à peu est vaincu et convaincu. Page 57. C'est arrivé. C'est arrivé à moi. C'est ce qui est demeuré de plus important dans cette vie de quatre-vingt-treize ans, loura. Mais je ne sais si c'était la vérité ou la réalité. Voilà, c'est cela que j'aimerais parvenir à te raconter, Ioura. Parvenir à te le transmettre. Pour que tu puisses à ton tour le transmettre, parce que cela ne peut se perdre, cela appartient au monde. Pardonne-moi cette volubilité qui jaillit au bout de presque un demi-siècle de silence, elle me répugne tellement, ma propre prolixité, mais je ne puis m'arrêter de parler, ce qui ne m'est jamais arrivé, j'ai toujours détesté le verbiage, le fait de se confier, la communication humaine, les sottises humaines m'ont toujours fait horreur par leur ineptie et le fait qu'elles ne mènent à rien, et voilà que je ne puis m'arrêter de te parler tout en me délectant de tes yeux, de tes cheveux, de ton visage, loura, comme si cela faisait longtemps que je te connaissais, ce cri d'amour lancé au regard et au visage de l'autre, lancé à toi, loura, on dirait que l'amour est toujours autour de nous, qu'il ne nous quitte jamais, c'est ce qui rend la vie supportable, sans lui, la vie serait absolument intolérable, absolument inepte, loura, comment ai-je pu recevoir, au déclin de ma vie, un être que je puisse aimer, comment ai-je compris que tu existais et comment t'ai-je cherchée, loura, avec cette petite annonce dont tu parles de manière si comique... ma solitude désertique, loura... loura parlait avec une autre voix, une autre expression, c'était stupéfiant comme elle était différente, elle parlait avec la voix d'Adriana, peut-être, ou bien était-ce qu'à ce moment-là Adriana était tout près d'elle, c'était tout à fait certain, j'avais peur de mettre fin à cette situation, elles for­maient un tout, communiquaient, chaque mouvement ou bruit pouvaient les faire sursauter... loura se tut, le regard tourné vers l'intérieur, elle écoutait l'autre voix, les autres mots qu'elle ne pouvait plus raconter... c'est alors que, pour la première fois, j'ai compris, ou cru, du moins j'ai cessé de m'irriter... j'étais inclus en elles, j'étais contaminé, je faisais partie d'elles, j'étais le vecteur, l'élu, le nouveau réceptacle dans lequel elle se déversait.

     Le roman s’écoule, Iouna raconte Adriana jusqu’à ce matin, où elles sont sur la plage, où elle la prend dans ses bras, et rentre dans l’eau.

Claude

 

Première page

Un jour, loura, mon adorable cousine germaine que toute la famille plaignait parce que sa mère était morte très tôt et que son père s'était presque aussitôt remarié avec une veuve originaire de la Bulgarie du Nord-Ouest ­comme dans les contes les plus cauchemardesques où il était question de marâtres, il avait complètement cessé de s'occuper de sa fille aînée et de lui prêter attention, aiguillonné, bien entendu, par la veuve originaire du Nord-Ouest qui, après l'avoir taraudé et empoisonné pendant deux ans, réussit à chasser loura chez sa grand-mère, à la suite de quoi elle fit de furieuses tentatives pour concevoir un enfant à elle (elle allait de guérisseurs en rebouteux, de charlatans en sorcières, exorcistes, voyantes, Turques et hodjas, buvait des décoctions, accomplissait toutes sortes de trucs dégoûtants, comme faire le tour du quartier à minuit en saupoudrant les maisons de cendre depuis longtemps refroidie, ou rester accroupie durant des heures avant le point du jour au-dessus d'une casserole de chou bouillant, afin que ses entrailles s'imprègnent des vapeurs curatives du chou), quoi qu'il en soit, elle ne put avoir d'enfant capable de faire de l'ombre à la belle loura, d'adoucir le sentiment de culpabilité de son père, profondément refoulé, à l'égard de sa jolie fille unique; ainsi donc, un dimanche, en fin d'après-midi, en plein milieu du mois d'août, dans la ville vidée de ses habitants comme en temps de peste, dans le désert de la canicule implacable de l'été qui ramollit à la fois le cerveau, le sang et les os des quelques Sofiotes demeurés en ville, par un tel soir d'été, dans l'odeur de poussière, d'asphalte et de rues désertes, la sensation des pierres chauf­fées à blanc et des nuits blanches qui s'ensuivent, sans m'appeler sur mon portable, ni me prévenir de sa visite, ni s'excuser d'avoir sonné l'alarme sans arrêt à l'interphone (il s'avéra ensuite qu'elle avait tout simplement appuyé la main sur le tableau de l'interphone, inconsciente de l'alarme qu'elle provoquait), sans prendre la peine de savoir si je n'étais pas en train de travailler, d'écrire, de rédiger un article à rendre deux heures plus tard, si je n'avais pas un engagement, si je ne devais pas sortir, si je n'attendais pas quelqu'un, si on ne m'attendait pas quelque part, bref si je n'avais pas d'autres projets, par un tel soir d'été, loura fit irruption dans mon atelier sans s'enquérir de tout cela et s'installa dans le fauteuil le plus confortable (l'unique, d'ailleurs).

Adriana, de Théodora Dimova, traduit du bulgare par Marie Vrinat Nikolov. Éd. Des Syrtes.

 

 

Marie Vrinat m’a écrit que ce livre doit être pilonné, quel vilain mot. J’ai du mal à comprendre la politique des maisons d’éditions. Il y a tant de livres merveilleux qui disparaissent comme ça. Il doit y avoir une date de péremption comme sur les yaourts, et encore les yaourts nature ont plus de chance que les livres, on peut les manger après la date !!!!!!

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23 juillet 2016

Souvenir de la peur
de Konstantin Pavlov

Parler, écrire sur la poésie est pour moi un exercice extrêmement difficile. Plus aucun autre, le poète choisit chaque mot avec plus de précision encore que l’écrivain. La poésie est une chose que l’on ressent au plus profond de soi-même comme une peinture, une musique. Chacun de nous à sa propre perception, chacun de nous à son histoire et sa personnalité, alors comment pourrais-je dire une généralité que vous pourrez lire un peu partout.

Je ne connaissais pas Konstantin Pavlov, c’est sa traductrice Marie Vrinat-Nikolov qui m’a fait envoyer sa traduction et je l’en remercie encore.

Ce recueil, le soir où je l’ai reçu, je n’ai pas pu le quitter, je l’ai lu et relu. Il est bouleversant.            

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La préface de Marie Vrinat-Nikolov m’a permis de mieux comprendre et cerner le personnage. Il m’a conquise d’emblée, pour mieux le comprendre je vous copierai une de ses réflexions citée par Marie Vrinat. Page 10. J'ai le sentiment qu'on me taille un uniforme, peut-être les habits neufs de l'Empereur. Quant à mes œuvres, dès 1955 j'ai décidé que je me fichais de savoir si j'étais un poète, que je me fichais de savoir ce qu'est la poésie, et que j'écrirais uniquement de la manière qui me permet le mieux de m'exprimer. Cette forme, ou ce jeu, poétique, me convient le mieux parce qu'elle a recours à peu de mots, parce qu'on s'exprime et on noircit la feuille avec moins de vanité (ibid. : 70).

Cet homme qui a décidé de se taire pendant 25 ans, a trouvé les mots justes dans ses lignes.

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Il se dégage une force incroyable dans cette poésie, qui submerge et envahie. Il n’y a pas à mes yeux une bonne ou mauvaise poésie, il y a juste celle qui me parle, celle qui me touche, et celle de Konstantin Pavlov en fait partie. Il y a une phrase qu’il a dit lors d’une interview qui me plaît énormément : « Je n’ai pas peur de mes contradictions parce qu’elles sont une garantie de sincérité. »

Souvenir de la peur de Konstantin Pavlov, traduit du bulgare par Marie Vrinat-Nikolov. Éd. Presses Sorbonne nouvelle.

 

Ne trouvez-vous pas que l’écriture bulgare est belle à regarder… on dirait des petites traces d’oiseaux, quand je l’ai vu, j’ai pensé au magnifique livre de Tarjei Vesaas « Les oiseaux ».

Claude

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21 juillet 2016

J'ai mis Élisabeth von Arnim en "romans anglais", mais en fait elle n'est pas du tout anglaise. Il y a des auteurs comme elle que je ne sais pas classer... Elle est née en Australie en 1866. Je vous cite la préface :" De l'Australie à l'Allemagne à l'Angleterre, de la Suisse à la France (Mougins) puis aux Étas-Unis où elle se réfugie pendant la Seconde Guerre mondiale -il ne fait pas bon alors s'appeler von Arnim en Grande-Bretagne- et où elle mourra de la grippe en 1941 : sa vie est comme un "Grand Tour" jamais terminé. Car elle fait un dernier voyag en Angleterre pour y être enterrée...

Claude

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Père
d’Élisabeth von Arnim

Pour ce début de congés, je me suis replongée dans l’univers d’Élisabeth Von Arnim. Depuis que j’ai lu, il y a longtemps maintenant « Élisabeth et son jardin allemand », j’y retourne régulièrement avec un grand plaisir (il ne me reste d’ailleurs plus qu’un livre à lire en première lecture).

Bref, je viens de terminer « Père », et j’ai beaucoup ri. J’aime beaucoup l’ironie qui se dégage de ses textes, sa façon d’aborder les questions de sociétés et de les décrire. Personne n’est épargné, les mœurs et les coutumes de l’époque sont passées à la moulinette. Par moment, je me disais que pour certains points certaines choses avaient peu évoluées enfin dans certains milieux.

Jennifer est une jeune femme de 31 ans, grande, bien bâtie (bien trop pour l’époque), pas du tout dans les critères de beauté du moment, célibataire. Elle vit avec son père, et en prend soin, elle en a fait la promesse à sa mère, 12 ans auparavant sur son lit de mort. Pauvre femme !
     Le père est un écrivain de renommée, mais peu lu, il est tyrannique, impétueux et ne reconnaît en sa fille qu’une secrétaire et une organisatrice. Page 31. Quelle créature blafarde, pensa-t-il, l'observant malgré sa contrariété par habitude d'artiste. Toutes ses héroïnes avaient le teint rose, un teint frais, délicat, le teint de l'au­rore, tandis que Jennifer avait la peau épaisse et terne. Elle n'avait pas non plus, pensa-t-il en l'examinant froidement, les yeux bleus comme il les avait, ou bruns comme les avait sa mère, mais noisette, et Père professait la théorie que les gens aux yeux noisette étaient tous un peu fous, ou tout au moins le devenaient avant la fin de leur existence. Il est vrai que Jennifer n'avait montré jusqu'alors aucun signe de folie; au contraire, elle était, jusqu'à vous accabler d'ennui, raisonnable, calme et banale ; néanmoins, il ne fallait pas trop se fier aux gens oui ont des yeux comme les siens.

À cette époque, il a 65 ans, et il semble être pris par le démon de midi, ses écrits en sont les témoins. Page 27. Non que Père fût de ceux qui pensent qu'il faut s'abais­ser pour s'élever et se vanter pour surgir. Il détestait tout excès ; sa nature était tranquille, ses habitudes solitaires. Mais, si calme qu'il fût et si solitaire qu'il lui plût de vivre, de temps en temps il était un homme, il éprouvait une sorte de démangeaison, une sorte de tiraillement, une sorte de... Qui pourra décrire exactement ce que Père éprouvait ? Quoi qu'il en soit, cela affectait son œuvre ; surtout au printemps, à la saison des nids, quand les moineaux eux-mêmes, dans l'arrière-cour noire, semblaient s'être assuré quelque chose qui lui était refusé à lui. Et récemment il avait pris conscience de ce que les parties de ses livres qui traitaient de l'amour prenaient, à partir du mois de mars, un développement hors de toute proportion avec le reste et devenaient toujours plus ardentes, plus pleines de... et cela visiblement... pour tout dire... de sève. Un jour, il rentre à la maison avec une jeune fille de 19 ans, et annonce à sa fille qu’ils viennent de se marier et qu’ils partent immédiatement en lune de miel pour un mois. Elle, ne put, au milieu de ses inquiétudes, se défendre de remarquer en l'embrassant combien ce pauvre Père devenait chauve, et elle se demanda ce qu'on éprouvait à devenir chauve au moment où l'on épousait Netta, ou ce qu'on éprouvait, étant Netta, à se trouver la femme de quelqu'un de chauve. Les chauves devraient se marier eux, pensa Jen, qui dans son trouble divaguait un peu ; mais peut-être était-ce là ce dont ils ne se soucieraient pas.

     Jennifer est follement heureuse, elle voit là l’opportunité inespérée pour enfin quitter son père. Il se méprend sur sa réaction, et, l’assure qu’ils la garderaient avec eux, mais ce n’est surtout pas ce qu’elle veut !

     Aussitôt le couple partit, elle voit son rêve de petite maison avec un jardin à la campagne se dessiner. Sa mère lui a laissé une rente annuelle de 100 livres, ce n’est pas beaucoup, mais, elle n’a pas de grands besoins, et la liberté n’a pas de prix. Elle part et visite deux maisons dans la même journée, le soir même elle dort dans la seconde, louée à un pasteur, James…

Et là, commence la nouvelle vie !

     Je ne vous en dirai pas plus, car il faut lire le livre. Le roman nous raconte l’émancipation d’une femme qui toute sa vie a été étouffée par l’image du Père, du Grand Homme, de l’Écrivain connu. Jen s’ouvre enfin à sa vie, à ses propres envies et non plus à celles des autres, à la liberté, et aussi à l’amour (quand même !!!) page 249. En vérité le mariage devait être une chose affreuse, à moins qu'il n'y entrât beaucoup d'amour, se disait avec un frisson Jen qui essayait d'imaginer ce que pouvait être la vie, sans même une porte qu'on puisse légitimement verrouiller. Et quand un peu plus tard elle verrouilla sa propre porte, la verrouilla quand elle le voulut, sans que quelqu'un le lui ordonnât ou le lui défendît, cette fière porte qu'aucun être humain n'avait le droit de franchir sans y être invité, et qu'elle grimpa ensuite l'escalier pour rentrer dans sa chambre tranquille et vide, où, elle le savait, elle allait se coucher et dormir en paix jusqu'au matin, son sort lui parut si extraordinairement favorisé que plus que jamais les scrupules l'assaillirent quant à sa conduite envers Netta da l'après-midi.

     La réplique du père sera cinglante, on se secoue pas les vieilles convenances quand on est sa fille, d’autant plus que lui, Père a peut-être quelques difficultés à retrouver sa jeunesse !! Page 265.

— C'est... une grande surprise, Père, l'entendit-il tout à coup dire, ou plutôt bégayer, ce qui prouvait qu'elle avait au moins le mérite d'avoir honte.

Il ne bougea pas, il resta assis. Jamais il ne s'était levé d'un siège pour Jennifer, et quoiqu'il fût maintenant chez elle et non chez lui, il ne lui serait pas venu à l'esprit de le faire. Mais il tourna légèrement la tête et l'examina de des­sous ses lourdes paupières; et d'un seul coup d'œil il perçut tout: l'état de sa peau, de ses cheveux, de ses vêtements et, reprenant sa contemplation du sol, il se dit : « Grand Dieu!»

Elle lâcha la vigne vierge et lentement franchit le seul. Quand elle entra dans la pièce, avec elle y pénétra une odeur singulière évocatrice de terre brûlante, de travailleurs échauffés à la retourner; et Père qui détestait la terre sous toutes ses formes et les travailleurs sous toutes leurs espèces, se sentit plus choqué que jamais.

«Grand Dieu! », pensa-t-il de nouveau, choqué jusqu'au fond de lui-même; et tout en continuant à fixer le sol d'un air dur, il se demandait de quel indésirable ancêtre de sa mère elle pouvait tenir cette affreuse disposition à s'abaisser. Voyez-la, voyez celle qui était si fille ; à quel niveau tombée, en moins de trois semaines! Pas un Dodge qui à sa connaissance se fût abaissé. Tous les Dodge mouraient à un niveau plus haut qu'ils n'avaient débuté. Ce n'était pas de sa famille à lui qu'elle tenait ce penchant. Il pouvait seulement conclure que, dans la famille de la pauvre Marianne il y avait eu des gens pires encore qu'il ne l'avait parfois soupçonné.

C’est une très belle satyre de la vie en Angleterre à la fin du 19ème, début 20ème. Il est dit en préface que c’est la chute d’un tyran, je dirai après l’avoir lu, que c’est effectivement une chute, mais de deux tyrans !

Claude

Première page

À son lit de mort, Mère dit :

— Tu prendras soin de Père, n'est-ce pas?

— Toujours, sanglota sa fille à genoux, le cœur brisé.

— Ne l'abandonne pas, Jennifer.

— Ô Mère, je te le promets, je ne l'abandonnerai jamais, jamais, jamais.

Non, jamais on n'abandonnera Père. Mais que faire si Père, jamais abandonné, méticuleusement entouré, soigné, obéi, chéri, après douze solides et fidèles années de ce régime, sans en avoir dit un mot à âme qui vive, arrive pour le thé un après-midi avec une nouvelle femme? Alors, est-on libéré? N'a-t-on pas accompli sa tâche? Ne peut-on pas, la conscience pure, ou plutôt ne doit-on pas passer la main et enfin, enfin, ô joie, être libre?

Père, cependant, n'avait pas l'air de voir les choses de cet œil. Il semblait considérer comme allant de soi que sa fille continuerait à s'occuper de lui comme auparavant, côte à côte avec sa nouvelle femme, en vertu du principe que les maisons paternelles sont tout naturellement les demeures des filles non mariées. Et quand elle lui rappela qu'elle avait trente-trois ans, il se contenta de s'enquérir, d'un air acerbe (car en son cœur il pensait qu'elle aurait dû, depuis longtemps, être mariée et avoir débarrassé la maison), si, parce qu'elle avait trente-trois ans, elle en était moins une fille non mariée.

Père d’Élisabeth von Arnim, traduit de l’anglais par Marguerite Glotz, préface de Catherine Riboit.

etrets

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07 juillet 2016

Comme un vol d’hirondelle
de William Maxwell

Ce livre nous entraîne dans l’intimité de la famille Morison. Nous sommes à la fin de la première guerre mondiale, dans le Midwest américain. La famille a traversé la guerre sans trop d’encombre, la vie passe paisiblement. Le couple, Élisabeth et James ont deux enfants, l’aîné Robert, et le cadet Bunny. Élisabeth est le pilier de la famille, ils l’aiment, l’adorent, la protège chacun à leur manière. Cela se confirme lorsque dans les trois parties du livre, Bunny, Robert et James prennent la parole pour nous parler d’elle et de ce qu’ils vivent. Page 21. Maintenant, assis devant la fenêtre à côté d'elle. Bunny était également dépendant. Toutes les lignes et les surfaces de la pièce convergeaient vers sa mère, si bien que, lorsqu'il regardait le dessin du tapis, il le voyait nécessairement en relation avec le bout de son soulier. Et, d'une certaine façon, il dépendait plus de sa présence que des feuilles et des fleurs. Car telle était la nature des choses qu'il possédait d'assumer leur aspect réel et aussi de se transformer parfois en cheva­liers, en croisés, en aéroplanes ou en procession d'élé­phants. Si sa mère descendait en ville pour y couper des pansements destinés à la Croix-Rouge (si bien qu'à son retour de l'école il était obligé de jouer tout seul), il n'était jamais sûr que la transformation se produirait. Il pouvait pousser ses billes sur les dessins compliqués et anguleux d'un tapis d'Orient pendant des heures et elles resteraient à jamais des billes. Glissant la main at fond du sac, il en sortit une agate jaune qui devint le roi des Belges, Albert.

Page 160. Une fois les housses de la voiture étalées sur le sol et les provisions mises de côté, son père s'était avancé loin en aval pour pêcher des petits brochets et perches. Sa mère s'était installée sur une élévation de la berge où toutes les ablettes du ruisseau devaient venir, tôt ou tard, mordre à sa ligne. Bunny, assis tout près de là dans les racines d'un vieil arbre, laissait le poisson mordiller l'appât sur son hameçon tout en rêvassant. Et Robert avait remonté le courant jusqu'un pont d'où il pouvait lancer sa ligne sans qu'elle se prenne dans les branches.

Sa mère lui souriait béatement de la rive oppo­sée. Et il lui semblait qu'elle souriait aussi au ciel, au ruisseau, aux feuilles jaunes qui tombaient, parfois en grappes, et partaient emportées par le courant sous les berges où elles resurgissaient plus loin.

L’armistice est signé, Élisabeth est enceinte, ils pourraient couler des jours heureux, mais cela aurait été sans compter sur l’épidémie de grippe espagnol qui touche les États-Unis et qui s’engouffre dans leur maison comme un vent destructeur. Elle n’épargne pas la famille, tous sont malades, elle fait éclater en 1000 morceaux l’équilibre de leurs vies. Ils se retrouveront seuls face et dans le deuil de l’être cher, face à leurs chagrins, à leurs regrets. Ils leurs faudra chercher le chemin au fond de leurs cœurs pour faire face, continuer leurs vies et pour se trouver.

« Comme un vol d’hirondelles » fait partie de ces livres que l’on n’a pas envie de quitter. Les personnages sont attachants, par leur pudeur et leurs maladresses. J’ai beaucoup aimé les descriptions du regard de chacun sur l’autre. C’est un très bel hommage à l’amour filial, et à la vie.

Claude

Première page

Bunny ne se réveilla pas tout de suite. Un bruit (de quoi, il n'en savait rien) heurta la surface de son sommeil et coula comme une pierre. Son rêve se dissipa, le laissant abandonné, conscient, sur son lit. Il se retourna, désorienté, et se retrouva face au plafond.

Un tuyau avait éclaté l'hiver précédent et, maintenant, apparaissaient sous le plâtre les contours d'un lac jau­nâtre. Tandis qu'il le contemplait, le lac se transforma en oiseau avec un plumet sur la tête et une queue en éventail. Ces changements s'étant interrompus, ses yeux glissèrent le long du papier bleu et blanc tapissant le mur vers l'autre lit où dormait Robert. Ils s'attardè­rent un instant sur les lèvres entrouvertes de Robert, sur son visage détendu et noyé de sommeil.

Il pleuvait.

Au-dehors, les branches du tilleul se relevaient et ployaient dans le vent, se relevaient et ployaient. Et les feuilles de novembre tombaient sur le sol.

 

Comme un vol d’hirondelles, de William Maxwell, traduit de l’américain par Henri Robillot. Éd. Cambourakis.

gffgf

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23 juin 2016

Plus haut que la mer
de Francesca Mélandri

Une femme et un homme se voient obligés de passer une soirée et une nuit sur une île. Ils sont en visite, ils ne se connaissent pas.

Elle, Luisa, est une femme simple du Nord Est de l’Italie, elle est venue voir son mari au pénitencier. Il y est enfermé pour les meurtres de deux hommes.

Lui, Paolo a anticipé sa retraite en apprenant que son fils unique était un terroriste et avait assassiné trois personnes.

Ils se retrouvent tous les deux, les deux seuls visiteurs du jour, prisonniers de l’île en raison d’un fort mistral. Les autorités pénitenciers les obligent à rester sous la surveillance de Pier Francesco, un garde.

Ces trois personnes venues de trois mondes différents vont partager d’infimes moments de grâce, qui feront basculer leurs vies à chacun. Il y a des passages intenses, d’une incroyable sensibilité et complicité. C’est un livre qui nous emporte par instant avec une très grande délicatesse.

Claude

Pages 176-177. Et entourée des bras de Paolo, Luisa pleura, pleura comme elle ne l'avait jamais fait de toute sa vie. Elle pleura ses douleurs menstruelles assise sur le tracteur. Elle pleura les raviolis que sa plus jeune fille avait enviés et qui avaient fini à la pou­belle. Elle pleura les chaussures d'homme que, depuis des années, en novembre et en avril, elle sortait de l'armoire pour les cirer. Elle pleura la petite fille qui avait trois ans avant et qui en avait six maintenant, et elle pleura son très beau pré­nom. Elle pleura ses enfants qui s'entendaient dire dans la cour de l'école: « Ton père est un assassin.» Elle pleura cet homme que, la veille encore, elle ne connaissait pas et par la bouche de qui sortaient des sons de souffrance. Elle pleura l'étreinte qu'il lui donnait. Elle pleura le compagnon de beuverie que son mari avait battu à mort par une nuit d'hiver, elle pleura son mari roué de coups par les collègues du deuxième homme qu'il avait tué. Elle pleura sa propre peur de jeune épouse au sommet de la montagne. Elle pleura la première fois où on l'avait invitée à danser amoureuse. Elle pleura le beau sourire dont elle était tombée amoureuse. Elle pleura les fouilles dans les antichambres des parloirs. Elle pleura le pédophile si gentil avec les enfants. Elle pleura sa jeunesse et son enfance, elle pleura le goût des pâtes aux oursins, elle pleura sa fille qui lui avait dit « Ne t'inquiète pas. » Elle pleura parce qu'elle ne pleurait plus depuis l'âge de treize ans et parce qu'on n'avait plus caressé ses cheveux depuis l'âge de dix ans.

Quand elle commença à se calmer, Paolo la conduisit par les épaules jusqu'au matelas. Elle se laissa guider comme par un berger. Il alla ensuite prendre le fauteuil de barbier de l'autre côté de la pièce. Il était lourd et le repose-pied de fer racla désagréablement sur le carrelage. Ils se tournèrent tous les deux vers Nitti, mais le gardien était toujours immobile sur trois chaises. Il ne ronflait plus, pourtant.

Paolo approcha le fauteuil du lit de camp. Luisa était restée assise sans bouger au bord du matelas comme un pantin sans marionnettiste seulement secouée de temps en temps par un sanglot. Une main sous sa nuque, il la fit s'allonger. Elle posa docilement la tête sur l'oreiller et glissa ses jambes sous la couverture de Maria Caterina. Paolo s'installa à côté d'elle sur le fauteuil de barbier et lui prit la main.

Les sanglots de Luisa se firent de plus en plus rares, comme les coups de tonnerre d'un orage chassé par le vent Tout doucement, elle se calma.

 

Première page

L'Île n'était pas en pleine mer, mais c'était tout comme. Seul le Détroit, apparemment facile à traverser à la nage, la séparait de la terre ferme, qui était en fait une grande île. Les vents balayaient toutes les vapeurs, fumée et impure­tés de l'air, et même les bouffées noirâtres de l'usine pétrochimique. Ainsi l'Île semblait très proche, presque au point de la toucher — mais c'était une illusion. Ce qui donnait cette netteté à son profil, c'était le souffle puissant de la Médi­terranée qui, à partir de là, restait grande ouverte et vide jusqu'à Gibraltar. Le Détroit était parcouru de courants qui, en réalité, auraient rendu la traversée impossible même au plus vigoureux des nageurs.

Les embarcations non plus ne pouvaient sillon­ner facilement ce bras de mer couleur feuilles de vigne piquetées de vert-de-gris. Il était parsemé de rochers sous-marins qui pouvaient racler en traître la quille du bateau au creux de la vague. Quant aux bancs de sable, seule la sonde permettait de savoir où la dernière tempête de libeccio les avait poussés.

Plus haut que la mer de Francesca Melandri, traduit de l’italien par Danièle Valin. Éd.Folio.

hgfg

 

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22 juin 2016

Au cœur de Yamato

Livre 1 : Mitsuba

Livre 2 : Zakuro

Livre 3 : Tonbo

Livre 4 :Tsukushi

Livre 5 :Yamabuki

d’Aki Shimazaki

 

C’est la seconde pentalogie que je lis d’Aki Shimazaki, et c’est toujours aussi bien !!!

Je l’ai lu, il y a quelques semaines, je n’ai pas retrouvé mes notes, oups… avec les travaux, j’égare un peu mes petits papiers.

Le premier volume nous raconte un moment de la vie de Takashi Aoki. Il est le point de départ pour les 4 livres à suivre. En effet, ils reprennent des tranches de vie de 4 personnes qui ont croisé à un moment donné la vie de Takashi Aoki.

Livre 1 : Mitsuba : Takashi Aoki, est contraint de quitter le pays pour le travail, et se voit obligé de repousser ses projets. Avec son amoureuse, ils se sont jurés de se retrouver au café Mitsuba.

  Livre 2 : Zakuro : Tsujoshi Toda, son supérieur devenu un grand ami.

  Livre 3 : Tonbo : Nobu, son ami.

  Livre 4 : Tsukushi : Yûko, son amour de jeunesse

  Livre 5 : Yamabuki : Aïko Toda, la femme de Tsujoshi.

 

Aki Shimazaki est au plus près de l’intimité de ses personnages. Son écriture est riche et précise. Elle sait décrire avec précision les sentiments et les faits.

J’ai été séduite par ces histoires parfois difficiles qui évoquent des instants de vie, des sentiments, des décisions et de tout ce que l’on ne peut pas maîtriser.

Claude

Première page de Mitsuba

Je me dirige vers la compagnie Goshima.

Il est sept heures et demie du matin. Je bâille. La veille au soir, je suis rentré d’un voyage d’affaire à Singapour et je me sens encore fatigué.

J’y suis allé deux semaines faire une étude de marché : notre firme envisage de vendre un nouveau modèle de climatiseur de la compagnie S. J’ai collaboré avec le chef adjoint de notre succursale, un Chinois. L’enquête sur place a avancé sans difficulté grâce à sa bonne connaissance du marché dans son pays. Nous avons conversé en mandarin et nous nous sommes très bien entendus. Lui et sa femme m’ont invité à dîner à la maison et il a préparé un bon repas lui-même. C’est un sportif. Nous avons joué au tennis ensemble.

Là-bas, on m’a confié une autre tâche, totalement inattendue : servir de guide au président de la banque Sumida. C’est un personnage de la plus haute importance pour notre firme, qui n’aurait pu survivre sans mon soutien  pendant la crise du pétrole en 1973. Puisque notre siège social à Tokyo m’a envoyé l’ordre de cette mission à la dernière minute, je n’ai pas eu le temps de réfléchir où emmener monsieur Sumida. Alors j’ai demandé au chef adjoint chinois de m’accompagner. Nous avons passé la journée entière à lui montrer la ville de Singapour.

Mistsuba – Au cœur de Yamato- d’Aki Shimazaki. Ed. Babel poche.

J’avais beaucoup aimé le premier pentacle, et j’étais persuadée d’avoir fait un billet, mais non ! Il est vrai que je suis en travaux depuis quelques mois, pfff, c’est presque fini. Mon beau bureau pour le télétravail est installé, il reste à poser aux murs quelques tableaux et le tour est joué !

Pour revenir aux livres, la première série, le poids du secret comprend :

-   Tsubaki,

-   Hamaguri,

-   Tsubame,

-   Wasurenagusa

-   Hotaru.

J'ai classé ces romans dans la catégorie "romans québécois", car Aki Shimazaki vit à Montréal depuis 1991 et écrit en français.

Claude

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