De Bloomsbury en passant par Court green...

15 janvier 2018

Je vous souhaite à tous une bonne année 2018, accompagnée d’une bonne santé qui vous permettra de vivre de très beaux moments.

Je suis un peu en retard, c’est sûr ! mais, comme beaucoup d’entre nous, l’humidité a eu raison de moi ! Tout semble aller mieux, ouf !

Pour commencer l’année, je vais publier (avec son autorisation 2 poèmes d’une amie.)

Claude

 

Parfois, de ce chemin où mes pas égarés
M'ont conduite ce matin, loin parmi la rosée,
La beauté irisée des tendres campanules,
Je vois dans la prairie de ces petites virgules
Légères et tressautantes comme autant de lutins,
De noisettes en noix composant leur butin
Et ma pensée gambade légère et tressautante
À leur suite impromptue en belle sarabande.

Florence Fortier


Je chevaucherai les chevaux du soir
Puisque ceux-ci me sont ôtés ;
Alors à course débridée
Je m’en irai fendant le noir.

Certes de leurs poitrails puissants,
Rien ne suinte, nulle sueur ;
Et entre mes jambes, je ne sens
Aucunement battre leurs cœurs.

Comme aucun souffle exhalé
Ne sort des naseaux blanchâtres,
Rien n’accompagne nos longues foulées
Jusqu’au petit matin douceâtre.

Ah ! Leurs sabots ne frappent pas
Les cailloux en froids ricochets ;
Ils battent l’air sans un émoi
M’emportant dans leurs envolées.

Je chevaucherai les chevaux du soir
Puisque ceux-ci me sont ôtés ;
Alors à course débridée
Je m’en irai fendant le noir.

Florence Fortier

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20 décembre 2017

Chemins nocturnes

De Gaïto Gazdanov

Gaïto Gazdanov est un auteur russe, né en 1903. Lors de la guerre civile, il arrêta ses études pour rejoindre l’armée blanche. En 1920, il émigra en Bulgarie où il termina ses études secondaires. Puis, en 1923, il émigra en France, il reprit et termina ses études brillamment à la Sorbonne. Il fit plusieurs métiers, dont celui de chauffeur de taxi. Chemins nocturnes en est un témoignage.

Au volant de son taxi, le narrateur sillonne les rues de Paris la nuit. Entre deux courses, il va boire un verre de lait dans divers cafés. Là, il croise la population de la nuit, et en devient l’observateur fasciné. Prostituées, ivrognes, bagarreurs, gentils rêveurs…

Page 92. Grâce aux circonstances, je menais simultanément plusieurs existences parallèles et fréquentais des gens que tout séparait, de la langue qu'ils parlaient jus­qu'au sens de leur vie; d'un côté on trouvait mes clients et clientes nocturnes, et de l'autre, ceux que Platon aurait défini en tant qu'a hommes de bien ». Parfois - surtout quand j'écoutais de la musique-, tout se mélangeait dans mon esprit, comme autrefois en Russie : dans l'espace silencieux de mon imagi­nation, qui ressemblait à un écran, défilait une pro­cession infinie d'individus qui surgissaient pour aus­sitôt disparaître, parmi lesquels on distinguait tantôt la tête momifiée de la vieille dans son fauteuil rou­lant, tantôt le visage à demi mort et aux yeux tendres de Raldi, tantôt la mine grave de Platon, tantôt les gueules ivres des clients du samedi, tantôt la pellicule opaque sous les longs cils noirs et épais des prosti­tuées, tantôt enfin, la trogne rouge et luisante de Fédortchenko que je croisais plus souvent que je ne l'aurais souhaité et dont je suivis la trajectoire, assez courte, et en fin de compte, profondément malheu­reuse.

Page 162. Cette même nuit, une heure après cette conver­sation, je rencontrai Platon qui me parut particu­lièrement morose. En réponse à ma question, il m'expliqua que déjà dans sa jeunesse, il avait été frappé par Docteur Jekyll et Mr. Hyde; plus le temps passait, plus le docteur s'effaçait; bientôt, il ne res­terait plus en lui que Mr. Hyde. C'étaient ces pen­sées-là qui le rendaient si triste. Pour le consoler, je lui fis remarquer que sa négativité n'était pas agressive et qu'il ne présentait pas de danger pour l'ordre public.

- Je ne puis partager votre certitude. Vous savez bien que, selon toute probabilité, je finirai aliéné; et qui peut certifier que la forme que prendra ma folie ne sera pas dangereuse? Je pourrais incendier une maison ou commettre un meurtre, bien qu'en ce moment un tel désir me paraisse aussi dépourvu d'intérêt que d'attrait.

J’avais beaucoup aimé « une soirée chez Claire », qui est pour beaucoup son meilleur livre. Pas facile à dire, j’ai également « dévoré » Chemins noctures ! Dans ce dernier, Gaïto Gazdanov nous entraîne dans le Paris des années 1930. Ce qu’il appelle le Paris de bas-fond, là où il préférait aller, car les gens y étaient plus sympathiques, moins radins. Dans ce livre, nous retrouvons ses sujets de prédilection ; l’exil, la solitude, les exilés russes, le Paris nocturne. Il arrive à faire la part entre sa vie nocturne où il est chauffeur de taxi, et sa vie diurne de chercheur où il fait l’analyse psychologique sur quelques personnages. Il brouille la frontière entre le réel et l’imaginaire comme il est dit dans la présentation.

Quel beau moment de lecture et de réflexion.

Claude

Première page.

Il y a quelque temps, très tard dans la nuit, alors que je travaillais, J'aperçus sur la place Saint-Augus­tin parfaitement déserte, une petite voiture, sem­blable à celle que conduisent les invalides : un véhi­cule à trois roues, assez proche du fauteuil roulant, muni d'un volant qu'il fallait pousser, puis tirer pour mettre en mouvement la chaîne reliée aux roues arrière. Très lentement, comme dans un rêve, la voiture contourna le cercle de polygones brillants et remonta le boulevard Haussmann. Je m'approchai à l'intérieur se ratatinait une petite vieille emmi­touflée; on ne voyait que son visage, rétréci, bruni, presque inhumain, et une main maigre, de même couleur, qui maniait le volant avec difficulté. J'avais déjà rencontré de tels êtres, mais seulement pendant la journée. Où allait-elle, cette ancêtre, que faisait­ elle ici à cette heure de la nuit, qui pouvait l'attendre et où?

Je la regardais s'éloigner, étouffé par la pitié, par un sentiment d'irrévocabilité et une curiosité dévorante qui ressemblait à la sensation physique de la soif. Bien entendu, je n'appris rien sur elle. Mais la vision de ce fauteuil roulant qui s'éloignait, son grincement monotone, si net dans l’air immobile et froid, réveilla brusquement ce désir insatiable – qui, ces dernières années, ne me quittait jamais – d’appréhender si possible les destins étrangers. Ce désir se révélait toujours vain : je n’avais pas de temps à lui consacrer. Pourtant, le regret que me donnait la conscience de cette impossibilité marqua toute ma vie.

Chemins noctures de Gaïto Gazdanov, traduit du russe par Elena Balzamo. Éditions Viviane Hamy.

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Abigaël
de Magda Szabó

Septembre 1941, la seconde guerre mondiale fait rage.
Gina, une adolescente vit avec son père, veuf, militaire et Marcelle sa gouvernante française. Elle les adore tous les deux. Malheureusement, Marcelle en raison de sa nationalité est obligée de rentrer en France dès le début de la guerre.
Ils avaient jusqu’en septembre 1941 réussit à continuer à vivre tous les deux, son père et elle.
Mais un jour, à la fin des vacances scolaires 41, son père lui apprend qu’il l’envoie en pension, dans un internat de jeunes filles très strict, et que rien de ne lui ferait changer d’avis. Il faut toutefois que ce départ reste secret, et qu’elle ne dise au revoir à personne, ni sa tante, ni employés de maison, ni ses amies(s).
Gina a le sentiment de perdre tous ses repères, elle se sent abandonnée, et très seule.
Quelques jours plus tard, elle arrive dans un endroit austère, qui n’est que lois, punitions, rigueur pour toutes les filles. Un monde à l’opposé du sien, elle qui avait l’habitude d’obtenir tout ce qu’elle voulait, elle a du mal à comprendre. Les premiers temps sont très durs, puis, peu à peu elle apprend ce qu’il faut savoir, tout en restant indisciplinée. Son père a le droit de l’appeler tous les samedis, mais elle ne peut pas dire ce qu’elle veut, car elle n’est jamais seule.

Dans cette institution, il y a une statue : Abigaël, une simple statue en plâtre avec un panier. Abigaël a son histoire : lors de la première guerre mondiale, une jeune fille triste de ne pas avoir de nouvelles de son amoureux parti au front, avait laissé un mot dans le panier. Et, le lendemain elle avait des nouvelles, au même endroit. Loin d’être idiote, Gina n’y croit pas. Mais un jour, ayant fait une grosse bêtise, elle trouve dans son lit, un mot signé Abigaël. Un billet la mettant en garde sur son comportement qui pourrait nuire à son père !

Qui est Abigaël ? Le beau Kalmar, prof d’histoire ? Szussana, la belle préfète ? Qui d’autre ?

La guerre fait rage, elle n’entre toutefois pas dans le lycée. Mais, lors des balades en ville, de mystérieux messages sont déposés sur les monuments. Un perturbateur les dépose à la vue de tous, ils invitent les habitants à s’élever contre Hitler. Se mêle à l’histoire personnelle de Gina, la grande histoire, avec ses héros et ses traitres.

Un jour, son père vient la voir et lui fait une révélation qui va changer sa vie, qui de l’adolescence la fera passer à l’âge adulte.

En décembre, son père ne lui donne plus de nouvelles, elle est bouleversée. En même temps, son ancien amoureux la recontacte. Il veut qu’elle le suive pour rejoindre son père. Abigaël viendra à son aide, une fois encore. Elle apprendra une leçon qu’elle n’oubliera jamais, ne pas se fier aux apparences !

 

J’ai adoré ce livre. Comme tous les livres de Magada Swabó, il est très bien écrit. On découvre à travers les yeux d’une adolescente, la résistance civile et militaire, qui s’est insurgée contre l’entrée d’Hitler en Hongrie, on y découvre aussi l’ignorance de la population sur ce qui se passe dans le pays. Sans ces héros silencieux et invisibles, elle n’aurait rien su.

La vie dans l’institution est éminemment bien décrite, on s’y croirait. La légende d’Abigaël porté par les élèves et les plus âgés est douce par rapport au quotidien. Ce livre est en fait un texte sur la tolérance, sur les apparences, car il ne faut surtout jamais se fier aux apparences. C’est bien connu et tellement vrai !

Claude

Première page

Gina va en pension

Le changement qui intervint dans sa vie lui fit perdre beaucoup de choses, comme si sa maison avait été dévastée par une bombe.

Marcelle fut la première à disparaître. Gina l'avait toujours appelée mademoiselle, mais ne l'avait jamais vue comme la Française qui occupait la chambre contiguë à la sienne, et qui l'avait élevée pendant douze ans. Marcelle était plus qu'une gouvernante, plus qu'une employée salariée. Sa présence faisait parfois oublier qu'elle était en fait une étrangère et ne remplacerait jamais la mère que la petite fille avait perdue à l'âge de deux ans. Marcelle compre­nait tout, même ce que Gina suggérait sans l'exprimer clairement, ou qu'elle ne pouvait que balbutier. Il y avait des moments où elle se sentait aussi proche d'elle que de son père. Lorsque Marcelle avait le mal du pays, si la petite fille se plaignait, elle lui répon­dait qu'elle devait s'estimer heureuse car elle avait encore son papa qui l'aimait plus que tout, alors qu'elle, Marcelle, avait perdu ses parents très jeune et devait gagner sa vie avec ce qu'elle avait jadis appris d'eux, sa langue maternelle.

 

Abigaël de Magda Swabó, traduit du hongrois par Chantal Philippe. Éditions Viviane Hamy.

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09 décembre 2017

Rue de la Chimère
de Julia Székely


Nom du suicidé : André Balog, 28 ans
Né le : 11 mai 1910
Emploi : sans
Lieu du suicide :
70 rue de la Chimère
Raison de l’acte : inconnu

André est un jeune homme de bonne famille, écrasé par une famille traditionnelle, décide un jour d’en fini.

A travers les différents chapitres, 12 personnes qui font parties de son entourage plus ou moins proche, car s’exprimeront dans cet ordre :

-   Le vendeur de journaux,

-   L’agent du coin,

-   Le gardien,

-   Le frère,

-   La femme qu’il aimait,

-   La mère,

-   Le père,

-   Celle qui l’aimait,

-   L’ami,

-   L’enfant,

-   Le médecin,

-   Le prêtre.

Chacun d’eux, exprime leur façon de le voir, sa façon de se comporter avec lui, sans toujours se rendre compte qu’ils étaient passés à côté de lui. Ils nous font découvrir un jeune homme sensible, solitaire, perdu, car manipulé depuis toujours par une famille très oppressante, pour un esprit comme le sien. Un homme manipulé par l’amour, et qui à cause de cela passe à côté de ce qu’il peut y avoir de plus beau : la paternité. Un homme qui aura subit toute sa vie, le poids d’une société où il n’y a de la place que pour les forts, et traditionnalistes.

En révélant leur relation avec lui, chacun se révèle et fait apparaître la réalité d’une famille, d’une société gangrénées par la haine et les rancœurs. Chacun réagira très différemment, allant du chagrin, des regrets aux simples interrogations, en essayant toutefois de se donner bonne conscience, et rejeter la culpabilité de son geste.

Le frère : Et il aurait fallu que je m’occupe de lui ? Possible. Mais j’étais incapable de le faire plus de cinq minutes d’affilés, car il m’énervait horriblement. Surtout, je n’avais pas le temps et d’ailleurs ce n’était pas  à moi de le faire.

La femme qu’il aimait : Le pauvre André ne pouvait guérir de moi car il me voyait tous les jours. J’étais là, sous ses  yeux, il ne se passait pas un jour sans que nous nous croisions, puisque sa chambre est juste à côté de celle de Tibor.

La mère : Tout fut déclenché par un train démontable que le petit adorait faire rouler par terre de-ci de-là. Il jouait de tout son cœur, sifflant et ahanant avec autant de conviction que s’il avait été le train lui-même. Sans doute que Tibor en était jaloux, car il le lui arracha brusquement des mains pour s’amuser à son tour. J’étais sur le point de rappeler Tibor à l’ordre, lorsque mes yeux tombèrent sur le petit. La surprise fut si désagréable que je restai sans voix pendant plusieurs minutes. J’eus toutes les peines à rompre le silence et sortir de ma stupeur. L’enfant se taisait lui aussi, il se bornait à suivre le jouet des yeux, à regarder son frère qui le lui avait pris, et il rentrait la tête dans les épaules et pinçait les lèvres exactement comme son père avait l’habitude de la faire quand quelque chose le contrariait. C’est justement ce geste que je haïssais tant chez mon mari.

J’ai beaucoup aimé ce livre, il explore l’âme humaine, pour cela il explore les ressorts intimes de la culpabilité, du chantage affectif, de la névrose de répétition. Le fait de passer d’un personnage à l’autre, nous transporte dans des univers très différents, plus ou moins sains, mais réels !

Claude

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Solitude

Solitude
d’Anna Akhmatova

 

On m’a jeté tant de pierres,
Que plus aucune de m’effraie,
Le piège s’est fait haute tour,
Haute parmi les hautes tours.
Je remercie ceux qui l’ont construite,
Qu’ils cessent de s’inquiéter, de s’attrister.
De tous les côtés je vois l’aube plus tôt.
Et le dernier rayon du soleil triomphe ici.
Souvent dans les fenêtres de mes chambres
Entrent les vents des mers du nord,
Et le pigeon mange dans mes mains du grain…
Cette page que je n’ai pas finie,
La main brune de la Muse,
Divinement calme et légère,
Y inscrira le dernier mot.

1914

 

 

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02 décembre 2017

Hier soir, j’ai lu « I am not your negro », je n’ai pas vu le documentaire, mais cela ne tardera pas. Ce livre, James Baldwin en avait écrit 30 pages, mais il est mort avant de le terminer. C’est un témoignage très fort sur la place des noirs américains, aux Etats-Unis. Ce livre il voulait l’écrire aussi, pour parler de ses trois amis assassinés : Medgar Evers, Malcom X, et Martin Luther King.

Raoul Peck (scénariste, réalisateur, producteur de films et documentaires) est parti de ce début de livre, a rencontré des témoins, et en a fait un documentaire du même nom que le film.

Je vous laisse avec quelques pages de se magnifique ouvrage.

Claude

 

Page 90.
Débat à l’université de Cambridge – 1965 –

James Baldwin : Je me souviens, par exemple, du jour où l’ancien  ministre de la justice, M. Robert Kennedy, a dit qu’il était envisageable que dans quarante ans, en Amérique, on ait  un président noir. Et je suppose que cette affirmation a sonné aux oreilles des Blancs comme quelque chose de très émancipé. Ils n’étaient pas à Harlem la première fois que cette déclaration a été diffusée. Ils n’ont pas entendu (et sans doute n’entendront-ils jamais) les éclats de rire mêlés d’amertume et de dédain qui l’ont accueillie.
Du point de vue d’un barbier de Harlem, Bobby Kennedy a débarqué ici seulement hier et il est déjà en route vers la présidence. Il y a quatre cents ans que nous sommes ici et voilà qu’il vient nous dire que peut-être dans quarante ans, si vous vous tenez bien, on vous laissera devenir président.

Page 32.

 

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C’est alors que j’ai vu cette photo.
Placardées sur tous les kiosques de ce grand boulevard parisien ombragé, les photos de Dorothy Counts, quinze ans, nous faisaient face.
La foule l’injuriait et lui crachait dessus alors qu’elle se rendait en classe, à Charlotte, en Caroline du Nord.
Une fierté, une tension et une angoisse indicibles se lisaient sur le visage de cette fille tandis qu’elle approchait du temple du savoir, les sarcasmes de l’Histoire dans son dos.

Cela m’a rendu furieux,
cela m’a rempli à la fois de haine et de pitié. Et j’ai eu honte.

L’un d’entre nous aurait dû être là avec elle.

 

Page 127.
Les noirs et la promesse américaine – 1963 –

James Baldwin : Je ne peux pas être pessimiste parce que je suis vivant. Être pessimiste signifie avoir accepté que la vie humaine ne soit qu’une affaire académique. Je suis donc obligé d’être optimiste. Je suis obligé de croire que nous pouvons survivre à ce qui met notre survie en jeu. Mais les Noirs dans ce pays… l’avenir des Noirs dans ce pays sera exactement aussi radieux et aussi sombre que celui du pays. C’est entièrement au peuple américain et à ses représentants – c’est entièrement au peuple américain qu’il revient de décider s’il va ou non regarder en face cet étranger qu’il calomnie depuis si longtemps, s’occuper de lui et l’embrasser.
Ce que les Blancs doivent faire, c’est essayer de trouver au fond d’eux-mêmes pourquoi, tout d’abord, il leur a été nécessaire d’avoir un « nègre », parce que je ne suis pas un « nègre ». Je ne suis pas un nègre, je suis un homme. Mais si vous pensez que je suis un nègre, ça veut dire qu’il vous en faut un. La question que vous devez vous poser, que la population blanche de ce pays doit se poser, celle du Nord comme celle du Sud parce que c’est un seul et même pays, et pour le Noir, il n’y a pas de différence entre le Nord et le Sud – il y a juste une différence dans la façon dont on vous castre, mais le fait de la castration reste un fait américain…
Si je ne suis pas un nègre, ici, et que vous l’avez inventé, si vous, les Blancs, l’avez inventé, alors vous devez trouver pourquoi. Et l’avenir du pays dépend de cela, de si oui ou non le pays est capable de se poser cette question.

 

I am not your negro de James Baldwin et Raoul Peck, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre Furlan. Editions Robert Laffont Velvet Film.

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22 novembre 2017

Le jardin d’enfance
d’Élizabeth Von Arnim

 

La première édition du Jardin Allemand est parue en 1898. En 1900, Élizabeth Von Arnim a enrichi le texte de la journée du 11 novembre, pour des raisons de droits d’édition. Il semblerait qu’en 1984, lorsque son œuvre fut republiée ces 80 pages n’aient pas été reprises.

Pendant des années, les spécialistes d’Élizabeth Von Arnim ont étudié « le jardin d’enfance » comme une nouvelle plutôt qu’un ajout du livre.

Ce 11 novembre, retrace le récit d’un retour dans sa maison natale, où elle tente de retrouver le jardin de son enfance créé par son grand-père, un luthérien autoritaire. Page 69. Je vouais à mon grand-père une vénération mêlée de crainte. Jamais il ne prodiguait de caresses, et, comme beaucoup de ceux que nous vénérons, il avait souvent le sourcil froncé. C’était aussi, de l’avis général, un homme juste, un homme juste qui aurait pu devenir un grand homme s’il l’avait voulu, et prétendre à toute gloire, ou presque, accessible aux mortels. Qu’il ait refusé de suivre cette route était généralement considéré comme une preuve manifeste de sa grandeur. À l’évidence trop grand pour se contenter d’une grandeur banale, il restait drapé dans une dignité faite de discrétion et d’espérances.

Partie pour la journée sur un coup de tête, Élizabeth se retrouve dans l’immense parc, elle se souvient des endroits, des saveurs et sensations qu’ils représentaient. Page 40. Pendant deux jours je combattis le désir de partir qui s’était soudain emparé de moi, me répétant que « non-non-non » je n’irai pas, qu’y aller n’était pas seulement absurde mais indigne, sentimental, et pour tout dire stupide, que je ne les connaissais pas, que je ne les connaissais pas, que je me trouverais dans une position fausse, et qu’enfin j’étais assez grande pour savoir à quoi m’en tenir. Mais qui peut prédire ce qu’une femme décidera d’une heure à l’autre ? Et quand sait-elle à quoi s’en tenir ? Le troisième jour, de grand matin, je partis donc pleine d’espoir, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde que de tomber à l’improviste chez des cousins jusque-là constamment négligés et de s’attendre à en être reçue à bras ouverts. Mais, elle ne peut s’empêcher de constater des changements malheureux effectués par ses cousins, héritiers du domaine. Page 82. Tous les rosiers grimpants, dont la beauté paraît le mur, en avaient disparu. Mes cousins les avaient remplacés par des arbres fruitiers bien soignés, cloués à intervalles réguliers, et dans la plate-bande en contrebas, là où, du temps de mon père, on découvrait en ce mois de novembre les giroflées qui parfumeraient le mur au printemps, se pressaient maintenant en rang serrés des… - je me penchai pour en avoir le  cœur net - …oui, des radis ! Mes yeux s’emplirent de larmes. Ce fut probablement le seul exemple dans l’histoire de pleurs inspirés par des radis. Mon cher père, que j’ai tant aimé, avait en son temps passionnément chéri cette plate-bande, et passait dans l’admiration des fleurs qui y poussaient les rares moments de loisir d’une vie très active. Puis, une rencontre inattendue sous les traits d’une petite cousine de 12 ans, nommée Élizabeth, lui rappelle plus encore l’Élizabeth qu’elle était alors. Page 108. Perdue dans mes pensées, je secouais la tête d’un air de désapprobation profonde lorsqu’un bruit de petits pas pressés me fit sursauter juste avant de sentir un corps qui sortait du brouillard pour s’écraser violemment contre moi.
Ce corps appartenait à une petite fille d’environ douze ans.

Formidable livre pour les amateurs d’Élizabeth Von Arnim. Pour ma part, j’adore ! Ce matin, lorsque je l’ai terminé, je n’avais pas envie de quitter cette balade aux pays des souvenirs. Tous les livres d’Élizabeth von Arnim n’ont apparemment pas été tous traduits, j’ai hâte de trouver chez ma libraire un nouvelle opus ! Je reprendrais pour terminer les mots de François Dupuigrenet Desroussilles dans sa préface : « Nous pouvons surtout découvrir, très tôt dans la carrière d’Élizabeth, le jardin de mots d’un récit fantastique qu’on ne saurait comparer, dans la littérature anglaise du XXe siècle, qu’à certaines des plus belles pages de Virginia Woolf dans La Promenade au phare, autre récit d’un retour rêvé à la maison d’enfance – inaccessible objet du désir.

Cette balade dans le passé m’a fait revivre une journée un peu similaire, où je suis retournée sur un coup de tête, vous savez cette envie irrésistible qui vous pousse… dans la maison de mes 10 premières années. Le jardin, où j’avais passé des heures et dont je me souvenais était immense, plein de parterres de fleurs différentes, cernées d’allées où nous courions avec mes frères et sœurs. Ce jardin adoré, était devenu un tout petit parking ! Heureusement la maison ne semblait pas avoir rapetissée !

À bientôt,

Claude

Première page

Lorsque la grisaille de novembre s’en vint couvrir d’un long manteau de nuages bas et sombres le bistre des champs labourés, et l’émeraude éclatant des céréales d’hiver, cet alanguissement du temps me pesa et je fus prise du désir de retrouver les joies, les caresses, les consolations de l’enfance, et sa confiance rassurante dans l’infaillibilité des aînés. Un appétit de quiétude avait envahi mon âme fatiguée d’indépendance et de responsabilités.

Le jardin d’enfance d’Élizabeth Von Arnim, présentation et traduction de l’anglais et notes de François Dupuigrenet Desroussilles. Éditions Bartillat.

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13 novembre 2017

L’élève Gilles
d’André Lafon

J’avoue que le titre du livre ne me disait rien ! C’est ma libraire qui m’a parlé de lui, et je n’ai pas été déçu, bien au contraire. Chaque mot, est le bon mot, chaque mot décrit exactement ce qu’il doit. Ce livre est lumineux tant par son style que par les images qu’il véhicule.

Ce n’est pas un livre bavard, il est rempli de silence, du temps qui passe, avec sa succession de jour et de nuit, de lever et de coucher de soleil. La fluidité du texte en accentue encore les moments forts.

« L’élève Gilles » est certainement autobiographique. Gilles doit partir pour la première fois en internat. Lui, enfant unique, en admiration devant sa mère, va vivre ce que l’internat implique comme contraintes, peines, séparations, solitude au milieu des autres. Page 90. Massés à l’extrémité de la cour, sous la garde distraite d’un maître, nous regardions finir la fête en comparant les souvenirs que nous avions reçus, et je me sentais triste et comme banni d’une joie que d’autres avaient goûtés, demeuré en deçà d’un beau pays qu’ils venaient de connaître, et dont les images que je tenais semblaient des choses rapportées pour nous, qui n’y avions pas été.

Les manques que ce soient des personnes mais aussi du silence, de la nature est vraiment très bien écrit, nous le ressentons tout autant que lui.

Page 77. Ma mère m’écrivait affectueusement, mais ses lettres reprenaient peu à peu le ton grave ; elle n’y parlait plus de sa promesse de venir avec mon père. L’ennui des vacances un instant apaisé me ressaisit, je me sentais seul au milieu même de mes camarades. J’enviais Florent et Mouque, qui se promenaient ensemble dans les préaux et s’asseyaient pour lire au même livre ; ils s’attendaient l’un l’autre au bas des pages, et leurs fronts se touchaient. Bereng et Terrouet malgré leurs querelles, semblaient ne pouvoir vivre séparés ; les cinq ruraux partageaient leurs provisions au goûter, et les mêmes fautes se retrouvaient dans leurs devoirs faits ensemble.

Pour ma part, j’ai beaucoup aimé le regard d’André Lafon sur les autres et plus encore peut-être sur la nature qui l’entoure. Page 116. Nous eûmes une grande abondance de fruits dont, à chaque repas, s’orna notre table. Les prunes tombaient sur le sol du verger, et leur pulpe où je mordais était chaude dans le jour, et glacée et plus douce, il semblait, au matin. Les fourmis les mangeaient jusque sur l’arbre. Bientôt, les filles de Gentil les vinrent toutes cueillir en de rondes corbeilles qu’elles emportèrent à deux, un bras pendant, la démarche alourdie. La récolte fut vendue au marché, mais Segonde avait prélevé sa dîme, et l’odeur des confitures enveloppa mon réveil un matin.

C’est le seul roman de l’auteur, car il est décédé en 1915, à 32 ans. Il était un grand ami de François Mauriac, qui dans la préface de la première édition (et de celle-ci d’ailleurs) écrivait : page 7. Qui était André Lafon ? Je réponds d’abord : l’être le plus doux qu’il m’ait été donné d’aimer en ce monde. Mais sa douceur ne venait pas de sa faiblesse. Il existe comme une douceur de la force. La vraie force est douce. Tel est le sens de la « béatitude » : « Heureux les doux car ils posséderont la terre. »

 

Claude

Première page

Je m’appelle Jean Gilles. J’entrais dans ma onzième année, lorsqu’un matin d’hiver, ma mère décida de me conduire chez la grande-tante aux soins de qui l’on me confiait habituellement pour les vacances. J’y devais demeurer quelque temps ; une coqueluche qui s’achevait était le prétexte de ce séjour à l’idée duquel j’aurais éprouvé bien de la joie si je ne sais quoi, dans sa brusque nouvelle ne m’eût empêché de m’abandonner à ce sentiment.

Mon père ne parut pas au déjeuner ; j’appris qu’il se trouvait las et prenait du repos. J’osai m’en féliciter, car sa présence m’était une contrainte. Il demeurait, à l’ordinaire, absorbé dans ses pensées, et je respectais le plus possible son recueillement, mais le mot, le geste dont il m’arrivait de troubler le silence, provoquaient sa colère ; j’en venais à jouer sans bruit, et à redouter comme la foudre le heurt de quoi que ce fût. Cette perpétuelle surveillance où j’étais de moi-même me gênait, à table surtout. Il suffisait de l’attention que j’apportais à me bien tenir pour m’amener aux pires maladresses ; la veille même, à dîner, mon verre renversé s’était brisé en tachant largement la nappe. Le sursaut de mon père m’avait fait pâlir, et mon trouble fut plus grand encore à le voir nous laisser et reprendre, au salon, la sonate qu’il étudiait depuis le matin.

L’élève Gilles d’André Lafon. Édition l’éveilleur. Préface de François Mauriac, Postfast de Jean Marie Planes.

 

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07 novembre 2017

En lieu sûr
de Wallace Stegner

 

2 couples, 4 personnalités, une amitié de toute une vie. Tel pourrait être le résumé le plus succinct de ce magnifique livre.

Encore un que j’ai eu du mal à quitter, je l’ai « dévoré » !! L’écriture est fluide, c’est extrêmement bien écrit, on ne s’y ennuie pas et il fait réfléchir. Je me suis laissée littéralement envoûter, happer par ce roman. En 2 mots, c’est celui qu’il me fallait au moment où je l’ai lu, et cela a multiplié le plaisir. En le lisant, j’ai pensé au roman d’Alison Lurie.

 

Larry et Sally sont invités chez leurs amis, Charity et Sid. Charity va mourir. Elle a souhaité réunir tous les gens qu’elle aime avant de partir. Alors, ils ont tous accouru, Sally, Larry et la famille.

Il est tôt, ils sont arrivés la veille, Sally dort encore, et Larry se souvient…

Il est jeune prof de fac en poste pour un an, il est marié à Sally. Ils arrivent en ville et ne connaissent personne. Larry rencontre Sid à la fac, il est lui aussi professeur. Avec Sally, ils font la connaissance du couple et instantanément une amitié voit le jour, avec pour chacun un rôle bien défini.

Pages 33-34-35

UN jour de la semaine qui suivit, rentrant à la maison aux alentours de 4 heures, je descendis les marches en faisant "ouh­ouh !", habité du sentiment qu'il fallait à Sally une démonstration de bonne humeur et la promesse de nouvelles de l'extérieur. Passant du soleil de l'après-midi au clair-obscur de notre sous-sol, je m'immobilisai sur le seuil, frappé de cécité.

— Bon sang, chérie, pourquoi restes-tu dans le noir? Cet endroit ressemble à l'entrée de service d'une vache noire!

Quelqu'un fit entendre un rire, une femme, mais qui n'était pas Sally. Je trouvai l'interrupteur et elles m'apparurent: Sally, assise sur le sofa, et l'autre, installée sur notre chaise fort peu confortable, avec entre elles un plateau à thé posé sur la table basse bricolée (encore des planches et des briques). Elles me regardaient en souriant. Sally a un sourire dont je pourrais me contenter en guise d'ultime vision de cette terre, mais il est empreint d'une certaine distance, il est maîtrisé et l'on voit en arrière-plan les rouages de sa pensée continuer de tourner. Celui de l'autre personne, jeune femme élancée en robe bleue, était d'une tout autre sorte. Elle jetait un vif éclat dans cet appartement mal éclairé. Ses cheveux étaient relevés en chignon comme afin de dégager son visage pour le libre jeu de ses expressions, et tout y souriait, les lèvres, les dents, les joues, les yeux. Je veux dire qu'elle avait un visage extrêmement vivant et, comme cela m'apparut aussitôt, d'une grande beauté.

Saisi d'étonnement, je restais à cligner les yeux sur le pas de la porte.

— Excusez-moi, déclarai-je. Je ne savais pas que nous avions de la compagnie...
Ah, ne dites pas que je suis de la compagnie ! me répondit l'inconnue. Je ne suis pas venue pour tenir compagnie.
Tu te rappelles Charity Lang, me dit Sally. Nous nous sommes rencontrés au thé donné par les Rousselot.
Oui, bien sûr. (Je m'avançai pour lui serrer la main.) Pardonnez-moi: en entrant je ne voyais plus rien. Comment allez-vous?

En fait, je ne me souvenais pas du tout d'elle. Pourtant, comment avais-je pu ne pas la remarquer, même au milieu de la foule de cette réception guindée ? Elle aurait dû m'appa­raître comme un phare dardant son faisceau.

Son verbe était aussi animé que ses traits. Elle appuyait un mot sur quatre, possédant au plus haut point cette féminine habitude de l'accentuation langagière. (Par la suite, quand nous nous vîmes moins pour cause d'accointances dif­férentes, nous découvrîmes dans ses lettres qu'il en allait de même de son écriture; on ne pouvait les lire qu'en adoptant ses intonations.)

— Sid m'a appris que vous avez déjà fait connaissance à l'université, dit-elle. Il a rapporté à la maison le numéro de Story Magazine où est passée votre nouvelle. Nous l'avons lue au lit à voix haute. Elle est superbe !

Dieu du ciel, un public! Exactement ce que je cherchais. Accorde toute ton attention à cette délicieuse jeune femme,

il s'agit à l'évidence de quelqu'un d'exceptionnel. Et idem de son mari. Est-ce que tu le connais ? Non sans difficulté, tout en balbutiant à son épouse enthousiaste des paroles pétries de fausse modestie, je le remets : des lunettes, la mise sobre, le cheveu blond, une voix douce un peu haute, un garçon affable, oubliable, et que rien, ramage, plumage ou habitudes de nidi­fication, ne distingue d'une dizaine d'autres. Du moins ne s'agit-il pas d'un de ces petits snobinards. De toute évidence quelqu'un dont il convient de cultiver la fréquentation. Je ne lui en veux pas de ne pas s'être mis en avant avec plus de force. Peut-être que, me percevant comme un auteur doué et pro­metteur, il s'est senti manquer de confiance en lui.

Est-ce là la base de l'amitié ? Est-ce aussi réactif que cela ? Ne répondons-nous qu'aux êtres qui paraissent nous trouver intéressants ? Notre amitié pour les Lang est-elle issue d'une simple gratitude envers cette femme qui eut la gentillesse de rendre visite à une jeune inconnue coincée dans un sous-sol sans occupation ni connaissances ? Étais-je à ce point avide de louanges qu'entendre déclarer qu'ils avaient aimé ma nouvelle suffit à me faire éprouver de la sympathie pour eux deux? Est-ce que tous nous vrombissons, tintons ou nous illuminons quand, et seulement quand, on appuie sur nos touches de vanité? Puis-je, dans toute ma vie, trouver quelqu'un que j'aie bien aimé sans qu'il eût d'abord montré des signes de m'aimer bien? Ou alors (et j'espère que c'est le cas) ai-je éprouvé ce sentiment pour Charity dans l'instant, parce qu'elle était ce qu'elle était, ouverte, aimable, franche, un rien grivoise comme cela apparut par la suite, décidée, attentive aux autres, aussi débordante de vitalité que son sourire était radieux?

Entre gorgées de thé et bouchées de tartines à la cannelle, elle laissait tomber des bribes d'information que mon esprit courait ramasser pour les placarder au mur en vue d'un usage ultérieur, comme une femme bengali récupère de la bouse fraîche pour se chauffer. Elle était originaire de Cambridge. Son père enseignait l'histoire des religions à Harvard. Elle avait fréquenté Smith College. Elle et son mari s'étaient rencontrés alors qu'il était en troisième cycle à Harvard et qu'elle, son diplôme en poche, marquait le pas, employée comme guide au musée Fogg.

Elle n'aurait pu livrer ces faits à une oreille mieux dispo­sée que la mienne. En dépit de ma désillusion regardant mes collègues à nœud papillon, j'étais, en 1937, prêt à croire que l'homme de Harvard constituait l'aboutissement d'une certaine sorte de développement humain, libéré, par l'ampleur de sa tra­dition et par le processus de sélection qui l'y avait porté, de la grossièreté d'établissements de moindre prestige.

Même s’ils ne sont pas du même monde, même si les uns sont riches et les autres pauvres, même si leurs caractères sont très différents, ils s’aiment d’une amitié sans aucune mesure. Pendant presque toutes ces années, ils partiront en vacances ensemble, se retrouveront en famille. Même si Charity est pleine d’ambition et jalouse quelque peu Larry qui est brillant, cela n’altèrera pas leurs relations. Chacun trouvera sa place. Aussi quand Sally tombera très gravement malade, Sid et Charity seront auprès d’eux autant moralement que pécuniairement.

Aujourd’hui, si Charity leur a demandé de venir c’est aussi pour aider Sid, être là quand elle ne sera plus. Sid est le plus fragile des deux, toute sa vie il a compté sur Charity, toute sa vie il l’a suivi. Elle a toujours été son moteur et son ancrage.

 

C’est une très belle réflexion sur l’amitié, mais pas seulement, sur la place que l’on peut avoir par rapport aux autres, sur l’importance qu’on lui donne, sur le sens de la vie.

Claude

Première page

REMONTANT au travers d'un entrelacs de rêves et de souvenirs, me tordant telle une truite à travers les cercles de précédents réveils, je fais surface. Mes paupières s'ouvrent. Je suis éveillé.

Ceux qui viennent de se faire opérer de la cataracte doivent connaître cela lorsqu'on défait leur pansement : chaque détail est aussi net que s'il était vu pour la première fois, et cependant familier, connu du temps d'avant la cécité, ce qui appartient au souvenir et ce qui se présente à la vue fusionnant comme dans un stéréoscope.

Il est manifestement fort tôt. Un demi-jour filtre au rebord des stores. Mais je vois, ou me rappelle, ou les deux, les fenêtres sans rideaux, les chevrons nus, les murs en bardeaux sans autre ornement qu'un calendrier qui, je crois bien, se trouvait déjà là la dernière fois que nous sommes venus, il y a huit ans.

Ce qui était agressivement spartiate est devenu miteux. Rien n'a été ravalé ni modifié depuis que Sid et Charity ont confié la propriété aux enfants. Je devrais avoir le sentiment d'ouvrir les yeux dans un petit motel de campagne, mais il n'en est rien. J'ai passé trop de belles journées et de bonnes nuits dans cette maisonnette pour que le décor me déprime.

La tête levée de l'oreiller, je trouve même à cette chambre, à mesure que mes yeux accommodent, quelque chose de mer­veilleusement rassurant, une certaine chaleur nonobstant la pénombre. C'est probablement le fruit de réminiscences, mais cela tient aussi à la couleur : avec le temps, le pin brut des murs et du plafond s'est adouci en une riche teinte de miel, comme coloré par l'affection de ceux qui ont bâti cet endroit pour en faire un havre destiné aux amis. Je vois cela comme un présage et, quoique je n'aie pas oublié la raison de notre présence ici, je ne puis me défaire de cette tendre impression avec laquelle je viens de m’éveiller d’être en pays de connaissance.

En lieu sûr, de Wallace Stegner, traduit de l’américain par Éric Chédaille. Éditions Gallmeister.

Sans titre-1

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05 novembre 2017

CAVERNE
suivi de
CADAVRE
de Makenzy Orcel

 

Page 18

s’attacher tue

mais la hâte soulève des montagnes
à peine plus lourdes que le foin
le vague souvenir grignoté dans le noir

tourne toi
loin de la routine ta nuit
sois éternel
immense brasier pour le fugitif

loin des jours englués
dans la mare des principes

fidèle à toutes soifs
solitudes
d’aucune langue
par-delà le possible et les liens…

 

Page 39

regardez par vous-même
par l’œil des ouragans
nos enfances dévastées
dans la manufacture des vents
leur morne texture

que du chaos à offrir
des fleurs animales
des chiens s’en allant dans la nuit
des rêves qui ne servent à rien

des jours qui nous glissent des mains
ruisselant dans le noir
des impasses de l’oubli
inondé par les larmes

des soleils en cavale vers l’aube inconnue
tel le temps revenu
de sa lointaine inertie

 

Extraits de Caverne de Makenzy Orcel. Edition la contre allée.

 

J’ai trouvé ce recueil à la médiathèque, je ne connaissais pas du tout Makenzy Orcel, et c’est une très belle découverte. J’aime beaucoup la force de la poésie qui se dégage de ce recueil.

Il a également écrit des romans, je vais me renseigner à ce sujet !

Claude

 

caverne147

 

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