De Bloomsbury en passant par Court green...

03 janvier 2019

Je n’ai pas vraiment le temps de faire un billet pour ces deux livres géniaux que j’ai lu en décembre. C’est pourquoi je vous fais partager leur première page. Pour moi, c’est le livre lui-même qui nous séduit, pas forcément ce que  l’on en dit.

C’est la première fois que je fais comme cela, et j’espère la dernière…

Ces deux livres n’ont absolument rien à voir l’un avec l’autre, mais ce sont deux merveilles dans chacun leur genre.

Claude

Bulles de savon
de Kurt Tucholsky

Première page

A quoi on va jouer maintenant ? demande une voix d’enfant.

Jouons à la poupée ! répond une autre petite voix.

Ouverture sur fondu ; on voit apparaître des mains d’enfants qui jouent avec des poupées présentant une vague ressemblance avec les personnages du film ; il n’est cependant pas nécessaire que ces poupées soient les copies conformes des protagonistes de l’histoire. Les petites mains s’amusent à habiller et déshabiller continuellement leurs jouets, de sorte que les poupées femmes se voient par exemple coiffées de chapeaux masculins et ont l’air d’être des garçons. Tout cela est fait de manière candide, simple, rigolote. Une voix d’enfant chante en même temps :

Petit Jean,
Seul s’en allant,

Aurait voulu êt’Jeannette !

 

Bulles de Savon, une histoire qui devait être un film de Kurt Tucholsky, traduit de l’allemand par Elisabeth Willenz. Editions la dernière goutte.

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Bethsabée, au clair comme à l’obscur
de Claude Louis-Combet

Première page

Bethsabée, naguère et à jamais…

Quand elle posait, nue, dans l’atelier, assise sur un monceau de tapis et draperies, Hendrickje n’en revenait pas d’exposer son ventre immense au regard du Maître et de tous les hôtes de la nuit, cachés dans les recoins, qu’elle ne pouvait distinguer, mais qui l’observaient et dont le désir rendait l’ombre sensible comme la corde d’une vielle. C’était toujours ainsi : le Maître lui-même lui ôtait ses vêtements dans la chambre où ils avaient dormi et ensuite il l’entraînait, comme il eût tenu la main d’Eve au premier jour, dans le labyrinthe de la grande maison, jusqu’à l’étage, au bout du monde, là où s’ouvrait le plus reculé de ses ateliers. En chemin, on s’arrêtait à chaque miroir. On eût dit que le Maître voulait faire moisson de reflets avant de s’installer à son chevalet. Il lui soupesait les seins. Il glissait sa main, par-derrière, entre les cuisses. Quelquefois il appuyait son visage ou, quand ils croisaient une haute spyché, son corps tout entier, contre la surface vitreuse et froide. Le Maître ne plaisantait pas. Il avait cessé de rire et d’aligner des bons mots depuis que la mort était entrée dans la maison et lui avait ravi Saskia. Il gardait ordinairement une humeur sombre. Il avait presque toujours le regard scrutateur et la face chagrine. Cette physionomie contrastait singulièrement avec son goût de plus en plus prononcé pour les formes opulentes et l’ardeur charnelle de sa servante-maîtresse.

Bethsabée, au clair comme à l’obscur, de Claude Louis-Comblet. Editions corti.

 

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Là-bas, août est un mois d’automne
de Bruno Pellegrino

J’ai terminé l’année avec ce magnifique livre, qui nous emmène loin de notre monde surmené. Le monde de nos grands-parents, un monde difficile, mais différemment. Un monde où même si on avait beaucoup de travail, si on passait plus de 12 h dans les champs, on respectait encore le rythme de la nature, des saisons, où l’on était bien plus savants sur tout ce qui concernait la faune, la flore, le temps de vivre, om le matin on allumait la cuisinière… Bien sûr, il n’y avait pas de double vitrage, il faisait froid dans les maisons, bien sûr la vie était très dure (il ne faut pas l’oublier), mais il y avait un petit quelque chose que l’on a perdu à jamais. Page 171. Quand je lève les yeux, je vois simplement des arbres, là où Gustave et Madeleine voyaient des tilleuls, des aulnes, des acacias, des érables. J’écris sur des gens qui étaient capables de nommer les choses, les fleurs et les bêtes, alors que j’ai besoin d’une application sur mon téléphone qui identifie les oiseaux par leur chant, les plantes par la forme de leurs feuilles, et je dois vérifier sur des sites de jardinage la période de semaison du blé et de floraison des cyclamens. C’est peut-être ce qui me fascine, chez ces deux-là, leur manière lente et savante d’éprouver l’épaisseur des jours. Et puis les doutes qui subsisteront toujours : je n’ai aucun moyen d’établir des certitudes si le corridor, à leur retour ce soir-là, sentait le clou de girofle, l’humidité ou la cire d’abeille, le feu, la viande ou la naphtaline.

Bruno Pellegrino s’inspire librement de la vie de Gustave (1897-1976)et Madeleine (1893-1971) Roud. Ils étaient frère et sœur. Gustave était poète, il aimait aller se balader et photographier les hommes, Madeleine, elle, s’occupait de la maison et rêvait en regardant les étoiles. Ils aimaient s’occuper de leur jardin. Page 75. Elle se rend au village.  Entre la maison et la chapelle, la route fait trois cents pas de long. En chemin, elle croise plusieurs dames, qui la saluent mais de loin, sans s’arrêter. A l’épicerie, ça chuchote ferme et elle sait d’emblée de quoi il retourne : on a vu son frère avec René. Le bras de son frère noué au bras de René, leur démarche synchronisée, la symétrie de leurs corps sur la route, entre la maison et la rivière, la rivière et la forêt. On les a vus ; on se demande. Depuis toujours, au village, on se demande.

Le style de Bruno Pellegrino est formidable, il a le mot juste pour décrire les gens, les choses, mais pas seulement, on ressent le temps qui passe, les gens qui parlent, qui se demandent, le manque d’inspiration… et aussi, la saison nouvelle qui remplace la précédente.

J’ai adoré ce livre, les portraits de Madeleine et Gustave, la vie difficile des campagnes, les difficultés qu’engendre la création, enfin, j’ai tout aimé ! Le livre couvre les années 1962-1972.

Dans le chapitre V, une équipe de télévision vient les filmer pendant 5 jours pour un documentaire sur Gustave. Lorsque j’ai eu terminé le livre, j’ai regardé le documentaire, et la magie a opéré. J’ai retrouvé ce que j’avais lu, imaginé, Gustave et Madeleine en mouvement, la maison, la cuisinière etc. J’ai adoré cela.

Claude

Première page

Le temps des digitales est fini. Dès que Gustave en frôle les pétales, même avec cette douceur qui le caractérise, les fleurs se froissent ou se détachent – papier de soie, papier à cigarette. Dans la ferme de leur enfance, on les appelait des gants de Notre-Dame ; il ne sait plus à quel moment il s’est mis à dire digitales. Le sol de la cour en est jonché, comme après une tempête. Il faudra balayer. Mais d’abord, dresser l’inventaire de toute urgence.

Il passe la grille et, son carnet à la main, s’avance dans le jardin qui exsude des odeurs métallique – à moins que ce ne soit lui, son haleine, ses cheveux peignés en arrière, des effluves pris dans le col de sa chemise ou les plis impeccables de son pantalon, qui sait. Depuis qu’il a fêté ses soixante ans (et ça commence à dater), il n’est plus sûr de rien. IL redresse son grand corps courbé.

Ordonné selon les exigences des variétés et le grain du terreau, le jardin obéit à une architecture précise ; les légumes alternent avec le lys, la verveine et le pavot, les plantes grimpantes font de l’ombre aux simples fragiles, le parfum des soucis fait fuir la vermine. Mais ses allures de jungle le rendent parfois compliqué à contempler.

Là-bas, août est un mois d’automne, de Bruno Pellegrino. Editions ZOE.

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Je vous souhaite à tous une très bonne année 2019.

J’espère pour ma part que je prendrai plus de temps pour mon blog. Je n’ai pas du tout l’intention de le laisser tomber, c’est un espace que j’aime, mais il est vrai aussi, que j’ai de plus en plus de mal à me remettre devant un écran après y avoir passé 10 heures   pour le travail.

On verra bien…

Claude

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09 décembre 2018

Une saison à Venise
de Wlodzimierz Odojewski

 

Marek rêve de voir Venise. Sa mère y a séjourné plusieurs fois, dont une fois avec son frère aîné ! Cette année, elle lui a promis qu’ils iraient tous les deux, qu’il verrait Venise. Mais, nous sommes en 1939, en Pologne…

Les vacances de Marek sont annulées, il est envoyé à la campagne chez sa tante Weronika où le reste de la famille arrive progressivement sans que Marek ne comprenne vraiment pourquoi.

Page 21-22. Tante Weronika était tout simplement formidable ! Son opinion à lui, Marek, était partagé par tante Barbara, la plus jeune des sœurs, qui passait à P. presque chaque été et qui était, elle aussi, formidable. Même tante Klaudyna émit à plusieurs reprises une opinion similaire, alors que maman et papa s’entêtaient à penser qu’elle (tante Klaudyna, s’entend) était encore bien plus folle que tante Weronika, mais il accordait plus d’importance à l’opinion de tante Barbara qu’à celle de tante Klaudyna, car d’après grand-père celle-ci avait « la cuisse légère » (il ne décrypta pas aussi vite cette expression que celle de « main légère », mais cela voulait sûrement dire qu’elle n’était pas tout à fait sans reproche), en revanche, l’opinion de sa cousine Karolina, la fille de tante Klaudyna, que sa mère emmenait souvent à P., comptait énormément pour lui, et Karolina estimait que tante  Weronika était tout simplement un ange incarné, pour donner le change, en un être portant une jupe trop large et des godillots de paysan.
Il semble à Marek qu’on lui cache quelque chose, que des silences se créent lorsqu’il arrive dans une pièce. Page 50. Le soir sur la terrasse, il écouta à nouveau les conversations des tantes Weronika et Barbara qui parlaient de la guerre et se demandaient si elle aurait lieu. Le bruit d’une machine à écrire sur laquelle on tapait énergiquement s’échappait par les fenêtres éclairées et grandes ouvertes du premier étage… … maman travaillait activement au cycle d’exposés qu’elle devait présenter durant la première décade de septembre et, pour la première fois, il réfléchit aux propos de ses tantes. La guerre ? Il était souvent tombé sur ce mot dans les livres. Sans pouvoir pour l’instant le transposer en images réelles.
Lorsque la guerre est déclarée, sa mère doit partir.  Page 54. C’est seulement le lendemain que tante Barbara lui expliqua clairement ce que signifiait le mot mobilisation, précisant que les membres de la « Croix Blanches » recevaient également des ordres de route, mais il ne parvenait pas à comprendre en quoi cela concernait maman.
Un jour, en essayant d’attraper un chat qui s’était réfugié dans l’immense cave de la maison, il découvre qu’elle est inondée, qu’il a découvert une source. Pages 61-62. Elle descendit le rejoindre et dit : « Toujours à te vanter… » en fronçant les sourcils avec incrédulité, et comme il voyait à son regard qu’elle ne l’avait pas compris, il lui raconta tout en détail ; se tenant comme hypnotisée au-dessus de l’endroit où l’eau jaillissait sous le pavage de pierre qui recouvrait le sol pour se transformer en une flaque de plus en plus grande, elle resta longtemps coite avant de se pencher, de plonger les deux mains dans l’eau en remuant ses doigts comme si elle effleurait un instrument de musique, et finit par dire : « C’est de la magie, ou quoi ? »

La cave à partir de ce moment devient le temps de cet été 39, le terrain de jeu des enfants et des grands. Tante Barbara imagine avec des tables un espace où se poser, des tonneaux pour « voyager », elle fait même descendre le piano.

Et dehors, dans la rue, les réfugiés, les soldats blessés passent devant la maison. Les allemands ont envahie la Pologne…

Même si  les enfants ne sont pas dupes de ce qui se passent en dehors de la maison, les tantes ont su les épargner le temps d’un été avec cette « petite Venise ».

Ce livre est une perle (pour moi). L’auteur de ce court roman arrive à restituer ce don de l’enfance qui gomme le danger pour recréer un rêve bien plus agréable que la réalité.
Les adultes jouent le jeu des enfants et vis versa. Il n’y a aucune naïveté dans ce livre, et cela n’empêche pas de rire, d’être horrifié, d’imaginer nous aussi cette cave, tout comme les gens qui défilent dans la rue.

Comme l’écrit Dominique Aussenac (Matricule des Anges) « Il y a du Grand Meaulnes dans ce roman. Un roman plus solaire, plus lumineux qui offre des moments de grâce, de poésie, de beauté avec des rires, des cris, des concentrés de vie, d’énergie vitale et la fausse insouciance de l’enfance. »

Claude

Première page

Il se demande quand il a entendu parler de Venise pour la première fois. Et il constate, perplexe, qu’il n’a jamais réussi à le savoir. Pas plus maintenant que le jour où il a apprit qu’il n’irait pas à Venise, alors qu’il n’avait pas tout à fait dix ans. Il lui semble pourtant que la mention de cette ville émerge des limbes de son enfance, peut-être même d’une époque où il n’avait guère plus de deux ans ou deux ans et demi. Sa famille avait encore beaucoup d’argent et il arrivait fréquemment à l’un ou l’autre de ses membres d’entreprendre quelque périple à la mode ou voyage de santé. Maman passa à Venise une partie de l’été où lui, Marek, franchissait le cap de ses dix-huit-mois et, paraît-il, il se révoltait contre cette séparation aussi cruelle qu’incompréhensible par des hurlements que sa nounou, dont il garde toujours en mémoire le visage large et charnu (à demi enfoui dans les brumes du sommeil, toutefois), apaisait en lui racontant des histoires sur la « ville qui flotte ».

Une saison à  Venise de Wlodzimierz Odojewski, traduit du polonais par Agnès Wisniewski et Charles Zaremba. Editions Rivages.

 

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20 novembre 2018

Le jardin arc-en-ciel
de Ogawa Ito

 

C’est le troisième livre que je lis de cette auteure. J’avais lu, il y a quelques temps : le restaurant de l’amour retrouvé et le ruban. Ses livres sont comme une petite douceur, enfin je les ressens comme tels même s’ils traitent de sujets graves.

Le jardin arc-en-ciel est un roman à quatre voix.

 

Un jour sur un quai de gare, un petit garçon (Sosuke) prend la main par erreur d’une inconnue. Lorsqu’il s’en aperçoit il la lâche, il ne comprendra que bien des années plus tard qu’il lui avait ce jour-là sauvé la vie.

Quelques jours plus tard, sa mère (Izumi), sur le quai de cette même gare, sauve elle aussi la jeune Chiyoko. Elle l’invite à venir chez elle, son fils étant en vacances. C’est le coup de foudre réciproque, et, à partir de cet instant, elles ne se quitteront plus. Elle décide alors de partir vers une nouvelle vie. C’est avec Sosuke revenu de colonie qu’elles fuient la ville, qu’elles « fuguent » comme elles disent. Elles s’arrêtent dans un village, trouve une vieille maison qu’elles vont retaper. Sosuke est heureux entre ses deux mamans.

Quelques semaines après leur arrivée, elles se rendent compte que Chioky dite Choko est enceinte. Elle avait eu une aventure d’un soir avant sa rencontre avec Izumi. Elles décident alors toutes les deux de garder le bébé, qui sera prénommée Takara par Sosuke.

Au moment de leur arrivée, Choko avait cousu un drapeau couleurs arc-en-ciel et l’avait installé sur le toit, pour éviter les questions. Les langues se délient, mais peu à peu elles sont acceptées par les villageois. Au bout de quelques années, quand les enfants ont grandi, elles ouvrent une maison d’hôtes : « l’arc-en-ciel ». Elle est ouverte à toutes et tous, jeunes et vieux, étudiants, travailleurs, hétéro, homo. Elles veulent juste que les visiteurs partagent leur vie de tous les jours, leur vie simple, mais heureuse et remplie d’amour.

Chaque membre de la famille prend la parole.

Ce texte sur la différence est très intelligemment écrit, et relate le courage de ces femmes face à l’intolérance, et aux préjugés. Ces femmes qui décident de répondre à la bêtise par l’amour et la liberté.

La famille est au centre de l’histoire, celle que l’on se crée, c’est un très beau texte sur l’espérance, et la tolérance.

Claude

Première page

Prologue
J’avais six ans.
Elle, elle était plantée sur le quai. Avec chaque train qui passait, le ruban rouge de son uniforme dansait dans le vent, il faisait comme un petit bond souple. On était en été. Je m’en souviens très bien, parce que c’était la veille de mon anniversaire.

Sôsuke !

Quelque part, j’ai entendu la voix de maman qui m’appelait. À l’époque, j’adorais les trains et, pressé de les voir, je l’avais précédée sur le quai. Du coup, entraîné par la foule, j’avais été séparé de maman.

Sôsuke !

Lorsqu’elle m’a appelé pour la deuxième fois, je me suis rendue compte que je tenais la jeune fille par la main. Troublé, j’ai vite lâché sa main. Mon cœur s’est mis à cogner, comme s’il tapait des pieds. Soudain, j’avais du mal à respirer, la gorge sèche.

Le jardin arc-en-ciel de Ogawa Ito, traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako. Éditions Philippe Picquier.

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11 novembre 2018

Le pays sous le vent
de Grazia Deledda

 

Rien que le titre donne envie d’ouvrir ce magnifique livre.

L’histoire est simple. La famille de Nina est modeste, et loue une chambre inoccupée à des gens de passage. Un notaire vient régulièrement et parle toujours de son fils Gabriele avec beaucoup de fierté. Peu à peu, le notaire et les parents de Nina font plus ou moins le projet de les unir.
Encore adolescente, elle tombe sous le charme lorsqu’il vient passer quelques jours chez eux. Puis, il disparaît, lui promettant de lui envoyer des livres et de revenir.

Alors qu’elle vient de se marier et s’apprête à vivre une vie confortable, elle croise sur la plage, lors de son voyage de noce une silhouette noire. Gabriele.
Il ne s’arrête pas, elle le reconnaît à peine tant il semble malade et cela la perturbe énormément.
Pages 75-76 Le début de ma vie d’épouse fut réellement marqué par un je-ne-sais-quoi de fantastique, dans sa simplicité même, comme l’une des nombreuses choses créées par Dieu qui, au premier regard, ne ressemblent à rien, mais après examen, nous remplissent l’âme d’émerveillement. Et c’est avec émerveillement que je regardais les coquillages, les oiseaux, les papillons, les cristaux de sel et les fleurs au bord de la mer. Je n’avais jamais vécu si près de la mer et, auprès d’elle, je me sentais à la fois petite fille fragile, tout en respirant d’un souffle plus ample. Heureuse et belle comme les hirondelles qui en effleuraient la surface et semblaient se teinter de la couleur de l’onde.
L’homme noir, ce fantôme rencontré le premier jour, n’était plus réapparu, et je n’avais plus entendu le son du violon. Tout allait bien dans notre nid d’amour.

Elle apprend alors qu’il est le locataire de leurs voisins, et qu’il est gravement malade.
Elle essaie de vivre au mieux son quotidien, mais toujours cette silhouette qu’elle recroisera fera resurgir le passer. Elle n’aura de cesse de penser à aller lui parler pour le réconforter, lui si malade. Page 116
- Oui, je sais, cet homme est malade et même méchant. Car la maladie, parfois, rend cruels ceux qui en sont touchés. J’ai entendu parler d’un ouvrier tuberculeux qui vivait dans une grande ville, là où même les hommes sains sont méchants, et qui crachait sur les enfants qu’ils rencontraient pour les infecter. Le locataire des Fanti, je l’ai connu quand j’étais jeune fille : nos familles voulaient nous marier, mais le jeune homme partit pour l’étranger et le mariage ne se fit pas. Je l’ai revu ici par  hasard, et si je vais lui rendre visite, ce sera pour lui dire  un mot de réconfort, puisque je sais que, d’ici peu, il va partir pour l’autre monde.
Je m’aperçus que l’homme, s’il ne faisait pas grand cas de mes paroles, n’en doutait pas une seule seconde. Il ne fit pas de commentaires, mais se replia aussi, tout en tapant et retapant sa canne sur le plancher du ponton. Enfin, après avoir longuement réfléchi, il me dit :
- En tout cas, madame doit faire très attention.
Il sembla ainsi m’accorder la permission d’aller rendre visite à  Gabriele.

Autour d’elle, gravitent de très beaux personnages ; son mari un peu perdu par cette jeune femme qui semble tourmentée, mais loin d’être ignorant, la femme qui s’occupe de la maison, une pipelette au grand cœur, son mari taciturne néanmoins adorable avec elle et enfin, le voisin aveugle, et tous les gens  du village. Sans oublier les éléments qui se déchaînent, le vent, la pluie…

MAJESTUEUX !

J’ai adoré.

Grazia Deledda est née en 1871 en Sardaigne. Elle est l’auteure d’une trentaine de romans et d’une quinzaine de recueils de nouvelles.
J’ai vraiment beaucoup aimé son écriture, elle est limpide, fluide. Magnifique. C’est la première fois, je crois que je la lisais, j’en suis ravie.

Claude

Première page
Malgré toutes les précautions et les mesures que nous avions prises, notre voyage de noce fut un vrai désastre.
Nous nous mariâmes au mois de mai et nous partîmes juste après la cérémonie, à l’heure de midi, par une belle journée venteuse aux parfums de fleurs. Des roses et encore des roses nous accompagnaient : les jeunes filles les lançaient par les fenêtres, avec des poignées de blé et des regards d’envie amoureuse. Toute la gare était ornée de roses, et la vallée, de haies rougeoyantes. Roses et blé : amour et bonheur. Tout nous souriait.

La destination de notre voyage était fixée, appropriée à la circonstance ; une petite maison entre la mer et la campagne où mon époux avait déjà séjourné quelques fois. Une femme âgée, discrète, habile aux tâches ménagères, que mon mari connaissait déjà, se chargerait de tous nos besoins matériels. Et nous, nous irions nous promener sur les bords de mer, dans les prés étoilés de troènes ou, plus loin, dans les méandres recouverts de mousse velouté de la pinède mélodieuse.

Le pays  sous le vent, de Gazia Deledda, traduit de l’italien par Chiara Monti et Fabienne-Andréa Costa. Editions Cambourakis

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04 novembre 2018

Nous sommes restées à fixer l’horizon
de Mona Hovring

Olivia traverse une période difficile. Sa mère l’étouffe, son copain l’a mis à la porte, son travail l’ennuie…

Sa tante Agot, qu’elle n’a pas revu depuis des années décède, et lui laisse sa maison en Islande.

Lors de ses funérailles, Olivia rencontre Bé, une femme dont elle tombe immédiatement amoureuse. Elle s’interroge, c’est la première fois que cela lui arrive, elle décide alors de tout abandonner et de partir avec elle, dans la maison en Islande.

Là-bas, une amie d’Agot garde la maison, Halldora, et lui parlera de cette tante aimante.

 

Partir permet à Olivia de s’affranchir de sa famille, des « obligations » sociales, et de s’affirmer. C’est un premier roman, il se lit rapidement, il n’est pas inoubliable mais agréable, sensuel. Les très courts chapitres donnent le rythme au livre, c’est plaisant. En écrivant ce billet, je me dis que ce livre me fait penser aux premiers romans des années 80, ne me demandez pas pourquoi… !!

Claude

Première page
Ma tante a été enterrée un lundi. J’avais un coup dans le nez et des bleus à l’âme, mais ni le deuil ni la détresse n’expliquaient mon état miteux puisque la morte ne m’a jamais été particulièrement proche, sans compter qu’elle a réussi à passer le cap des quatre-vingts ans avant de daigner tirer sa révérence – mais bon,  on ne peut pas non plus exiger la vie éternelle.

J’avais biberonné sec avant de me rendre à l’église : j’allais malgré tout retrouver cette chère famille, avec le déluge d’anxiétés et de contrariétés que ça  implique. Et, alors que d’habitude je suis capable de descendre un nombre certain de verres avant de sentir quoi que ce soit, là, en remontant la nef centrale pour aller m’asseoir sur le banc de la première rangée, à côté de ma mère, j’ai soudain ressenti un léger vertige ; j’ai même failli me prendre les pieds dans le chemin de moquette déroulé du portail jusqu’à l’autel. C’est à se demander ce qu’ils ont dans le crâne en mettant ces foutus tapis.

Nous sommes restées à regarder l’horizon, de Mona Hovring, traduit du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud. Edition NOTAB/LIA

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Code 1879
Depuis le temps de vos pères
La moisson des innocents
de Dan Waddell

Je viens de finir le troisième, aussi, comment ne pas vous en parler avec un grand enthousiasme ! Je vous recommande cette trilogie de Dan Waddell, c’est de beaux moments de suspens en perspective pour vous. Les personnages sont sympas, les intrigues très bien ficelées, et le suspens présent jusqu’au bout. Pour ne rien gâcher, c’est très bien écrit.

Je les ai lu en moins d’une semaine de vacances, vous êtes happés par le livre, et  c’est un plaisir de retrouver à chaque fois les personnages, que ce soit Grant Foster, l’inspecteur, Heather Jenkins sa collègue, ou Nigel Barnes le généalogiste.

Chaque enquête demande l’intervention d’un généalogiste, en l’occurrence Nigel Barnes, qui doit remonter le passé d’une foule de suspects ou d’innocents, ou du passé retrouver des gens à notre époque. 

On suit au fil des livres, l’évolution des personnages, leurs côtés sombres, leurs passés, leurs blessures…

Cela donne de bons moments de lecture, en rentrant de balades ou quand le temps de vacances ne permet pas de mettre le pied dehors.

Claude

-Code 1879
- Depuis le temps de vos pères
- La moisson des innocents
de Dan Waddell, traduit de l’anglais par Jean-René Dastugue.
Edition : babel noir

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Délicieuses pourritures
de Joyce Carol Oates

Gillian Brauer est dans un musée à Paris, lorsqu’elle découvre une statue aborigène qui lui rappelle celle d’une sculptrice morte 20 ans auparavant. Cette sculptrice, Dorcas, avait été un personnage troublant de ses années universitaires, la femme de son professeur de littérature. Page 22. Ses sculptures ! Elles étaient en bois, plus grandes que nature, primitives et spectaculaires. Elles étaient brutes, grossières, laides. La plupart représentait des femmes à la sexualité agressive, seins et  ventre protubérants, parties génitales exagérées. Fesses rondes, fendues d’un sillon profond. Les têtes étaient généralement petites, les visages réduits au minimum. Comme d’autres, je fus perturbée, et excitée, par ces œuvres.
Elle se souvint alors.

Dans les années 70, elle était étudiante dans une université de Nouvelle Angleterre. L’époque se prêtait à toutes les découvertes, alcools, drogues, sexe, contestations… Dans cet univers strictement féminin, le fantasme était roi, surtout quand leur professeur de littérature dont elles sont toutes amoureuses leur demande d’écrire un journal intime, puis de le lire à tout le groupe. Le but de cet  homme pervers et manipulateur étant de les pousser au bout de leurs limites pour qu’elles le surprennent !

Page 40. M. Harrow lisait. De sa voix basse rocailleuse pareille à une caresse rude. Alors que nos autres professeurs avaient tendance à  être cassants, ironiques et poseurs, M. Harrow est sincère, et sa franchise nous mettait parfois mal à l’aise. D. H. Lawrence était l’un de ses héros. Il nous lisait « Pêche », un beau poème allègre, tiré d’oiseaux, bêtes et fleurs, dont la langue sensuelle était une incantation.

Elles n’ont qu’un souhait le surprendre, aucune n’y échappe, elles veulent toutes le séduire, et dans ce contexte l’atmosphère devient lourde, glauque, perverse. Certaines tomberont dans l’anorexie, d’autres feront des tentatives de suicide, d’autres seront emportées dans un monde qu’elles ne penseraient jamais connaître, tel est le cas de Gillian…

Un jour, il lui dit d’ailleurs : « Frappez au point le plus faible. Cherchez la jugulaire ». Ce qu’elle fit.

Ce livre, je l’ai lu en un  après-midi, je l’ai posé, et je me suis demandée si je l’avais aimé ou pas. Je l’ai aimé, je pense qu’on l’aime ou on ne l’aime pas, mais il  n’y a  pas de milieu. C’est la première fois que je lisais Joyce Carol Oates (hé oui…) et, pour ma part, j’ai aimé l’écriture, la façon dont il est structuré, comment la décadence est amenée, comment le désastre devient inévitable.

J’ai été époustouflée par la force du secret.

Claude

Première page
Paris
11 février 2001

Dans l’aile du Louvre consacrée à l’Océanie, je le vis : le totem.

Haut de plus de trois mètres, une sculpture en bois primitive, anguleuse, apparemment féminine, le visage long et brutal, les yeux vides, une balafre en guise de bouche. Les seins étaient exagérés, pareils à des mamelles animales, deux lames de bois de trente centimètres partant des épaules ; contre ces seins, la créature pressait ce qui semblait un nourrisson. Mais un nourrisson qui n’était qu’une tête, d’une grosseur et d’une rondeur grotesques ; un nourrisson sans corps. Le cartel indiquait simplement qu’il s’agissait d’une « Figure maternelle » aborigène de Colombie-Britannique, vieille d’au moins deux cents ans.
Là. Il est là.
Il n’a pas brûlé, en fin de compte…
J’étais désorientée, incapable de penser de façon cohérente. Dans la pièce froide et austère où il était posé, il émanait de ce totem aborigène quelque chose de si brut, de si primitif qu’il semblait à peine humain. Je le contemplais, je frissonnais.

Délicieuses pourritures de Joyce Carol Oates, traduit de l’américain par Claude Seban. Editions Philippe Rey

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La rue
de Ann Petry

116ème rue, dans les années 50.

La misère est reine dans le quartier. Lutie a un petit garçon de 8 ans, elle arrive dans la rue après avoir quitté son père, qui sans travail s’était mis à boire, et la trompait.

Elle arrive dans cette rue, où elle sait que rien de bon ne pourra advenir. C’est la misère matérielle, sociale, c’est sale, ça sent le désespoir.

Page 58. La 116ème rue présentait d’autres dangers qu’il était trop jeune pour reconnaître et s’en détourner. Il y avait, par exemple, ces bandes de jeunes voyous qui étaient toujours prêts à enrôler les gamins de l’âge de Bub et à les employer. Ces petits garçons pouvaient aisément se glisser dans les maisons par  les échelles des cours, ou distraire l’attention d’un marchand pendant que la bande pillait l’étalage d’un cœur léger.
Entre un concierge qui n’a de cesse d’essayer de la violer, une maison de passe au rez-de-chaussée, 2 travails, un petit garçon qui est trop seul, elle se sent impuissante. Page 81. Jones, le concierge, sortit de chez lui juste à temps pour apercevoir Lutie se diriger à grands pas vers le Junto. Elle marchait si vite que son manteau en s’envolant découvrait sa jupe légère.
En la suivant des yeux le long de la rue, il pensait à ses jambes et déplorait l’ampleur du manteau qui l’empêchait de les voir. Depuis le soir où elle avait sonné à sa porte pour la première fois, il n’avait jamais pu la chasser de ses pensées. Elle était si mince, si dorées, si jeune. Elle lui rendait plus sensible la mortelle solitude de ses jours et de ses nuits, solitude dévorante à laquelle il était voué pour avoir pendant des années vécu dans des caves à charbon et dormi sur des paillasses dans la chambre des machines.

Elle croira à un moment que l’horizon allait pouvoir s’éclairci, mais non, ce n’est pas pour elle, elle, qui vit dans la 116ème rue. Et ce petit garçon qui ne souhaite que lui faire plaisir, comment le protéger de tous les dangers quand on passe sa vie au travail ?

J’ai trouvé la fin du livre bouleversante, je l’ai relu 2 fois, parce que je n’arrivais pas à y croire !

La rue est un très beau livre, dur sans complaisance sur la misère des ghettos, applicable aujourd’hui dans n’importe quel pays !! Malheureusement !!!

Claude  

Première  page

Le vent glacé de novembre balayait la 116ème Rue. Il secouait les poubelles, aspirait les rideaux par les fenêtres ouvertes et les renvoyait  claquer contre les carreaux. Les rues entre les Septième et Huitièmes Avenues étaient désertées. Seuls quelques passants pressés avançaient, courbés, luttant contre le vent.
Des papiers de toute sorte envahissaient la rue, vieux billets de théâtre, annonces de bals ou de réunions, sacs d’emballage pour le pain ou les sandwichs, enveloppes, journaux. Le long du trottoir, le vent les faisait voltiger autour des passants et réussissait même à s’engouffrer sous les portes et dans les cours, à y dénicher des os de poulet et de côtelettes et à les projeter dans la rue. Tout lui était bon pour décourager ceux qui osaient l’affronter, leur jetant à la figure toutes les saletés du trottoir, en même temps que la poussière les aveuglait et les empêchait de respirer et que les grains de sable les mordaient au visage. Ce vent lançait dans les jambes des passants de vieux journaux qui s’entortillaient, ce qui les faisait jurer, trépigner, et tout envoyer promener à coups de pied. Et ce vent recommençait sans se lasser, jusqu’à ce que les passants soient forcés de s’arrêter et d’arracher le journal.

La rue d’Ann Petry, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Martine Monod, Nicole et Philippe Soupault. Editions 10/18.

9782264072795

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