De Bloomsbury en passant par Court green...

10 septembre 2018

Chaconne
d’Émilia Dvorianova

 

J’ai lu et relu un livre cet été, Chaconne. J’avoue ne pas trouver encore les mots pour en parler, je n’ai jamais rien lu de semblable.

Quand on commence Chaconne, on quitte la réalité, on entre dans la musique, la poésie, une écriture inhabituelle, des vies qui passent, des moments, instants furtifs de vie.

Les personnages sont vrais, on entend la musique, on entre dans un rêve.

Marie Vrinat a traduit ce chef d’œuvre, aussi, je vais la laisser en parler, parce que moi, je ne suis qu’émotions après l’avoir lu 2 fois.

Chaconne, paru en 2008 sous le titre de Concert pour phrase (en bulgare), est le cinquième livre d'Emilia Dvorianova3. Son « histoire », dans sa genèse comme dans ses prolongements, met au jour plusieurs mouvements de translation entre le Verbe et la musique, ce qui témoigne de l'intérêt qu'il a suscité et continue de susciter par sa complexité et sa richesse. Quel en est le prétexte le plus «superficiel», voire amusant? Un concert à Sofia avec Nigel Kennedy, pendant lequel le violoniste vient s'asseoir au milieu du public, juste à côté de l'écrivaine. Une expérience inoubliable de tout le corps et c'est le corps qui pousse l'écrivaine à mettre en mots cette musique, comme elle s'en explique :

Après le concert, durant lequel Nigel a joué du violon à mon oreille, ce qui fait qu'elle a été frôlée par la volute de son violon, cette même oreille a commencé à vivre sa propre vie. Elle s'est mise à pousser des cris aigus, à mugir, à grésiller, piailler, râper, à devenir sourde, à ne plus être sourde, à piaffer, elle se permettait parfois de jouer de la musique d'une manière tout à fait étonnante pour des oreilles qui, habituellement, perçoivent des sons niais sans en émettre. En même temps, je voyais de manière obsédante, en marchant dans les rues, une femme en pull-over, qui était assise au concert deux rangées devant moi et dont ma mémoire n'arrivait pas à se débar­rasser, d'un homme aux cheveux blancs, trois fauteuils plus loin, de deux jeunes gens au troisième rang; et, lorsque je les croisais, je sentais qu'ils se retournaient sur mon passage et devaient certainement entendre les sons produits par mon oreille. J'ai commencé à m'inquiéter devant ces phéno­mènes étranges.

Je me suis inquiétée de plus en plus.

Alors je me suis assise et j'ai écrit le « Concerto pour phrase n° 1 ».

Mon oreille s'est tue, elle s'est endormie un certain temps, apparemment elle était satisfaite, et moi, j'ai bien aimé mon récit et je l'ai publié, parce que, lorsqu'on publie quelque chose, il vous quitte définitivement et on se débarrasse pour toujours des cris aigus, des mugissements, des piaillements, de tout ce qui vous est tombé dessus.

Au bout d'un certain temps, mon oreille s'est remise à craquer. C'était un son qui venait du tympan, comminatoire. Je n'ai pas attendu longtemps et, dès que j'ai de nouveau croisé l'homme aux chevaux blancs, j'ai écrit le Concerto pour phrase n° 2 ». [...]

 

C'est ainsi que Dvorianova écrit trois concertos pour phrase qui paraissent dans des revues littéraires.

Plus tard, je lui ai offert un disque réunissant quatre chaconnes, trois pour piano, de Brahms, Busoni et Lutz, ainsi que la Chaconne « originelle », mouvement de la deuxième partita en ré mineur pour violon seul écrite par jean-Sébastien Bach. Sur un tempo à trois temps, elle se caractérise, notamment, par l'ostinato, répétition « obstinée » d'une formule rythmique, mélodique ou harmonique qui accompagne de manière immuable les différents éléments thématiques de l'œuvre musicale. C'est ainsi qu'est née la partie de ce texte intitulée« Chaconne ». Comme l'auteur l'explique, elle a voulu traduireen mots la dynamique de la Chaconne. Elle lisait la partition, les indications, andante, expressivo, arpeggio, et c'est le Verbe de la partition qui avait le rôle conducteur. Elle voulait suivre à la lettre cette dramaturgie mise en notes.

L'idée lui est alors venue d'ajouter deux autres concertos et une coda aux trois concertos pour phrase existants et à la«Chaconne» : c'est le livre publié en 2008, ensemble textuel dont le genre n'est pas spécifié sur la couverture (et pour cause!), sinon par ce sous-titre : « Essai sur l'érotico-musical ».

Il se compose de

- trois « concertos pour phrase » reliés par un même espace-temps, un concert, dont la narration est assurée par des spectateurs différents dont on ne connaît pas le nom, uniquement la « voix » intérieure; si l'on admet une acception assez large de la notion de « phrase », ces concertos se déploient dans l'espace d'une seule phrase chacun, le rythme des éléments étant indiqué par des virgules, tirets et points de suspension, et dans le jeu avec la langue (ambiguïtés multiples, flux de conscience constituant une polyphonie abrupte, un peu comme chez Virginia Woolf); la narratrice du premier concerto est une femme qui vient de quitter son amant et qui rejoint son mari dans la salle de concert; on comprend que le narrateur du deuxième concerto est un professeur de violon dont la femme, prénommée Virginia, est morte jeune; quant à la narratrice du troisième concerto, c'est la petite amie de l'élève d'une autre Virginia, dont il est question dans la « Chaconne », narrateur du cinquième concerto;

- la « Chaconne », partie médiane de l'œuvre, son cœur, qui met au centre de la narration Virginia, violoniste talentueuse et professeur de violon, et qui commence par deux textes mis en exergue, les extases de sainte Thérèse d'Avila, extraites de sa vie;

- deux « concertos pour phrase», dont le cadre spatio­temporel est la fin du concert des trois concertos précédents, avec deux narrateurs différents; celui du quatrième est aussi celui du deuxième, il invite un collègue, le mari de la Virginia de la « Chaconne », à rentrer du concert avec lui, étant donné qu'ils sont voisins; quant à celui du cinquième concerto, c'est l'élève de Virginia;

- enfin, une « coda» mettant en scène le gardien de la salle de concert qui ferme les lieux après le concert. Cette coda se termine sur les fameux vers de l'Hymne saphique à saint Jean-Baptiste,écrits probablement au IXe siècle par le poète Paul Diacre dont la première strophe a été utilisée au XIe siècle par Gui d'Arezzo pour donner les syllabes de la solmisation solfégique :

 

UT queant taxis [Que tes serviteurs chantent]

REsonare fibris [d'une voix vibrante]

Mira gestorum [les admirables gestes]

FAmuli tuorum [de tes actions d'éclat]

SOLve polluti [Absous des lourdes fautes]

LAbii reatum [de leurs langues hésitantes]   Sancte Johannes [saint jean]

 

Extrait de la postfast de Marie Vrinat.

 

Il est assez étrange que des petites merveilles comme ce livre passe inaperçue aux yeux du grand public, alors que certains livres sont encensés on ne sait pourquoi.

En tout cas, je n’ai pas fini de le relire, et j’avoue préférer relire que lire beaucoup de livres que j’oublie.

 

Claude

 

Pages pris au hasard

 

pages 14-15

Virginia... un simple prénom, mais comme il se déploie, s'exhibe et est unique au monde... cet instrument n'a pas son pareil, maintenant, tout seul, il va montrer de quoi il est capable dans la cadence, il va s'exécuter lui-même par les mains du violoniste...

et celle-là, elle est en pull... c'est pour cette raison que les hommes de maintenant sont malheureux, les pauvres - il n'y a tout simplement plus de femmes... ça y est, il joue la cadence, il s'en est tiré presque brillamment, je dois le reconnaître... quoique, quelque chose me tracasse à l'intérieur... ça ne va pas comme ça - cette cadence, c'est la sienne, les grands écrivent toujours des cadences, manifestement il se prend pour un grand... non, ça ne va pas comme ça... il y a une exagération, ça manque de style, de retenue... or, apparemment, ils sont tous en admiration - quel monde... seule la technique est parfaite - ça, je ne peux pas dire le contraire - la technique est parfaite et, comme par magie, le jeu des tons qui se poursuivent va se briser, il bruissera comme un souffle de vent, pour finir l'orchestre viendra tempérer, en harmonie avec le tout... oui, il le confirme génialement... la partition est géniale, et maintenant...

tout s'est confirmé.

Silence... pour l'amour de Dieu, ne bougez pas... quel imbécile se permet d'applaudir? Mon Dieu, quels ignares! ... et comment peuvent-ils tousser autant dans le silence le plus important?

Piu presto.

Et voici l'andante... plus lentement, encore plus lentement.., à l'heure actuelle ils n'arrêtent pas d'accélérer le tempo, ils ne savent pas résister au temps, lui tenir la bride haute, il les éreinte, les entraîne... allez moins vite...

je ne sais pas, mais dans ces phrasés, le Maggini est sublime, quel son...

... rituel accompli à la perfection. Virginia prépare en elle la musique, met le chauffage dans la salle de bains, son concert commençait à deux heures, de mon bureau j'entends l'eau couler.

je la complétais par des tons... - chéri, j'entre dans la salle de bains... ne regarde pas... mais moi, je jouais en imaginant... Maggini, chérie, tu es superbe, je le sais, l'eau goutte de tes cheveux... le second thème, il est absolument parfait, dans ce concerto, les seconds thèmes, de tous les mouvements, s'apparentent à la beauté pure, en fait, ce sont eux qui font le tout...

... si tu étais à mes côtés, en ce moment, tu regarderais avec mépris, Virginia, ce petit pull sous lequel frémissent des omoplates, oui, je vois, dessous, c'est quand même une femme... mais aujourd'hui, les gens ne comprennent pas...

... chéri, tu me mettras de la crème sur le dos...

la peau la plus douce, et la robe sur le dessus-de-lit - tout cela, c'est pour la musique et pour moi...

du style, du style... Maggini, tu savais comment l'homme se préparait à la communion avec lui jusqu'au soir où l'on accède au plus important... là, il faut effleurer avec tant de précaution, on tire les harmoniques les plus difficiles...

... un peu de pommade...

... le fard...

... le frôlement de la dentelle, et Virginia, je te regarde, ébahi, et nous savons tous les deux que tout cela est pour moi... un baiser sur la volute de l'oreille, sur la cheville... et tu entrais, éclairée par la lumière la plus éclatante qui, au commencement, s'éteindrait brusquement et tu t'abandonnerais entièrement... la plus merveilleuse, odorante... les omoplates frémissent sous la dentelle... parce que tu l'entends... comme il s'enfonce... le voilà,

con cordino...

 

Chaconne d’Émilia Dvorianova, traduit du bulgare par Marie Vrinat. Édition de Marie Vrinat.

 

 

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Ne pensez pas que j’ai abandonné mon blog. Non, non, j’ai juste déserté l’ordinateur cet été. Je passe 40 heures dessus minimum par semaine, plus le temps des formations, des courriers etc. Alors cet été, j’ai dit STOP.

Me revoilà donc, avec un livre magnifique.

Histoire à suivre…

Claude

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23 juillet 2018

La lettre à Helga
de Bergsveinn Birgisson

 

La lettre que Bjarni Gislason écrit à Helga est la réponse tardive à une lettre qu’elle lui a écrite des décennies auparavant.

Bjarni est un éleveur islandais, il travaille aussi pour la coopérative agricole, ce qui lui permet de passer de ferme en ferme. C’est un homme un peu brusque, mais d’une grande poésie. Il vit avec sa femme Unnur.

Un jour alors qu’il revenait de regrouper les moutons, le hasard voulu qu’il redescendît de la montagne en même temps que sa belle voisine Helga. Les bavardages vont bon train, ce qui met encore plus en danger son mariage. Page 23. Faut-il s’étonner que j’ai pensé à toi quand les hommes sont partis  à la recherche des moutons sur les Monts ? Au milieu de cette rumeur, te l’ai-je dit, il me sembla tomber dans le tourbillon d’un torrent. L’automne où nous sommes descendus ensemble après les autres, le long de la ravie de Mogil, c’est Ingjaldur de Holl qui a commencé à bavasser sur notre compte ; ça, je le sais. Il s’est mis à colporter des nouvelles lourdes de sous-entendus.

Lorsque la rumeur se tait, l’amour lui se déclare. Page 42. Alors un barrage s’est rompu en moi et tout a débordé à l’intérieur comme sous le jet d’un compresseur. Je t’ai dit ce qui s’était passé avec Unnur. …/… Et c’est alors que tu m’as dit ça, quand je me suis mis à pleurer sur ton sein. Ce ne furent pas les mots en eux-mêmes qui m’embrasèrent, mais ta façon de les dire, dans l’odeur d’urine lourde et douce. Tu as pressé ma tête contre ta poitrine, contre tes mamelons sacrés, puis, d’une voix basse et profonde, comme un souffle d’air qui s’engouffre dans une ravine, tu m’as dit :
- Aime-la… à travers moi.

L’aimer à travers toi ! Et tu as attiré ma tête vers tes seins lourds. Quel  homme aurait pu résister à telle façon de faire ?

Et un printemps inoubliable s’ensuit, jusqu’au jour où Helga annonce qu’elle est enceinte. Des décisions s’imposent alors.

En parallèle de leur belle histoire d’amour, se  profile la vie difficile des éleveurs islandais après la seconde guerre mondiale, illustrée par de très jolies histoires de vie. J’ai adoré ce livre, il est  plein de poésie, j’aime la façon dont sont dites les choses, sans détour, avec des mots extrêmement justes.

Le choix demandé est énorme, l’amour, la famille, le changement de vie radical, en laissant derrière soit sa terre-mère, ses animaux, sa solitude. Mais tout le monde ne se sent pas libre de choisir, même si le prix à payer est le plus terrible qui soit.

Claude

 

Première page

A Kolkustadir, le 29 août 1997

Chère Helga,

Certains meurent de causes extérieures. D’autres meurent parce que la mort depuis longtemps soudée à leurs veines travaille en eux, de l’intérieur. Tous meurent. Chacun à sa façon. Certains tombent par terre au milieu d’une  phrase. D’autres s’en vont paisiblement dans un songe. Est-ce que le rêve s’éteint alors, comme l’écran à la fin du film ? Ou est-ce que le rêve change simplement d’aspect, acquérant une autre clarté et des couleurs nouvelles ? Et celui qui rêve, s’en aperçoit-il tant soit peu ?

Ma chère Unnur est morte. Elle est morte en rêvant, une nuit où il n’y avait personne. Bénie soit sa mémoire.

Pour ma part, la carcasse tient encore le coup, à part la raideur des épaules et des genoux. La vieillesse fait son œuvre. Il y a, bien sûr, des moments où l’on regarde ses pantoufles en pensant qu’un jour elles seront encore là, tandis qu’on n’y sera plus pour les enfiler. Mais quand ce jour viendra, qu’il soit le bienvenu, comme dit le psaume. C’est comme ça ma Belle ! Bien assez de vie a coulé dans ma poitrine. Et j’ai eu l’occasion d’y goûter – à la vie.

La lettre à Helga, de Bergsveinn Birgisson, traduit de l’islandais par Catherine Eyjolfsson. Editions Zulma.

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L’envers de l’espoir
de Metchtild Borrmann

 

Zone d’exclusion 2010. Valentina vit dans la zone sinistrée de Tchernobyl. Normalement interdite, elle est habitée par ceux qui se cachent. Valentina, elle, ne se sent chez elle qu’à cet endroit, l’endroit où elle a certainement été le plus heureuse et le plus malheureuse de sa vie. Elle attend désespérément  le retour de sa fille disparue comme beaucoup d’autres étudiantes, parties en Allemagne avec une bourse d’étude en 2009.
Pour se donner la force d’attendre, elle commence à écrire un cahier où elle consigne sa vie avant et après la catastrophe.

Page 118. Le 25 avril 1986 était un beau jour de printemps. Glev avait récupéré un tricycle auprès d’un collègue dont les enfant avaient grandi, et nous sommes allés l’essayer au parc avec Mykola. Dans la nuit, le téléphone a sonné à 3 heures pour appeler Glev à la centrale. Il était debout devant la fenêtre de la chambre : il avait tiré le rideau et regardait dehors. Je lui ai demandé ce qui se passait. « Des problèmes sur un des réacteurs, a-t-il dit. Rendors-toi ! » Et je me suis rendormie.

Ces trois heures de sommeil résument à elles seules mon refus de voir et d’entendre au cours des années qui ont précédé.

Vers 6 heures du matin, le téléphone a sonné de nouveau. Cette fois, c’était quelqu’un de l’administration de l’hôpital qui a juste dit : « Valentina Maksimovna ? Présentez-vous immédiatement à votre poste ! » et qui a raccroché.

Je ne sais pas à quoi je pensais, mais ça ne m’a pas inquiétée. Il arrivait qu’un collègue soit absent et qu’on soit amené à le remplacer au pied levé. Mykola voulait à tout prix emporter son tricycle à la crèche, et j’ai eu de la peine à l’en dissuader. A la crèche, ils avaient prévu une excursion au bord du fleuve, le matin. La puéricultrice a dit : « On nous annonce vingt-six degrés. Une belle journée comme ça, il faut en profiter ! »

C’est seulement sur le chemin de l’hôpital, en entendant les sirènes des pompiers et des ambulances que j’ai fait le lien entre les deux coups de téléphone et que je me suis mise à courir.

Plusieurs des hommes qu’ils amenaient étaient inconscients, d’autres vomissaient sans discontinuer. Nous portions des sandales, des blouses en coton, des masques en tissu et des gants pour nous occuper d’eux. On nous acheminait de nouveaux patients toutes les minutes. La plupart avaient la peau rougie comme après un coup de soleil. Certains souffraient de brûlures et de lésions plus sévères, et leur état semblait s’aggraver au fil des heures, comme s’ils continuaient d’être soumis à une chaleur intense. Nous n’avions pas le temps de réfléchir à la question. Le crépitement hystérique des compteurs Geiger qui mesuraient l’irradiation des hommes résonne encore à mes oreilles.

Régulièrement, elle va au commissariat pour demander des nouvelles de l’enquête sur la disparition de sa fille. Elle se fait rabrouer à chaque fois jusqu’au jour où Léonid Kyjan prend l’affaire au sérieux et lui promet des résultats. En fait, il fait partie d’une nouvelle unité, et ces disparitions le mèneront juqu’à Düsseldorf. Page 223 Léonid songea que, pendant les six derniers mois, il avait toujours envisagé qu’il pourrait ne pas retrouver les deux filles. Mais qu’il les retrouve mortes, ça, il l’avait exclu. Leur disparition ne remontait qu’à un an, et l’objectif des trafiquants était tout de même qu’elles rapportent de l’argent le plus longtemps possible !

Au même moment, à Zyfflich, en Allemagne près de Düsseldorf, Mathias Lessmann sauve une jeune ukrainienne de 2 malfrats, et la cache. Sa vie à lui aussi va alors basculer. Page 27. Il remplit deux seaux d’eau dans l’atelier et alla les porter dans le pré. Il parla aux moutons, comme il le faisait souvent ces dernières années :

-       On s’est mis dans de beaux draps, pas vrai ? Maintenant, il va d’abord falloir la soigner avant qu’elle puisse repartir !

 

Ce livre est formidable, j’aime les livres à plusieurs voix. Ici, on suit Valentina, Léonid, Mathias, et la jeune ukrénienne.

En plus, nous entrons dans plusieurs univers complètement différents, nous sommes face aux « magouilles » du gouvernement, aux injustices de ce même gouvernement.

La façon dont Valentina raconte la catastrophe de Tchernobyl ainsi que ses conséquences est terrifiante. Les mensonges du pays à ce propos encore plus !

Claude

 

Première page

Zyfflich, dimanche 14 février 2010
Mathias Lessmann s’immobilisa dans la cour, l’assiette de grains à la main. Ignorant les poules qui se bousculaient autour de lui en caquetant, il plissa les yeux pour scruter la route. Une femme –ou était-ce une gamine- arrivait le long de l’étroit ruban asphalté. Elle se dirigeait vers le village. Parfois elle s’arrêtait, se retournait comme si elle cherchait quelque chose, semblant hésiter, chancelait.

Lessmann secoua la tête d’un air résigné. Les jeunes d’aujourd’hui. Ils étaient de plus en plus dingues. La fille avait sans doute fait la fête jusqu’au petit matin et bu  plus que de raison. Mais ce n’était pas son affaire.

Depuis trois ans qu’ils avaient transformé la grange de la ferme du Chêne en discothèque le week-end, des voitures passaient en trombe la nuit devant sa maison, et des jeunes éméchés faisaient du tapage sur la départementale.

L’envers de l’espoir de Mechtild Borrmann, traduit de l’allemand par Sylvie Roussel. Editions du masque.

 

L-envers-de-l-espoir

 

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1000 femmes blanches

La vengeance des mères

De Jim Fergus

 

Je n’avais  jamais entendu parler de ces deux livres. Pourtant, il paraît qu’ils ont eu beaucoup de succès. Une de mes sœurs me les a prêtés pour me distraire de ma fin d’année. Je ne connaissais pas du tout cette partie de l’histoire américaine, où un chef Indien, Little Wolf propose au Président Grant d’échanger 1 000 femmes contre 1 000 chevaux. En faisant cette proposition, il souhaite que son peuple puisse mieux s’intégrer dans le nouveau monde qui se profile. Aussi incroyable que cela puisse paraître, après avoir refusé, le Président Grant accepte. Le premier convoi s’apprête. Il est constitué de volontaires qui veulent changer de vie, mais aussi de jeunes femmes enfermées à l’asile pour quelques raisons par leurs familles, ou encore des reprises de justice.

Dans le  premier tome, Mary Dodd, l’une d’entre elle raconte dans son journal leurs vies depuis leur départ, les amitiés, leurs maris et leurs familles, les coutumes,  la vie au village, les attaques d’indiens ou de blancs etc. Elle y raconte aussi le comportement des blancs, comment l’or a précipité la chute des indiens…

Dans le second tome, alors que les convois devaient s’arrêter, un second et dernier arrive. Les survivantes du premier convoi se chargent alors d’elles, et leurs donnent des cahiers et crayons pour que le relais des journaux se fasse. La vie au village est de plus en plus difficile depuis la dernière attaque où ils ont pratiquement tout perdu, et surtout et le plus important, LA VENGEANCE DES MERES est en marche.

 

Vivement le troisième tome. J’ai beaucoup aimé découvrir la vie du village, les mœurs, l’amour et le grand respect des indiens pour ces femmes.
Le mode du journal intime rend vivant les livres et donne l’impression d’entrer encore plus dans l’intimité du village.

Claude

 

1 000 femmes blanches
Les carnets de May Dodd

 

Prologue page 15
Accompagné d’une délégation d’hommes de sa tribu, le « chef et grand homme-médecine » cheyenne Little Wolf entreprit au mois de septembre de l’année 1874 de traverser les terres américaines jusqu’à Washington dans l’intention expresse de négocier une paix durable avec les Blancs. Little Wolf, qui avait passé plusieurs semaines à fumer le calumet et à débattre posément de différentes initiatives conciliatoires avec les quarante-quatre chefs du conseil tribal, se rendait  à la capitale muni d’une proposition assez particulière, quoique parfaitement rationnelle du point de vue cheyenne. Elle était destinée à assurer la sécurité et la prospérité d’un peuple assiégé de toute part.

Le chef indien fut reçu à Washington avec la pompe normalement déployée pour un chef d’Etat

Etranger. Au cours d’une cérémonie formelle au Capitole en  présence du président Ulysse S. Grant et d’une commission extraordinaire du Congrès, Little Wolf fut décoré de la Médaille de Paix présidentielle. C’était un insigne d’argent sculpté qu’il allait arborer plus tard sans la moindre ironie –la chose étant inconnue des Cheyennes- lors des derniers combats désespérés qui opposèrent son peuple encore libre à l’armée américaine.

1000 femmes blanches, les carnets de May Dodd de Jim Fergus, traduit de l’américain par Jean-Luc Piningre. Editions Pocket

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La vengeance des mères

page 13.

15 novembre 1926
La nuit suivant la charge de Mackenzie, le thermomètre indiquait presque moins vingt degrés. La cavalerie s’était emparée à l’aube du village cheyenne qu’elle avait entièrement détruit, massacrant des dizaines d’Indiens, hommes et femmes, jeunes et vieux, abattus sans discrimination à coups d’épée, de carabine, de   pistolet, par des soldats pris de folie meurtrière. Plusieurs de nos amies blanches étaient parmi eux avec leurs bébés. Celles et ceux qui réussirent à leur échapper prirent la fuite vers les collines, certains grièvement blessés, certaines à peine vêtus, sans rien pour les protéger des éléments, eux-mêmes et leurs enfants. Bien que dans un état grave, le grand  Chef de la Douce Médecine Little Wolf conduisit les membres encore vivants de sa bande, en hardes, à travers les montagnes jusqu’au village du guerrier lakota Crazy Horse.

La vengeance des mères de Jim Fergus, traduit de l’américain par Jean-Luc Piningre. Editions Cherche midi.

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22 juillet 2018

La fin de l’année scolaire a été je l’avoue épuisante. Je trouve très difficile de travailler avec certains enseignants (pas tous  bien entendu).J’avais bien préparé ma rentrée cette année en demandant à tous ceux qui pouvaient le prévoir leur travail pour la rentrée. Pfff, seulement deux l’ont fait, malheureusement on a « oublié » de me transmettre le travail de l’une d’elles. Une autre m’a carrément envoyé son travail le matin de mes vacances en voulant que je lui envoie pendant ses congés !!! Elle avait 3 semaines de retard. En fait, c’est ma faute, j’ai oublié de leurs dire que je n’étais pas une magicienne et que comme eux j’avais droit aux vacances, les mêmes qu’eux d’ailleurs. Pour pousser un peu plus loin  cette année, il y en a un qui m’a même envoyé une photo de la plage alors qu’à cause de lui j’avais dû repousser de 2 jours mes vacances… C’est fou non ? C’est la première fois qu’ils poussent aussi loin… ça représente tellement bien notre société égoïste.

Heureusement, ils ne sont pas tous comme cela, il m’arrive de travailler avec des gens géniaux.

Donc, j’avais un peu délaissé mon blog, car le soir j’avais besoin d’aller me défouler sur mon vélo et retrouver la nature. Mais me revoilà, encore un peu en colère, mais avec quelques lectures. Alors à demain…

Claude  

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10 juin 2018

Jeu blanc
de Richard Wagamese

 

Saul est en cure de désintoxication, son référent lui demande d’écrire ses souvenirs, d’écrire ce qui l’a amené à l’alcool.

Saul Indian Horse est de la tribu des Ojibwés, il a 7 ans quand son frère aîné, Benjamin, est enlevé par les blancs pour être conduit dans  une école catholique pour lui faire disparaître son indianité. Ses parents buvaient peu, mais à partir de ce moment, leur alcoolisme va se renforcer. Voyant cela, la grand-mère, Noami, décide de les emmener sur la terre sacrée de leurs ancêtres. Par bonheur sur la route, ils retrouvent Benjamin, qui est arrivé à s’échapper de l’école. Pendant un certain temps, ils sont heureux, les enfants sont initiés aux traditions. Mais, Benjamin a la tuberculose, et meurt. Sa mère ne veut pas qu’il soit enterré comme un indien mais comme un catholique. Ils repartent donc à la ville, laissant Saul et sa grand-mère sur place. Mais l’hiver est rude, et ils ne reviennent pas. Noami meurt de froid avec son petit-fils dans les bras. Les blancs le récupèreront et le mettront dans une école catholique pour l’éduquer. Il a 8 ans, l’école est stricte, inhumaine, les enfants sont maltraités et beaucoup meurent. Page 57. A St. Jerm’s, les enfants m’appelaient « Zhaunagush » parce que je savais parler et lire l’anglais. La plupart d’entre eux avaient été arrachés au Grand Nord et ne connaissaient que l’ojibwé. Parler un seul mot dans cette langue pouvait vous valoir une raclée ou le bannissement dans le débarras du sous-sol, que les grands avaient baptisé la sœur de Fer. Il n’y avait aucune tolérance envers les langues indiennes. Le jour suivant mon  arrivée, un garçon du nom de Curtis White Fox se fit laver la bouche au savon à la soude parce qu’il avait parlé ojibwé. Il s’était étouffé et était mort là, dans la classe. Il avait dix ans. Alors les enfants se mirent à chuchoter. Ils apprirent à parler sans bouger les lèvres, étrange ventriloquisme qui leur permettait de maintenir leur langue en vie.

Un jour un nouveau prêtre arrive, le père Leboutilier. Il lui fera découvrir le hockey et changera sa vie à jamais. Ce sport deviendra pour Saul sa raison de vivre, il le sauvera et l’élèvera au-dessus des maltraitances. Année après année, les hivers seront ses périodes bénies. Il commence par apprendre seul, puis le père Leboutilier découvre qu’il est bon joueur et l’intègre à l’équipe de l’école. C’est un joueur fabuleux, rien ne compte plus, il vit, il dort, il mange hockey. Il ne rêve que de glace, de passes etc.

Leboutilier arrive à lui faire quitter l’école pour intégrer une équipe d’amateurs. Il sera alors hébergé par Fred et Martha, deux anciens élèves de l’école. Ils le comprennent bien, ils lui donnent le gîte, le couvert mais aussi l’amour. Tout ce qu’il n’a plus connu depuis la mort de sa grand-mère, il a 13 ans. Il peut aussi aller à l’école, chose qu’il ne faisait pas chez les prêtres. Mais surtout, il joue, et il joue bien.

Son équipe est demandée par une équipe de blancs pour jouer un match. Il est remarqué par un entraîneur pro. Mais, il hésite, on est dans les années 60, et il s’est rendu compte que le racisme est total au Canada. Les joueurs blancs ne veulent pas des indiens, surtout quand ils sont aussi bons que Saul. C’est leur sport, un sport blanc ! Page 162. Il est des fois en ce monde où il faut se voir sans complaisance. Le défi qu’on ressent est celui qui ronge les tripes. Je savais que mon équipe voulait que je riposte. Ils voulaient que je me batte à mains nues. Mais je ne le voulais pas. Je ne voulais pas abandonner ma vision du jeu. Je ne voulais pas laisser partir le rêve que j’en avais, la liberté, le soulagement qu’il m’apportait, la joie que ce sport me donnait. Ce n’était pas le sport de quelqu’un d’autre et on n’allait pas me l’enlever. Le Père Leboutilier avait dit que c’était le sport de Dieu. Mon esprit n’était pas prêt à accepter cette idée. Mais je savais pertinemment que ce sport était toute ma vie.

Il part toutefois chez les pros, mais rien ne se passe bien. A aucun moment il est remarqué pour son jeu mais toujours comme l’indien. Il ne supporte plus.

Page 198. Mais ces mauvais traitements m’avaient endurci. Quand je montais sur la glace avec les Moose, la colère s’évacuait et mon jeu se transformait en attaque impétueuse, cinglante. Peu importait qui étaient les adversaires. Je jouais avec la même dureté contre les équipes blanches des villes que contre les équipes des réserves. Il n’y avait plus d’y avait plus d’échanges animés sur le banc. Au lieu de cela, je fixais la glace d’un œil dur jusqu’à ce qu’ils ouvrent la porte pour me laisser sortir. J’avais encore la grâce, la fluidité, la vitesse, mais mes yeux étaient sauvages sous mon casque. Je fonçais sur la glace à toute vapeur et quand quelqu’un me frappait, je frappais en retour.

Il lâchera tout car il a perdu le goût du jeu, il sombrera dans l’alcool. A chaque fois qu’il arrivera à s’en sortir d’autres vérités viendront le hanter et l’y replonger. Mais arrivé au Centre, il comprendra que lui seul peut se guérir. Il reprendra le chemin de sa vie en sens inverse, il affrontera le passé.

C’est magistral, et pourtant je ne suis pas une fan de hockey sur glace, je n’y connais même rien du tout. Ce livre révolte, donne envie de crier face à la violence subie par les enfants du pensionnat mais aussi par le peuple indien. La brutalité venue de personnes qui étaient là soi-disant pour aider dépasse l’entendement ! Tant de vies gâchées par des représentants d’un dieu qui est dit amour.
Il nous met face au racisme primaire, bestial, inadmissible. Il y a des scènes décrites dans les stades et l’école qui dépassent l’intelligence. Heureusement, il y a aussi dans ce livre l’espoir, l’amour, l’amitié, l’entraide et la force de vie. L’espoir est aussi dans le fait, que même si on a voulu ôter à ces enfants leur indianité, ils sont et restent indien, et certains arrivent à relever la tête.

Richard Waganese a puisé dans sa propre histoire pour écrire ce livre, il est considéré comme son œuvre majeure.

Claude

Première page

Je m’appelle Saul Indian Horse. Je suis le fils de Mary Mandamin et de John Indian Horse. Mon grand-père s’appelait Solomon et mon prénom est le diminutif du sien. Ma famille est issue du Clan des Poissons des Ojibwés du Nord, les Anishinabés, c’est ainsi que nous nous désignons. Nous avons élu domicile sur les territoires bordant la rivière Winnipeg, là où elle s’élargit avant d’entrer dans le Manitoba et après avoir quitté le lac des Bois et les crêtes accidentées du Nord de l’Ontario. On dit que nos pommettes ont été taillées dans ces chaînes granitiques qui s’élèvent au-dessus de notre patrie. On dit que le brun profond de nos yeux à suinté de la terre féconde autour des lacs et des marécages. Les Anciens disent que nos longs cheveux raides viennent des herbes ondulantes qui tapissent les rives des baies. Nos pieds et nos mains sont larges, plats et forts comme les pattes d’un ours. Nos ancêtres ont appris à se déplacer sans peine à travers les territoires que le Zhaunagush, l’homme blanc, a plus tard redoutés, sollicitant notre aide pour le parcourir. Notre parole s’écoule et se déverse comme les rivières qui nous servent de routes.

 

Jeu blanc de Richard Waganese, traduit de l’anglais (Canada) par Christine Raguet. Editions ZOE

 

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Idaho
d’Emily Ruskovich

Ce livre, je l’ai dévoré, il est magnifique. La plume d’Emily Ruskovich est fluide, elle rend formidablement bien les différentes ambiances du livre, sans jamais, sans trop ou trop peu s’attarder sur la période. Il est troublant, car une mort ou deux morts d’enfants sont l’un des fils de l’histoire, mais pas seulement. La circonstance de la mort de la petite May, geste incompréhensible de la part de sa meurtrière, la maladie d’Alzheimer et ses conséquences nous font entrer dans une réalité terrifiante pour tous les protagonistes et nous-même.

Anne est professeur de musique, un jour, elle découvre une petite fille, June dans une situation troublante. Elle appelle alors les parents. Le père Wade, vient la voir et en discute avec elle. Peu de temps après, il décide de prendre de cours de piano. Quelques mois plus tard, elle apprend la disparition de June et la mort de sa petite sœur May, assassinée par sa mère, Jenny.

Le temps passe, Anne et Wade se revoie, se marie, ils sont heureux jusqu’au jour où la maladie d’Alzheimer se déclenche chez Wade. Anne se rend compte alors qu’elle n’aura jamais les réponses à ses questions sur le décès de May et la disparition de June. Elle refera l’histoire seule, et se retrouvera face à une terrible découverte.

Jenny est en prison pour le reste de sa vie, alors qu’elle voulait mourir. Pendant 5 ans, elle reste seule dans une cellule avec ses souvenirs. Puis, un jour elle commence à réagir, on lui fera alors partager la cellule d’Elizabeth. Peu à  peu, elles s’apprendront, se soutiendront.

Au fil du livre nous allons dans le passé, le présent, le futur, il est émouvant, perturbant, inoubliable.

Heureusement pour moi, la semaine où je l’ai lu j’étais en congés…

Claude

 

Première page
2004

Ils n’utilisent jamais le pick-up, sauf une ou deux par an pour aller chercher du bois de chauffage. Le véhicule était garé un peu plus haut sur la colline, devant le bûcher, où il recueillait la pluie au creux des bosses du capot, et les larves de moustique dans l’eau de pluie. C’était ainsi quand Wade était marié avec Jenny, ça l’est toujours maintenant qu’il est marié avec Ann.

Ann gravit parfois la colline pour s’asseoir dans le pick-up. Elle attend que Wade soit occupé, afin qu’il ne remarque pas son absence. Aujourd’hui, elle s’y rend sous prétexte de rapporter du bois, en tirant une luge bleue à travers la boue, l’herbe et les plaques de neige. Le bûcher n’est pas très éloigné de la maison, mais il est dissimulé par un bosquet de pins ponderosa. Elle a le sentiment de commettre une effraction, comme si elle n’avait pas le droit de poser les yeux sur rien de ce qui se trouve ici.

Le pick-up est garé sur l’un des rares replats, une improbable terrasse taillée dans le flanc de la montagne. Devant le bûcher, de l’autre côté du pick-up, quelques briques tombées ici ou là jonchent l’herbe et la neige. Des tourets de fil de fer tordu sont appuyés contre les arbres. Accrochées à une longue branche de mélèze, deux cordes épaisses tanguent l’une en face de l’autre, bien qu’à une époque elles aient peut-être été reliées par une planche – la balançoire d’un enfant.

On est en mars, il fait beau et froid. Ann s’installe sur le siège du conducteur et referme doucement la portière. Elle boucle la ceinture de sécurité, puis baisse la vitre qui lui projette alors quelques gouttes d’eau sur les genoux.

 

Idaho d’Emily Ruskovich, traduit de l’américain par Simon Baril. Edition Gallmeister.

 

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28 mai 2018

Ruban
d’Ogawa Ito

J’aime les oiseaux, j’ai des poules, un coq, des perruches et des merles dans ma glycine. Aussi, j’ai eu envie de relire « Ruban ».

Sumire est une grand-mère un peu mystérieuse. Elle passe ses journées à observer les oiseaux. Un jour, sa petite fille rentre de l’école, et comme d’habitude va lui dire bonjour. Pour la première fois de sa jeune vie, Sumire lui demande d’entrer dans sa chambre. Et elle lui montre sa chevelure remontée en chignon. Là se trouve 3 œufs. 3 petits œufs orphelins. Sumire les a alors recueillis, et propose à sa petite fille d’essayer de faire naître les oisillons.

Commence alors, la prise de température de la chevelure tous les soirs, le retournement des œufs, et au bout du compte un œuf éclot.
Pages 21-22. A partir de ce moment-là, les œufs n’ont plus quitté mon esprit un seul instant. De jour comme de nuit, je ne pensais plus qu’à ça. Pour Sumire qui ne les quittait jamais, C’était encore plus vrai. Ses journées tournaient entièrement autour des œufs. Parce qu’il ne fallait pas les exposer au froid, elle avait renoncé du jour au lendemain à l’observation des oiseaux, pourtant son occupation préférée. Enfermée dans sa chambre toute la journée, elle se consacrait avant tout à tenir son corps au chaud.
Lorsque je pénétrais dans la pièce, il y flottait souvent un parfum légèrement sucré de sirop de gingembre. Dans la poubelle, il y avait des emballages de bonbons au gingembre. C’était sans doute là encore une façon de se réchauffer. Sumire était une vraie maman oiseau.
A la base, elle était déjà un peu excentrique, mais depuis qu’elle avait les œufs sous sa protection, cette tendance était de plus en plus marquée. Que ce soit pendant les repas ou pour aller aux toilettes, elle ne se séparait pas un instant de son chapeau, il ne la quittait jamais, comme s’il était devenu une partie d’elle-même. A part le moment où je m’acquittais du retournement des œufs, il protégeait obstinément son secret.

Ce sera Ruban.

Ruban est le lien entre elles deux, Ruban les a rapproché.

Au fil des semaines, Sumire se livre à sa petite fille, l’enfant découvre une autre vie, une femme différente qu’elle n’aurait pu imaginer. Enfant solitaire, elle aime passer son temps libre avec Sumire et Ruban plutôt qu’avec les enfants de son âge.
Page 75. Le bisou est l’un de ceux qu’il maîtrise depuis peu.
Quand il est sur mon épaule, je lui dis « Ruban, un bisou » et je tourne la tête sur le côté. Et puis, je tends les lèvres, à la manière d’un bec d’oiseau. Alors, Ruban me fait un bisou en posant son bec sur mes lèvres. Perché sur mon épaule, il se penche un peu en avant, la tête inclinée. Cette pose est tellement mignonne que nous nous faisons des bisous plusieurs fois par jour. Ça n’a rien à voir avec le fait que Ruban soit une fille ou un garçon. Il paraît qu’on ne peut pas savoir le sexe d’un oiseau avant qu’il soit adulte, et moi, ça ne m’intéresse pas tellement. Mon premier baiser, ce n’est pas avec un garçon  humain que je l’ai échangé, mais avec Ruban l’oiseau.

Mais un jour Ruban s’envole…

Il part vivre sa vie auprès d’autres personnes qui ont également besoin de lui d’une façon ou d’une autre. J’ai aimé le fait que nous suivions Ruban et non pas Sumire et Hibari, sa petite fille. A travers les gens qu’il croise, on le devine, et en parallèle nous continuons à suivre de loin en loin la vie de ses « mamans ».

A vous de lire la suite, les retrouvailles etc. L’histoire peut vous paraître loufoque, mais elle est grave et lumineuse, tout en poésie.

La vie de Ruban est riche et nous ouvre sur des univers de gens ordinaires riches de leurs joies, de leurs peines et de leurs différences.

J’ai beaucoup aimé relire ce livre, je l’ai terminé avant-hier, et hier, une de mes petites poules s’est envolée, je crois qu’elle a repris sa liberté. Sans le faire exprès je l’ai effrayé, et comme j’avais oublié de lui couper un peu les plumes d’une de ses ailes, pour qu’elle ne puisse pas s’envoler… J’ai été impressionnée, car elle volait comme un pigeon, en moins haut !!! J’espère qu’elle reviendra car Chanteclerc, son amoureux est rudement triste !!!

Claude

Première page
Sumire adore les oiseaux.

Pendant que je suis à l’école, elle monopolise le balcon à l’étage, celui où l’on étend le linge chez les Nakazato, elle y passe toute la journée à observer les oiseaux. En se balançant tranquillement, bien installée dans son rocking-chair en rotin préféré. De temps à autre, elle sirote une petite gorgée du café sucré qu’elle garde dans une gourde.

Si Sumire peut observer les oiseaux depuis la maison, alors que celle-ci n’a pas de jardin digne de ce nom, c’est parce que nous avons la chance de bénéficier d’une belle vue. Derrière chez nous s’étend une propriété ancienne et, depuis notre balcon, on croirait avoir une forêt touffue.

C’est l’été dernier que dans un coin de cette forêt a été installé un nichoir.

Ruban d’Ogawa Ito, traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako. Editions Picquier poche.

 

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27 mai 2018

Léonard & Virginia Woolf

Je te dois tout le bonheur de ma vie
de Carole d’Yvoire

J’ai beaucoup aimé ce livre, j’y ai découvert une autre vision de la vie de Virginia et Léonard Woolf. Je connaissais leurs histoires, leur vie commune, mais je n’aimais pas le ton dont les auteurs en parlaient.

Ce livre raconte leur rencontre, leurs premières années de mariage jusqu’à la création de leur maison d’édition, la Hogarth Press.
Page 59. C'est sans doute cette année-là, en 1903, qu'a lieu la première rencontre entre Leonard et Virginia, à Cambridge où les deux saurs sont venues voir leur frère avec Leslie. Mais on peut la qualifier de fausse rencontre. Pourquoi? Parce qu'elle n'est pas décisive, même si elle en possède en apparence tous les traits canoniques : «La scène de rencontre [...] appartient de droit au code romanesque, elle y figure avec son cérémonial et ses protocoles. L'action qu'elle met en œuvre est différente de toute autre dans la mesure où, plus qu'une autre, elle pose un commencement et détermine des choix qui retentiront sur l'avenir du récit et sur celui des personnages ; ceux-ci la subissent le plus souvent comme un ouragan et une rupture, parfois comme un investissement lent; ils l'éprouvent toujours (du moins l'un d'entre eux) comme une naissance et comme un engagement qui les entraîne malgré eux. »
Cette première fois, en effet, Leonard, saisi, en plein ravissement, ne tombe pas amoureux de Virginia, mais du tableau que forme l'ensemble de la famille. D'ailleurs, il avoue même à l'époque un penchant pour Vanessa en raison de sa ressemblance avec Thoby.

Page 133. Si le thème du mariage occupe toute la place dans leurs premiers romans, il nen va pas de même dans leur quotidien. C’est un peu comme s'ils étaient mariés depuis toujours. Leur vie ne change pas radicalement. Ils n'ont pas encore déménagé et surtout, ils continuent à faire partie du même groupe et se retrouvent pris dans ses activités. La raison en est simple, Leonard l'explique très bien, ce qui lie les membres de ce groupe les dépasse. C’est un état d’esprit. Et il a quelque chose d'irrésistible.

Dans un premier temps, l’auteure revient sur leurs enfances et jeunes années, avec leurs mondes, leurs cultures…

Carole d’Yvoire reprend les relations entre les membres des familles, et leur groupe d’amis.

Les illustrations, qu’elles soient en photos, peintures, extraits de documents ou de journaux amplifie encore le récit.
Page 72. Après trois années passées à Ceylan, j’avais sorti de mon esprit, et de ma vie, presque délibérément, tout ce que je considérais comme important avant de quitter l’Angleterre. Je m’immergeai dans mon travail, devint obsédé par lui. Mais seulement d’un côté. Je détestais le côté européen, le côté sahib blanc […] Je suis profondément ambitieux, mais je ne voulais pas devenir un impérialiste qui réussit, un secrétaire colonial ou Gouverneur […]. Je tombai amoureux du pays, de ses habitants, et de leur façon de vivre.

C’est très beau, j’ai passé par la suite un temps fou, à regarder et lire mes livres sur le groupe Bloomsbury, et surtout sur Vanessa Bell ! Page 98. 1910 va aussi marquer un tournant dans les relations entre Vanessa et Virginia. L’aînée, jeune mère depuis plusieurs mois, se montre très absorbée par son bébé, quand elle s’aperçoit que Clive s’est dangereusement rapproché de Virginia qui, autrefois, pourtant, ne le supportait guère et ne le trouvait pas digne de sa sœur. Tout cela ne serait pas si grave si cette dernière, flattée par l’intérêt que lui portait son beau-frère, ne répondait pas en flirtant assez ouvertement avec lui, sans mesurer la souffrance qu’elle provoque. D’autant plus que Clive devient son premier lecteur, qu’il l’admire éperdument et qu’elle a toute confiance en son jugement. Les choses n’iront pas très loin, même si Lytton les soupçonne, à tort, d’entretenir une liaison, mais la relation entre Vanessa et Virginia ne sera plus jamais la même.

 

Le livre se termine par les deux premières nouvelles qu’ils ont édité : Trois juifs de Léonard, et la marque sur le mur de Virginia.

Claude

Premières pages

Un monde en héritage

L'Angleterre à la fin du XIXe siècle est un pays puritain et puissant, un empire colonial de quatre cents millions d'habitants. La première puissance commerciale mondiale bénéficie de la stabilité du très long règne - soixante-trois ans - de la reine Victoria, parangon d'une vie exemplaire de devoir et de piété. Sa capitale, la « métropole crue... à l'épaisse et éternelle fumée de charbon » de Rimbaud, véritable Babylone des temps modernes, évoque, pêle-mêle, les crimes de Jack l'Éventreur, ­le procès d'Oscar Wilde, les enquêtes de Sherlock holmes, les études de Marx et d'Engels sur les classes laborieuses. La peur, l'effroi grouillent dans «la cité de la brume et des ténèbres peuplée jusqu'à la noirceur » et livrent un combat permanent avec la bienséance corsetée du moralisme victorien.

Londres, mégalopole bondée, éclairée au gaz, semble plongée dans un halo jaunâtre et un brouhaha perma­nent. Fiacres, omnibus à chevaux disputent les rues à ses nouvelles gares, « emblèmes d'une société obsédée par la vitesse et le déplacement... Vitrines de l'inventivité victo­rienne'». Les intérieurs, éclairés au gaz pour la plupart, sont très sombres, encombrés d'objets, les murs souvent obscurs, les cuisines et autres pièces du rez-de-chaussée privées de la lumière du jour.

C'est dans cet univers en métamorphose que naissent Virginia et Leonard. Enfants privilégiés, ils grandissent dans le même quartier protégé de la capitale : Kensington. Leonard Woolf voit le jour le 25 novembre 1880 au 101, Lexham Gardens, une maison géorgienne, désormais transformée en hôtel; Virginia Stephen, le 25 janvier 1882, dans le très huppé et victorien 22, Hyde Park Gate, au bout d'une impasse au calme provincial, tout près des jardins de Kensington, à l'ouest du plus grand parc de la ville (Churchill résidera et mourra au 28).

 Léonard & Virginia Woolf – Je te dois tout le bonheur de ma vie, de Carole d’Yvoire. Editions le livre de poche.

9782253071495-001-T

 

 

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