De Bloomsbury en passant par Court green...

10 mars 2017

Nos âmes la nuit
de Kent Haruf

Je suis gâtée en ce moment, je viens de terminer 3 beaux livres, que je n’avais absolument pas envie de quitter.

Je vais donc commencer par celui de Kent Haruf. Je me suis laissée bercer par l’histoire et maintenant que le livre est terminé, je me sens un peu songeuse. J’ai aimé ces quelques heures en compagnie des personnages et les questions qu’ils évoquent.

Addie est veuve depuis de nombreuses années, son fils vit à Denver avec sa famille, elle les voit rarement. Elle vit à Holt, une petite ville typiquement américaine. Les journées passent, mais les nuits sont difficiles, et pendant ces moments la solitude lui est insupportable. Aussi un jour, elle va frapper à la porte de Louis. Il habite tout près de chez elle. Page 10.

-   Vous vous demandez sans doute ce que je fabrique ici, dit-elle.
-   Eh bien, je ne pense pas que vous soyez venue me dire que j’ai une jolie maison.
-   Non. Je veux vous proposer quelque chose.
-   Ah ?
-   Oui. Une sorte de demande.
-   D’accord.
-   Pas en mariage, dit-elle.
-   Je ne l’avais pas compris comme ça.
-   Mais pas si éloignée, en fait. Je ne sais pas si je vais oser. J’ai un peu le trac maintenant. Elle eut un petit rire. Comme pour un mariage, décidément.
-   Quoi donc ?
-   Le trac.
-   Ça arrive.
-   Oui. Bon, je me lance.
-   J’écoute, dit Louis.
-   Je me demandais si vous accepteriez de venir chez moi de temps en temps pour dormir avec moi.
-   Quoi ? Qu’entendez-vous par là ?
-   J’entends par là que nous sommes seuls tous les deux. Ça fait trop longtemps que nous sommes sans personne. Des années. La compagnie me manque. A vous aussi, sans doute. Je me demandais si vous accepteriez de venir dormir avec moi certaines nuits. Discuter.

Louis abasourdi sur le moment, va rejoindre Addie, et ils passent une partie de certaines nuits, à se parler allongés l’un à côté de l’autre. Peu à peu, ils se rendent compte que leurs vies s’allègent, ils se retrouvent le soir, ils parlent un moment, ils se racontent et s’endorment. Ils ne se cachent pas, la petite ville cancane, mais ils ne s’en préoccupent pas, et la ville ainsi que la fille de Louis finissent pas accepter. Page 60. Un soir de juin, Louis dit : J’ai eu une idée aujourd’hui. Vous voulez l’entendre ?
-   Bien sûr.
-   Bon, je vous ai parlé de Dorlan Becker à la boulangerie et de sa remarque sur nous, et je vous ai parlé des anciennes camarades de lycée de Holly qui lui ont téléphoné.
-   Oui, et moi je vous ai raconté l’épicerie avec Ruth, et ce que la caissière a dit. Et la réplique de Ruth.
-   Alors voilà mon idée. On va faire de nécessité vertu. Allons en ville en pleine journée, déjeunons au Holt Café, descendons la grande rue, prenons notre temps et amusons-nous.
-   Quand voulez-vous faire ça ?
-   Ce samedi à midi quand il y a le plus de monde au café.
-   D’accord. Je serai prête.
-   Je passerai vous prendre.
-   Peut-être même que je mettrai une tenue bien colorée et bien tape-à-l’œil.
-   Exactement, dit Louis. Et moi une chemise rouge.


Un jour le fils d’Addie vient lui déposer son fils de 6 ans pour les vacances. Leur complicité s’en voit renforcé, ils prennent le temps, la vie est paisible et leur histoire naturelle, vraie et sans contrainte.

Page 112. Elle aida Jamie à se glisser dans le sac de couchage, Bonnie couchée sur l’oreiller près de lui.
-   Vous serez où ?
-   On dormira là, juste à côté de toi.
-   Toute la nuit ?
-   Oui.
Le garçon s’endormit et Louis et Addie réintégrèrent la tente au bout d’une heure, se déshabillèrent, s’allongèrent, se tinrent les mains et contemplèrent les étoiles par la fenêtre à mailles. Flottait autour d’eux une piquante odeur de conifères.
-   Si ce n’est pas le bonheur, dit-elle.

Ils se rendent compte qu’ils n’ont jamais été aussi heureux, qu’ils n’ont jamais aimé aussi librement, dans une osmose parfaite. Mais, après avoir récupéré le petit garçon, Gene le fils d’Addie commence son odieux chantage. A ce moment le livre devient difficile. De quel droit des enfants peuvent-ils se mêler de la vie de leurs parents ? Jusqu’où peuvent-ils aller ? Le chantage aux petits enfants est odieux ! Comment peut-on se permettre d’interdire à une personne d’aimer, tout cela parce qu’elle n’a plus 20 ans ?!!! Je résumerai en disant que je trouve que la « dictature » des enfants est intolérable.

Le débat est très habilement amené, c’est vraiment bien fait. Je ne connaissais pas l’auteur, j’ai beaucoup aimé le fait que sans en avoir l’air, il a construit cette très  belle histoire d’amour qui réunit deux solitudes. Il a su restituer une atmosphère paisible, sereine et lumineuse jusqu’au moment où le fils croit pouvoir gérer la vie de sa mère.

Ce livre est comme il y est écrit en quatrième de couverture : « une célébration de la joie, de la tendresse et de la liberté. De l’âge, aussi, qui devrait permettre de s’affranchir des conventions, pour être heureux, tout simplement. »

Je vais continuer à lire Kent Haruf, pour voir si son écriture continue à me transporter.

Claude

Première  page.

Et puis, il y eut le jour où Addie Moore rendit visite à Louis Waters. C’était un soir de mai juste avant qu’il fasse complètement nuit.

Ils habitaient à un pâté de maison l’un de l’autre dans Cedar Street, le plus vieux quartier de la ville, où des ormes, des micocouliers et un érable solitaire poussaient le long du trottoir en bordure des pelouses vertes qui s’étendaient jusqu’aux bâtisses à deux étages.

Nos âmes la nuit, de Kent Haruf, traduit de l’américain par Anouk Neuhoff. Editions Pavillon – Robert Laffont.

 

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23 février 2017

Ouvre les yeux
de Matteo Righetto

Il serait vain de dire que la séparation quel qu’elle soit, la fin d’une vie ou d’un amour ne sont pas des cassures dans nos vies, permanentes ou non. Ce livre est une « marche » vers l’apaisement, dans les deux sens du terme. Un retour dans le passé pour mieux accepter l’inacceptable.

A travers ses deux personnages principaux, Francesca et Luigi, l’auteur nous entraîne avec eux dans l’ascension du Mont Latemar, pour se souvenir des temps heureux avec leur fils Giulio, et essayer de retrouver la force pour continuer.

Ils remontent le temps, de leur rencontre, de leur vie commune, de Giulio jusqu’à ce moment, où ils se retrouvent tous les deux à faire cette ascension douloureuse.

J’émets un petit bémol pour ce livre, que j’ai toutefois dévoré, comme quoi ! Je n’aime pas le style de la narration à la seconde personne du singulier et du pluriel. Il semble que cela soit à la mode, on le voit beaucoup se développer sur les blogs, les gens parlent d’eux en disant « tu ». Peut-être est-ce une nouvelle mode ? Bon, en tout cas, je n’y adhère pas. Heureusement, ce livre est profond, et malgré ce  bémol, il reste fort, il bouleverse, fait réfléchir et ou se souvenir. J’aime la nature, j’habite tout près d’une rivière (à peine 100 mètres), et je trouve que c’est une façon incroyable de se ressourcer. Cet aspect du livre, m’a vraiment séduit. Page 91.Vous ne trouvez pas tout de suite le bon rythme, la respiration profonde ou la régularité de la marche. Mais votre volonté vous fera surmonter les premières difficultés, comme une force invisible vous poussant à vous dépasser. Et à aucun moment vous ne penserez ne pas pouvoir y arriver.

Tu t’arrêteras de temps en temps pour reprendre ton souffle et elle fera de même, en s’arrêtant parfois derrière toi, parfois un peu en avant et de plus en plus souvent à tes côtés. Aucun échange entre vous pour dire la fatigue, pas de paroles d’encouragement non plus. Vous ferez de petites  pauses, le souffle court, le regard voilé, au milieu d’une forêt pleine de vitalité, de sons limpides et nets comme les cris répétés de la fauvette et de la mésange.

Face à cette nature « hostile » ou inhabituelle à leurs quotidiens, aux efforts qu’elle leurs demande, ils se rappelleront, et revivront des instants précieux à deux, malgré tout le passé malheureux qui a balayé les années bonheurs.

Ce que j’aime également dans ce texte, c’est le fait que l’auteur met à nu ses personnages, il n’hésite pas à donner leurs manières différentes de gérer les cassures de leurs vies. Celle d’une femme et celle d’un homme meurtris.

Page 149. Giulio était dans cet état depuis deux ans mais avec sa mort, c’est comme si pour Francesca son propre nom se perdait à jamais quelque part dans l’univers. A l’intérieur d’elle, tout meurt.
Les premiers mois sont insupportables. Comme si elle avait perdu son dernier souffle, elle se sent comme une chose jetée dans un coin, un chiffon tombé par terre dans la boue, un être ignoble qui fait mine d’être lui-même face à sa vie misérable.
Elle ressent une immense fatigue face à l’existence. Elle craint de devenir folle, de finir par sombrer pour de bon dans la folie.
Avec le mort de Giulio, elle a l’impression d’affronter un virage aveugle sur une route inconnue.
A partir de ce jour quelconque et vide de sens, Francesca s’enferme chez elle pendant plusieurs semaines.
Elle se nourrit d’une seule certitude : l’absolue impossibilité d’être comprise.

Page 151.Luigi décide immédiatement de partir et de faire un voyage en Islande, tout seul.
Il y reste deux mois.
Il ne veut pas regarder en lui-même ni mieux se connaître mais seulement rester seul.
Il vit des moments d’accablement, comme si tout se détraquait dans sa tête et dans l’univers et il se met alors à marcher, à voyager, il explore des lieux à la nature encore vierge, âpre et sauvage, en quête de quelque chose qui lui permette de ne plus ressentir, de ne plus  Il ne sait plus qui il est, ce qu’il porte en lui, tout finit par se brouiller.
Plus d’une fois, il se demande quand il va finir par se réveiller.
Il comprend qu’il n’est rien, si ce n’est l’ombre d’une ombre.
Pendant ces sombres journées, pendant toutes ces semaines, pendant ces premiers mois, il a l’impression d’exister sans être là, comme le vide.
Mais il est sûr d’une chose : au-delà de ses rêves et de ses délires, Giulio a finalement pu reconquérir sa dignité et sa liberté.

Il y a une phrase au début de ce livre de Bernard de Clairvaux qui m’a je pense décider à craquer pour ce livre ! Tu trouveras plus dans les forêts que dans les livres. Les arbres, les rochers t’enseigneront les choses qu’aucun maître ne te dira.

Claude

Ouvre les yeux de Matteo Righetto, traduit de l’italien par Anne-Laure Gonin-Marquer. Ed. La dernière goutte.

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17 février 2017

Comme vous pouvez le constater, je ne suis pas vraiment présente sur mon blog en ce moment. Je ne l’arrête pas, non pas du tout ! J’ai juste, jetée par inadvertance toutes mes notes !!! Oui, oui, ça arrive ! J’avais beaucoup de retard, c’est vrai, j’avais lu de très beaux livres. J’avais pris plein de notes, fait mes billets, sur un cahier que j’ai terminé… et avant de les taper sur l’ordinateur et les mettre sur mon blog, j’ai jeté le cahier. Oui, oui, j’avais tout simplement oublié de vérifier ce qu’il y avait dedans. Je me souviens bien du geste…  L’hiver est long, et entre la grippe, les sinusites, la fatigue s’était bien installée, et entre-temps pour me changer les idées, j’ai lu toute une série de polars, je suis passée à autre chose. Dommage, ha l’étourderie !!! Enfin, bref, ça ne me fait pas perdre le sourire pour autant.

Et voilà, que depuis dimanche je n’arrive plus à me concentrer sur un livre, ça arrive à tout le monde… ça reviendra, pas d’inquiétude. J’avoue que c’est assez déstabilisant, aussi je me contente de lire quelques pages de mon cher Mobidyck. J’ai dû le lire 4 fois, et s’il y a un livre qui devrait me réconcilier c’est sûrement celui-ci. Et puis, je pense que de petites pauses ne sont pas négatives et permettent de se concentrer sur autre chose, pour mieux revenir vers les livres.

En attendant, je vous dis à bientôt,

Claude

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28 janvier 2017

Emmanuelle Riva est décédée hier, je vous en parlais il y a peu de temps. J’aimais l’actrice, j’aimais la poète.

Claude

 

S’éteindre de sourires
être à ne plus finir
mon pauvre corps
je l’ai mis debout
à côté de moi
restes d’un beffroi
sur l’âme de la plaine

1986

 

Rêve de théâtre

Cheminement de tous les clochers
sur le ciel
guet-apens très doux
des aéroplanes
sur ton cœur
comme les hirondelles
que tu apprivoises
avec ton ombre

Tu peux t’éloigner
dans la magie
des fleurs nocturnes
tu peux prendre la tempête
pour amie
je serai ce lac de brume
à ton arrivée
ce lac de brume
et tu diras que tu aimes
toutes les lumières
de la  ville

____

 

L’amour se respire –
pour être, l’âme
est dans la ligne
de mire du corps

peut-être que je pleure
en dormant.
pour m’oublier moi-même
larmes inconnues
au réveil salé
des paupières

je brûle au centre d’un feu
qui ne change pas de place
ma fenêtre tourne
autour de la terre

je te vois tout près
le plein jour
est frappé de nuit
et moi, pulvérisée
en atomes de lumière.

-c’est l’été
la paix de l’été-

21 juin 2009

 

Le dernier village –dans la rue –

Les vieilles gens
c’est l’os du temps
de plus en plus
ils ont en moins

ils ressemblent
aux trembles
de l’hiver des jardins

le regard
est en retard
étang miroir
réservoir à la soif des bêtes

les dents espacées du sourire
hersent les souvenirs

Dieu récolte
des restes de peau fanée
plus douce que le silence

 

(nuit du 10 au 11 décembre 2010)

 

Poèmes extraits de « C’est délit-Cieux » Emmanuelle Riva. éd. bayard

 

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15 janvier 2017

Dessins
de Sylvia Plath
par Frieda Hughes

 

Si vous me suivez, vous savez comme j’apprécie les écrits de Sylvia Plath (d’où le Court Green). Je vous présente ici, un livre de quelques dessins que sa fille, Frieda a décidé de partager.

Le livre se compose de 4 parties : les dessins d’Angleterre, les dessins de France, les dessins d’Europe et enfin les dessins des Etats-Unis. Ils sont commentés par des passages de lettres ou du journal de Sylvia Plath.

J’aime vraiment beaucoup ce livre, en plus d’avoir une plume extraordinaire (à mes yeux), elle avait un coup de crayon tout aussi magnifique, fin et précis, comme ses mots.

Dans sa préface pleine de pudeur, Frieda Hughes, parle de sa mère, son père et son frère, tous trois décédés. Si pour ma mère la poésie passait avant tout, les arts plastiques n’en ont pas moins toujours été très importants dans sa  vie.

En Europe nous ne connaissons pas vraiment ou disons peu Sylvia Plath comme dessinatrice, mais cela ne m’étonne pas, j’avais vu les illustrations de ses contes pour enfants que j’avais trouvé très beaux.

Ce livre est près de mon lit, et sera bientôt usé à force d’être consulté !!

Dessins de Sylvia Plath, traduction de Valérie Rouzeau. Editions La table ronde.

 

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The pleasure of Odds and Ends (1957)

Dimanche matin 7 octobre 1956
Mon Teddy bien-aimé…

… De ma balade d’hier, j’ai rapporté à la maison un chardon pourpre et un bouquet de pissenlits, que j’ai dessinés avec amour attention ainsi qu’une théière et des châtaignes assez ratées je dois dire, mais je m’améliorerai avec la pratique ; le dessin m’apporte un tel apaisement, plus que prière, plus que la marche, plus que tout.

… avec tout l’amour et l’admiration de ta Sylvia

 

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Kettle, 1956.

 

Dessins de France

 

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Ted Hughes 1956

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Tabac opposite Palais de Justice, 1956.

 

Hôtel des Deux Continents Paris,
France le 25 août 1956

À la plus chérie des mères,

Nous sommes maintenant samedi 25, Warren est assis sur notre lit, en train de lire ta lettre pendant que Ted, de ses mains vigoureuses, lave sa chemise dans la cuvette. Notre voyage a été vraiment fatigant, mais nous nous sommes bien amusés. C'est à Benidorm la dernière semaine que j'ai été le plus heureuse, comme si je m'éveillais enfin à la beauté de la ville. J'ai réalisé de minutieuses esquisses à la plume lors de nos balades avec Ted, tandis qu'il lisait, écrivait ou méditait à mes côtés. Il adore m'accompagner quand je dessine, il aime beaucoup mes croquis et se réjouit que je me sois remise au dessin. Attends de voir mes encres de Benidorm - les meilleures de toute ma vie, le style très appuyé des traits, des ombres; et pas les plus simples des sujets : le marché aux paysans (ils se sont attroupés autour de moi comme des enfants curieux, et un petit monsieur qui voulait que son étal figure sur mon dessin y a suspendu une guirlande de gousses d'ail tout artistique pour capter mon attention) ; une composition de trois sardiniers dans la baie avec leurs lampes élaborées et encore une autre réussie du promontoire et les maisons surplombant la mer. Je vais rédiger un article à leur propos et les envoyer au Monitor. Je crois que je suis en train de concevoir une sorte de style primitif bien à moi que j'aime vraiment beaucoup. Tu vas voir. Le croquis de Cambridge n'était rien en comparaison de ceux-ci. Ted veut que je dessine encore et encore...

… Sivvy

 Je vous laisse découvrir le reste du livre, et vous plonger dans les écrits et les dessins à votre rythme, à votre guise.

Claude

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13 janvier 2017

En attendant mes billets (que je dois commencer à faire ce week-end…) voici quatre poèmes d’Emmanuelle Riva, extraits de son livre : C’est Délit-Cieux ! Le livre est construit en trois parties, la première une interview, la seconde, une partie photo et enfin la troisième une sélection de poèmes d’hier et d’aujourd’hui.

J’aime la force qui se dégage des poèmes.
Claude

 

Sfrezzature (insolence élégante)

Tu enfantes le jour
au sortir de la tombe
l’aube te soulève
tu entres dans la mer
et tu te mets sous la dent
l’or cassé du soleil

Irruption de fleur
Hexagone
parfum de langue
initiale
sur jachère ingénue
embardée du départ
par l’œsophage
de l’Infini
l’hors d’haleine
de l’Amour.

Emmanuelle Riva – 6 août 2014 au lever du jour

 

Corps millénaires,
l’être entier de l’amour
trace la solitude
des caresses de l’ombre
qui croise la lumière ;

l’aujourd’hui
vient de l’hier
comme le père
porte son enfant
sur les épaules.

Emmanuelle Riva – Août 2014

 

Brûle ma face
et brûle ma pensée

et brûle aussi mes os

parce que je t’aime

et qu’il ne soit plus question
de rien
entre nous

Emmanuelle Riva – Afrique 1969

 

Le dernier village

-   dans les rues –

Les vieilles gens
c’est l’os du temps
de plus en plus
ils ont en moins

ils ressemblent
aux trembles
de l’hiver des jardins

le regard
est en retard
étang miroir
réservoir à la soif des bêtes

les dents espacées du sourire
hersent les souvenirs

Dieu récolte
des restes de peau fanée
plus douce que le silence.

Emmanuelle Riva – nuit du 10 au 11 décembre 2010 –

 

C’est Délit-Cieux !, « entrer dans la confidence » d’Emmanuelle Riva, Entretien avec Arnaud Schwartz suivi de poèmes d’Emmanuelle Riva. éditions Bayard.

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01 janvier 2017

La vie lente des hommes
de Sylvie Aymard

 

    Bussy n’a pas 15 ans quand elle s’aperçoit qu’elle est enceinte de Daniel. Il mourra avant de le savoir. Nous sommes en 1940. Page 32. Matteo vint chercher sa fille. Lorsqu’il entra, Bussy dérangea d’une main brusque tous les sièges vides autour de la table. Ils repartirent à Paris juste avant la fin de la guerre. Sans parler de Daniel. On ne reparlera plus jamais de Daniel. Elle rentrera alors avec son père à Paris, où ils élèveront ensemble la petite Esther. A la libération, elle rencontre Tristan. Ils se marient, et le père de Bussy, décidera de rentrer en Italie, là où sont ses racines.

Page 73. Tristan posa une longue main possessive sur le bras de Bussy pour la guider vers la voiture. Aucun sujet de discussion ne lui vint. Ne plus la quitter, c’est tout.

    Esther grandit entre l’amour démesuré que Tristan éprouve pour Bussy, et la langueur de cette dernière face à la vie. Elle sent qu’on ne lui dit pas tout, qu’il y a quelque chose en suspension dans leur vie.

    Par petites touches, Sylvie Aymard nous révèle les secrets de Bussy, le malaise d’Esther, l’amour infini de Tristan, et enfin, leurs libérations (délibérée ou subie), chacun à leur manière.

    Bussy en restant dans son passé, Tristan en adorant sa femme, ont fait qu’Esther au milieu d’eux a toujours cherché sa place dans leur vie, et dans sa vie. L’oubli, l’abandon sont au cœur du livre, mais, la puissance destructrice de l’ignorance est ce que je retiendrai de ce roman. Je n’avais jamais lu Sylvie Aymard, et c’est une belle découverte de fin d’année.

Claude

Première page

Elle porte un châle en laine, croisé fort dans le dos, contre la primo-infection. Même en ce début septembre presque torride. L’après-midi est roux, teigneux, crépitant de soleil.

En face de son immeuble, au milieu d’un terrain mal foutu, plein de trous secs, d’herbes jaunes et du chaud dans l’air qui cherche le vent : elle attend les autres. Impatiente, elle tape du pied, soulève une sale poussière. Soudain, l’espace aride se remplit d’une giclée de gosse qui la rejoignent.

Et ça court partout, se presse de jouer, la salive filante, les cris poussés trop fort, pour rien.

Pour faire le bruit des enfants.

La vie lente des hommes de Sylvie Aymard. Editions Maurice Nadeau.

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31 décembre 2016

Je vous souhaite une bonne année 2017, une bonne santé, et plein de bonnes choses.

Je sais que cela peut faire sourire, mais c’est le plus important, quand elle est là, nous sommes libres, croyez-moi !

 

Je suis une solitaire, et je n’aime pas spécialement fêter le 31 décembre ou plutôt le 1er janvier. Chez moi, nous ne le fêtions pas, mes parents travaillaient et nous, nous donnions un coup de main le lendemain. C’était sympa, mais cela fait que je n’ai jamais pris du plaisir à faire la fête pour faire comme tout le monde. Alors, ce soir, je vais me régaler avec une soirée « William Holden », quelques dvd à revoir, vont faire mon bonheur.

Bonne soirée à tous

 

Claude

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30 décembre 2016

Le châle
de Cynthia Ozick

Dans le camp où elle a été emprisonnée, Rosa est avec sa nièce Stella et sa petite fille. La petite Magda, est née dans le camp dans le plus grand secret, née d’un viol d’un soldat allemand, elle est cachée dans un grand châle. Un « doudou » qui la rassure, qui la calme lorsqu’elle a faim, elle le tète, etc. Elle grandit, elle ne pleure pas, elle ne parle pas, et reste emmitouflée, tranquille. Mais un jour, où il fait très froid, Stella n’y tient plus, elle prend le châle pour se réchauffer, Magda veut le récupérer, et elle qui n’avait jamais marché ni parlé, se sauve dans la cours, en criant « Mama ». Malheureusement, elle se dirige droit vers un soldat allemand, qui la prend et la jette sur les fils électrifiés. Page 17. Magda titubait dans la lumière périlleuse du soleil sur la place, griffonnant de ses si pitoyables petits tibias tordus. Rosa voyait. Elle voyait que Magda allait mourir. Une houle de commandements monta dans les seins de Rosa, martelant ses tétons ; aller chercher, prendre, apporter ! Mais elle ne savait pas de quoi s’occuper d’abord, de Magda ou du châle.

Trente ans plus tard, Rosa a bien essayé de s’en sortir, de recommencer, mais en vain. Page 23. Rosa Lublin, qui était folle et brocanteuse, renonça à sa boutique – elle la démolit de ses propres mains – pour aller s’installer à Miami. C’était de la folie. En Floride elle devint dépendante. Sa nièce de New York lui envoyait de l’argent et elle vivait parmi les personnes âgées, dans un trou sombre, une chambre individuelle dans un « hôtel ».

Alors qu’elle essaie de survivre, Rosa demande à Stella de lui envoyer le châle rouge qu’elle lui avait demandé de conserver. Tout le passé remonte, les douleurs, la perte de la petite Magda, sa chaleur, sa tendresse. Dans les mêmes temps, elle rencontre un vieux polonais à la laverie, il arrive malgré ses réticences à entrouvrir son monde. Page 27. A la laverie elle s’assit sur un banc de bois fendu et contempla le hublot rond de la machine à laver. A l’intérieur, la déferlante de bulles de détergent écumait et giflait ses sous-vêtements contre la vitre. Un vieux était assis les jambes croisées à côté d’elle, feuilletant un journal. Elle regarda de son côté et vit que les manchettes étaient toutes en yiddish.

Le livre traite de la survivance, de la reconstruction et de la force qu’il faut pour surmonter l’inconcevable. Je pense que c’est un livre sur « l’oubli nécessaire », l’oubli pour recommencer ou continuer.

Il y a une grande oubliée dans ce livre, c’est Stella. Stella la maltraitée, celle qui doit sa vie à Rosa, celle à  cause de qui Magda est morte. On sent en transparence sa souffrance à elle, son besoin de protéger Rosa tout en la laissant vivre sa vie telle qu’elle l’entend.

Ce livre est très triste et laisse un sentiment très fort. Sa sobriété fait des souvenirs de Rosa un chant d’amour maternel au cœur de l’enfer des camps, de la souffrance et de l’inadmissible. Il nous dit à quel point il ne faut pas oublier l’histoire.

Claude

Première page

Stella, froide, froide, le froid de l’enfer. Comme elles marchaient sur les routes ensemble, Rosa avec Magda blottie entre ses seins meurtris. Magda enveloppée dans le châle. Parfois Stella portait Magda. Mais elle était jalouse de Magda. Maigre fillette de quatorze ans, trop petite, avec elle-même des seins maigres, Stella aurait voulu être enveloppée dans  un châle, cachée, endormie, bercée par la marche, bébé, rond nourrisson qu’on porte dans les bras. Magda prenait le téton de Rosa et Rosa ne cessait jamais de marcher. C’était un berceau qui marchait. Il n’y avait pas assez de lait ; parfois Magda tétait de l’air ; alors elle criait. Stella était famélique. Ses genoux étaient des tumeurs sur des bâtons, ses coudes des os de poulet.

Rosa ne sentait pas la faim ; elle se sentait légère, non pas de la légèreté d’une personne qui marche, mais de celle d’une personne qui s’évanouit, qui entre en transe, suspendue dans une convulsion, devenue déjà un ange flottant, la conscience en éveil et voyant tout, mais en l’air, pas vraiment là, ne touchant pas la route.

Le châle de Cynthia Ozick, préface de Valentine Goby, traduction de Jean-Pierre Carasso. Editions de l’Olivier.

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23 décembre 2016

La mort a chevauché hors de Perse
de Péter Hajnoczy

 

    L’homme adulte raconte le jeune homme qu’il était. Plus précisément, le jeune qu’il était et l’homme qu’il est encore : en couple avec une femme et l’ALCOOL.

    Les deux femmes ont le même but, celui d’essayer de sauver leur histoire d’amour que l’alcool met en danger. Il les entraîne dans ses ruses, ses mensonges pour essayer de conserver et la femme et l’alcool. Jeune ou adulte, ses réactions sont les mêmes, même s’il se dit qu’il veut décrocher, son addiction reste la plus forte, au point où l’on se demande s’il a    vraiment envie de l’arrêter. Mais cela, je crois qu’il faut avoir une addiction pour le comprendre.

Page 43. En même temps, il croyait tout et son contraire. Il se décida pour une action brutale et déterminée ; il se leva, se tourna vers le soleil et, en cachette, prit les cigarettes et les allumettes dans sa main. Excuse-moi, dit-il à Krisztina, j’ai une espèce de gastroentérite, il faut que j’aille quelque part, je reviens tout de suite. Il avait aussi de l’argent sur lui, un billet de vingt forints caché dans son paquet de cigarette ; avec cela, il boirait deux bières.

Page 55. Le garçon était bien conscient que sa situation n’avait rien d’encourageant, surtout depuis qu’il avait bu de la bière. Il était également conscient d’avoir perdu toute son assurance après l’hiver à Rakoscsaba. Il était devenu lâche, il se comportait comme un mendiant devant les femmes, et cela, manifestement, Krisztina l’avait senti. En effet, il ne lui serait jamais venu à l’esprit auparavant de se demander ce qu’une femme pouvait penser de ce qu’il boive ou qu’il fume. Il buvait ouvertement et non pas en cachette, dans son coin, en racontant des mensonges. A cette époque-là, il n’était dépendant des caprices d’aucune femme et il acceptait les faveurs de n’importe quelle femme comme allant de soi –par exemple, le fait de coucher avec elle ; il n’accompagnait aucune femme pour une visite à l’hôpital et il ne faisait pas non plus la roue devant sa tante ; c’était une sorte de beau gosse plein d’entrain qui pouvait choisir à sa guise parmi les femmes.

    Ma manière de résumer le livre  peut sembler succincte, mais il va beaucoup plus loin. En le lisant, on ressent à quel point les addictions peuvent mener des vies, à quel point elles peuvent tout dévaster.

    J’ai apprécié le livre, j’ai un bémol, non pas par rapport à l’histoire et à l’écriture, c’est intelligent et passionnant, sinon le livre n’apparaîtrait pas sur mon blog. Non, mon souci vient de la quatrième de couverture. Je n’aime pas les éditeurs qui ne sont pas capables de résumer un livre sur leur 4ème de couverture et reprenne un passage qui ne reflète pas forcément le contenu. Dans ce cas précis, l’extrait qui est édité ne représente pas le livre, il laisse transparaître beaucoup plus de poésie qu’il n’y en a réellement dans le roman. En même temps, il est vrai qu’il résume très bien la vie de l’homme, mais pour que nous, nous le comprenions, il faut que nous ayons lu le livre, et nous ne pouvons pas en lisant cela deviner que nous partons dans l’histoire d’un homme qui n’arrive pas à combattre ses démons. 4ème de couverture.

Intuitivement, l'homme savait que la ville inconnue avait été habitée autrefois par des Perses et qu'elle avait été détruite par une guerre cent trente ans auparavant. Étincelantes sous le soleil, les ruines des maisons jaune moutarde revêtaient toute sorte de formes géométriques.

Tantôt l'homme trébuchait dans la poussière jaune au milieu des pierres jaunes, tandis qu'il essayait de traverser la ville pour rejoindre sa femme, tantôt il dominait à nouveau la ville, et se voyait en train de trébucher dans le labyrinthe des ruines. [...] Mais quelque chose lui disait qu'il ne pourrait jamais traverser la ville morte. Il trébucherait au milieu des murs jaunes jusqu'à ce qu'il s'écroule et qu'il meure.

 J’ai aimé le livre, malgré cela. Je suis toujours étonnée de ces façons de faire, ça s’appelle marketing, mais bon...

 

Claude

Première page

La voici la terrible page blanche, vierge, sur laquelle je dois écrire, pensa-t-il. Il allait déjà un peu mieux ; il essaya de se mettre au travail.

De mi-juillet à fin novembre, à part quelques courtes interruptions, il n’avait pas dessaoulé, n’avait pas écrit une seule ligne. Avant cela, il s’était trouvé embarqué dans  une relation bizarre et équivoque –que quelqu’un de l’extérieur aurait pu à juste titre juger insensée – avec une fille de dix-neuf ans. De plus, l’histoire les avait sérieusement affectés, surtout sa femme et lui ; la fille, elle, était sortie indemne de cet imbroglio.

A présent, il feuilletait les notes qu’il avait écrites durant la période où il se saoulait et les deux cent soixante-dix pages dactylographiées qu’il savait devoir jeter. Tout au plus, pourrait-il en conserver un ou deux paragraphes et quelques phrases.

« Trois années de travail. »

Il ne se désolait plus pour le temps gaspillé, il ne faisait que constater les faits. Il jetait des choses du genre :

« J’ai apporté sept bouteilles de bière Steffl et deux bouteilles de vin blanc léger, et comme par distraction, j’ai ouvert deux bouteilles de bière, j’ai rempli deux verres, j’en ai placé un devant ma femme sur la table. A. a bu la bière et, comme toujours, elle l’a bue avec plaisir comme quelqu’un qui, grâce à un compteur interne dissimulé dans son organisme, boit uniquement la quantité d’alcool qui lui fait du bien et n’est donc pas obligé de s’arrêter pour ne pas dépasser sa limite en buvant ne serait-ce qu’un verre de trop.

La mort a chevauché hors de Perse, de Péter Hajnoczy, traduit du hongrois par Charlotte Karady. Editions Vagabonde.

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