De Bloomsbury en passant par Court green...

14 juin 2017

Une offrande à la tempête

Une offrande à la tempête
de Dolores Redondo

J’avais envie de lire un polar, j’ai donc emprunté « une offrande à la tempête », jusque-là tout va bien. Tout ce gâte un peu lorsque je me suis rendue compte que c’était le troisième volet d’une trilogie ! Bien entendu je n’avais pas lu les deux premiers.

Pas de soucis, l’histoire est tellement bien « ficelée » que l’on peut lire ce livre indépendamment des deux autres. C’est un très bon polar, jusque la fin on est tenu en haleine, et je ne suis pas complètement sûre que l’histoire se termine là ! Qui sait je lirai peut-être un quatrième.

Tout commence par la mort subite d’une petite fille mise en doute par un médecin légiste. Le fait interpelle l’inspectrice Amaia Salazar. Elle décide de s’intéresser de plus près aux morts subites de nourrissons dans la région, et principalement celles des petites filles. Les doutes se confirment.

Ces meurtres seraient-ils des actes de l’inguma, cette créature maléfique issue de la culture régionale. Une secte qui contre un bébé promet la richesse, la jeunesse etc. Cela ramène l’inspectrice au meurtre de sa jumelle perpétré par sa mère alors qu’elles étaient encore des bébés.

C’est vraiment passionnant. Si pouvez encore, commencez par le début, je regrette un peu !

- De chair et d’os,
- Le gardien invisible,
- Une offrande à la tempête.

 

Claude

Première page

Sur la commode, une lampe éclairait la pièce d’une chaleureuse lumière rose qui se teintait d’autres nuances en traversant les délicats motifs de fées imprimés sur l’abat-jour. De l’étagère, toute une collection de petits animaux en peluche observaient de leurs yeux brillants l’intrus qui étudiait en silence l’attitude paisible du bébé endormi. Attentif, il écouta la rumeur de la télévision allumée dans la pièce contigüe et la puissante respiration de la femme qui dormait sur le canapé, éclairée par la lumière froide de l’écran. Il parcourut la chambre du regard, étudiant le moindre détail, absorbé par cet instant, comme s’il pouvait ainsi se l’approprier et le conserver éternellement, tel un trésor. Avide et serein à la fois, il grava dans son esprit le tendre motif du  Une sensation proche de l’ivresse envahit son corps et la nausée menaça au creux de son estomac. La petite dormait sur le dos dans un pyjama en velours, couverte jusqu’à la taille par un édredon à fleurs que l’intrus écarta pour la voir en entier. Le bébé soupira dans son rêve ; un mince filet de bave glissa de ses lèvres roses et dessina une trace  humide sur sa joue. Les petites mains potelées, ouvertes de part et d’autre de la tête, tremblèrent légèrement avant de s’immobiliser à nouveau.

 

Une offrande à la tempête de Dolores Redondo, traduit de l’espagnol par Judith Vernant. Editions Mercure de France.

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10 juin 2017

Colorado blues

Colorado Blues
de Kent Haruf

     Holt est une petite ville américaine du Colorado. Tout le monde s’y connaît. Toute l’économie tourne autour de la coopérative agricole. Lorsque le président décide de prendre sa retraite, le comité la confie à Jack Burdette, un enfant du pays. Jack est le « beau gosse » de la ville, l’espoir sportif déchu, le fêtard, etc. Il est marié à Jessie, une jeune femme simple et discrète.

Un soir, Jack disparaît avec la caisse de la coopérative, laissant derrière lui, Jessie enceinte et leurs deux enfants de 4 et 2 ans.

La ville ne fera pas de cadeaux à Jessie. Elle vend leur maison, trouve un travail, et continue sa vie comme elle le peut, en prenant soin de ses enfants. Page 188. Or, vers la fin du printemps, cette année-là, elle découvrit un moyen de solder son compte. Elle se mit à aller danser le samedi soir au Bar de la Légion.
Néanmoins, au commencement, personne n’avait voulu danser avec elle.

…Pages 190/191. Ils passaient « I love you in a thousand ways » de Lefty Frizzel, cette chanson qui promettait une vie nouvelle et la fin des jours de cafard, cette chanson qui avait un tempo assez lent pour permettre à Vince Jr. d’exercer sa magie habituelle. Conduisant Jessie sur la piste bondée, il la plaqua contre la boucle de sa ceinture ; puis il se mit à lui lever et à lui baisser le bras, à la repousser en arrière en un pas de deux superbement chaloupé tandis qu’elle conservait cette expression d’invite permanente sur son visage et qu’il continuait à sourire au-dessus de sa tête avec une satisfaction évidente. Ils dansèrent comme ça plusieurs morceaux rapides grâce auxquels Vince put faire la démonstration de son art du jitterbug – il la fit virevolter et exécuta des mouvements compliqués avec ses mains -, puis ils soufflèrent un peu avec un slow.

C’est donc ainsi que ça commença : de manière assez innocente, je suppose, car contrairement à certains hommes en ville, Vince Higgims, lui, ne voulaient pas de mal à Jessie Burdette. Je ne suis pas sûr que Vince ait même caressé le moindre espoir d’obtenir une récompense en fin de soirée. C’était simplement qu’il était saoul et qu’il aimait danser. On ne pouvait pas en dire autant des autres. Les autres, eux, n’avaient pas oublié le silo à grain.

8 ans après, Jack Burdette revient en ville…

C’est le journaliste du « Holt Mercury », qui connaît Jack depuis l’enfance qui se souvient pour nous.

J’ai lu tous les livres traduits en français de Kent Haruf. J’aime beaucoup sa façon simple de nous emmener au cœur des petites villes américaine, en l’occurrence à Holt. Il sait décrire avec beaucoup de sobriété et de pudeur les femmes et les hommes, leurs passions, leurs faiblesses mais aussi leurs qualités et leur envie de vivre. Il nous raconte ces gens dont on ne parle pas souvent, ceux que l’on ne voit pas, ceux de l’Amérique silencieuse.

Les livres de Kent Haruf :

-   Le chant des plaines

-   Les gens de Holt Country

-   Nos âmes la nuit

-   Colorado blues

Claude

Première page

Jack Burdette finit par revenir à Holt, au bout du compte. Personne n’y croyait  plus à ce moment-là. Il était parti depuis huit ans et personne à Holt n’avait eu la moindre nouvelle de lui dans l’intervalle. Même la police avait cessé de le rechercher. Elle avait suivi sa piste jusqu’en Californie, mais après son arrivée à Los Angeles elle avait perdu sa trace et, à la longue, avait laissé tomber. C’est ainsi qu’en cet automne 1985, à la connaissance des  habitants de Holt, Burdette se trouvait toujours là-bas. Il se trouvait toujours en Californie et on l’avait presque oublié.

Et puis, en fin d’après-midi, un samedi, au début du mois de novembre, il refit son apparition à  Holt.

Il conduisait une Cadillac rouge à présent. Ce n’était pas une voiture neuve ; il l’avait acheté peu après avoir quitté la ville, du temps où il avait encore de l’argent à dépenser. Elle n’en était pas moins voyante, le genre d’auto que vous auriez imaginée conduite par un maquereau de Denver ou par un tout récent milliardaire du pétrole à Casper, dans le Wyoming.

Colorado blues de Kent Haruf, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anouk Neuhoff. Editions Pavillons poche – Robert Laffont.

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30 mai 2017

Fin d’orage

L’orage a fait éclore là-haut une féérie
De grosses fleurs creuses à des cloches pareilles
Qui ébranlent dans le vent
Et allongent leurs battants pour frapper nos oreilles…
Fleurs aux lèvres charnues
Mordues par le soleil
D’où saigne la pluie,
D’où goutte la pluie comme un miel d’or –
Et ma terre adoucie fuit devant l’orage.

 

Visage

Cheveux…
gris d’argent,
tels des flots d’étoiles,
Front…
canot incurvé
qu’agitent les rides nées de la douleur
Ses yeux…
buée de larmes
qui se condense plus bas sur sa chair
Et ses muscles cannelés
sont des grappes de douleur
pourpres dans le soleil du soir
presque mûres pour les vers.

 

Conversion

Gardien des Âmes africain,
Ivre de rhum,
Repu d’un manioc étranger,
Soumis aux mots nouveaux et aux palabres creuses
D’un dieu sardonique au visage blanc -
Grimace, crie
Amen,
Chante Hosanna.

Extraits de « CANNE » de Jean Toomer, traduction de l’américain de Jean Wagner. Ypfilon.éditeur

 

Je reviendrai sur ce livre qui nous transporte dans la Géorgie du XXème siècle. Pour l’instant, je le savoure encore un peu !

Claude


Un chant immortel, un arbre qui chante 
Et redit tout bas les âme de l’esclavage,

Ce qu’elles furent, et ce qu’elles sont pour moi,
Et redit tout bas les âmes de l’esclavages.

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29 mai 2017

Chronique des évènements amoureux

Chronique des évènements amoureux
de Tadeusz Kowicki

Andrzej Wajda en a fait un film magnifique, le livre lui est sublime.
L’écriture nous emporte au cœur de ce premier amour, entre réalité et fiction ou rêve.

Witeck doit passer son bac, puis poursuivre ses études pour devenir médecin. Il n’a pas le temps pour l’amour, mais, un jour il rencontre Alina… Et là, les sentiments dépassent l’entendement, comme il se doit.

L’auteur a su rendre la puissance dévastatrice de cette première passion. 4ème de couverture. « C’est l’adolescence grave, la soif d’absolu, la chaleur inquiétante de l’été 1939, l’odeur de la rivière Wilia, le frisson vertigineux des premières fois. »

Il y a beaucoup de pudeur dans ce roman, il nous emmène dans un monde rude mais où seul le désir n’a de sens.

Claude

Premières lignes.

Voici comment tout avait commencé.
Le train, dans un long balancement monotone, s’enfonçait de plus en plus parmi les ravins sablonneux, les fourrés de genévriers, sous les tunnels ocre des pins rabougris. Un sauvage vent de printemps s’engouffrait dans le wagon et se déchaînait dans le couloir désert.

Le contrôleur moustachu perçait de son casse-noix argenté le billet de Witek. Une lanterne de laiton pendait sur sa poitrine. Du brûleur givré par le carbure s’écoulait une petite flamme bleue à peine visible à cette heure encore diurne.

Chronique des évènements amoureux, de tadeuzs Konwicki, traduit du polonais par Hélène  Wlodarczyck, postface d’Anne Simon. Editions Wildproject.

 

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Le sourire du chien

Le sourire du chien
de Dimana Trankova

John, un journaliste américain vient de se marier avec Iliana, une jeune bulgare. Ils partent trois mois en Bulgarie pour se marier à l’église et passer du temps en famille.

C’est au moment où ils arrivent à Sofia qu’un premier meurtre horrible est commis, puis un second. John pour passer son ennui et par la même occasion vendre un article décide d’enquêter. Pour l’aider, il engage Maya, une archéologue journaliste. Ils sont rapidement entraînés dans des énigmes qui mêlent l’archéologie, la philosophie et la mafia du pays. C’est un livre prenant, riche en détails sur les époques (notamment les thraces), et très riche en émotions et rebondissements !!! J’aime énormément ces livres dans lesquels on apprend plein de choses et qui nous entraînent dans des lieux inhabituels.

Claude

Première  page.

L’homme sur le rocher n’aurait jamais supposé pouvoir poser une telle question dans une situation analogue. Mais, comme il n’aurait jamais supposé se retrouver dans une situation analogue, il la posa tout de même.

-   Un couteau ordinaire ?

Il avait la bouche sèche. Il aurait tout donné pour un verre d’eau.

-   Ce n’est pas un couteau ordinaire, dit l’autre. Il est en fer.

L’homme sur le rocher ne voyait pas son visage, mais il percevait son souffle chaud chaque fois que l’autre s’approchait et déchirait sa chair et son couteau ordinaire.

Le sourire du chien, de Dimana Trankova, traduit du bulgare par Marie Vrinat. Editions Intervalle.

Merci Marie, pour ce beau cadeau.

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Mes prochains billets seront plus courts, mais j'ai très mal à la tête en ce moment, et j'ai du mal à supporter l'ordinateur, alors je réduis le plus possible mes écrits. Heureusement, je suis en vacances cette semaine ! à bientôt, Claude

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26 mai 2017

Au revoir, à demain

Au revoir, à demain
William Maxwell

Dans les années 1920, William est un jeune garçon solitaire, sa mère vient de mourir. Il se lie d’amitié avec un le jeune Cletus, un garçon de son âge. Une amitié silencieuse s’installe jusqu’au jour où le père de Cletus est accusé du meurtre de l’amant de sa femme. La vie les sépare alors. Ils ne se croiseront que 2 ans plus tard. Mais est-ce par pudeur ou par peur de réveiller le passé, William ne saluera pas Cletus, se disant qu’il lui parlerait un peu plus tard. Mais ce plus tard ne vint jamais, car il ne le revit pas de sa vie.

Jamais William ne se pardonnera cet instant, il le hantera toute sa vie. page 85. Si, en cet instant précis, je savais où se trouve Cletus Smith,  j’irais immédiatement lui expliquer. Ou essayer de lui expliquer. Il est possible, voire infiniment probable, que j’aurais aussi à lui expliquer qui je suis. Et qu’il n’aurait aucun souvenir de ce moment qui me tourmente depuis des années. Lui eut à vivre des épreuves autrement cruelles. Il  pourrait bien s’avérer que cette démarche, je l’aurais faite pour moi plus que pour lui.

Par ce livre, il reprend le fils de ses souvenirs, son vécu, celui de Cletus et l’histoire de ses parents par qui le drame arriva.

Ce roman est rempli de pudeur, William Maxwell explore ses tourments, ses vérités et ses sentiments, tout autant que les nôtres.

Il a su parler du regret, du remord et du mal que l’on a à se pardonner nos actes manqués. L’émotion est présente à chaque page, William Maxwell est maître dans la description des sentiments. J’ai beaucoup aimé ce livre, tout comme j’avais aussi beaucoup aprécié « Comme un vol d’hirondelle ».

Claude

Première  page

1.      COUP DE FEU

La gravière se trouvait à environ un kilomètre et demi à l’est de la ville. Elle avait la taille d’un petit lac et une profondeur telle que les garçons de moins de seize ans se voyaient interdire par leurs parents d’aller s’y baigner. Je ne connaissais l’endroit que par ouï-dire. Les gens parlaient d’un trou sans fond et comme, à l’époque, je m’intéressais beaucoup à l’idée que, à condition de creuser verticalement et suffisamment longtemps, on devait forcément se retrouver en Chine quel que soit le point de départ choisi, je prenais cette affirmation au sens le plus strict du terme.

Un matin d’hiver, peu de temps avant l’aube, trois hommes qui se trouvaient là pour charger du gravier entendirent ce qui ressemblait à un coup de feu. Ou à l’explosion d’un pot d’échappement, convinrent-ils aisément. En quelques secondes le jour s’était levé. Or, ils ne virent personne arriver à la sablière par le champ adjacent et nulle silhouette ne se profilait sur la route. Le bruit ne pouvait donc pas venir d’une voiture.

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23 mai 2017

Page 33

Un autoportrait :
La baignoire.

Moi, femme nue
Le torse plié
Une main protège le cœur :
Moi, poignardée, exsangue.

Je voile ma fatigue
Ce temps
Empoisonné.

Rien n’échappe
à Duncan,
Surtout, ma détresse
Dangereusement calme.

 

Page 69

Durant des heures, je travaille.

La dissonance des coloris
J’enduis la chair de ma sœur
De couches gluantes.

Mais ce n’est jamais ça.

A peine une ligne trace
Ses paupières closes.
Derrière, les eaux glauques
Noient son cerveau.
« J’ai l’impression de vivre une mort. »

 

Page 13

Tu mets du parfum à mes tempes
Eau de lavande
Comme le faisait mère.

Cette Deuxième Guerre à nos portes
Et dans la tête d’autres combats.

Les ténèbres nous cernent.

La mort de Julian ouvre la voie
A tous les autres malheurs.

Durant des mois, le monde vivant en horreur.

Ne plus voir ce fils, c’est ne plus rien voir.

Des mois de chagrin, inépuisable douleur.

Quand j’émerge
Mon reflet
Dans la fatigue du regard vitreux de ma sœur.

 

Page 87

Farmhouse à Charleston

Ma maison parle
Pour moi
De moi.

Je l’imprègne de beauté
La baigne de jeux de lumière
Comme mes tableaux.

Ma maison, une enclave
En territoire contaminé
Dehors, dedans.

 

Vanessa Bell, sœur de Virginia Woolf, de Louise Cotnoir. Editions de Norois.

Ce soir, je suis en vacances pour deux semaines. Vive les journées d’ancienneté ! Je vais pouvoir me reposer et profiter du soleil, de mes balades, de mes livres et de tout ce qui va avec le mot vacances, même peut-être un petit voyage à la mer.

En attendant, ce soir, je suis allée chercher ce livre que je m’étais commandée. Et je l’ai commencé en terrasse, cela s’appelle plaisir !

Louise Cotnoir, à travers sa poésie, nous entraîne dans le monde de Vanessa Bell, dans sa solitude, ses joies, sa vie, mais surtout, elle essaie de retranscrire ses relations avec sa sœur. J’ai pris beaucoup de plaisir à le lire, j’ai lu beaucoup de livres sur sa vie, et j’ai été enchantée de me rendre compte que je connaissais les instants qu’elle retraçait à travers ses poèmes, ainsi que les tableaux qu’elle décrivait. Un seul bémol pour moi, il n’y avait pas à mettre sous le titre Vanessa Bell « la sœur de Virginia Woolf ». Vanessa Bell vit sans Virginia Woolf. Cela fait très marketing ! Beaucoup connaissent Virginia mais pas Vanessa. Moi, mon héroïne, c’est Vanessa !

D’ailleurs, l’année prochaine, je vais aller visiter sa maison « Farmhouse » à Charleston. J’ai hâte d’y aller, cela fait des années que j’en rêve ! et si j’ai le temps, j’irai également à Monk house, où elle avait également fait la décoration.

Claude

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18 mai 2017

Un roman naturel

Un roman naturel

De Guéorgui Gospodinov

 

Ce livre est une petite pépite. Il est décrit comme un livre heureux, et c’est exactement comme cela que je l’ai ressenti.

C’est ce que j’appelle un roman à facettes, (je ne suis pas sûre de mon terme, mais c’est celui que j’emploie). Il y a l’histoire de fond, ici le divorce de l’écrivain. Page 25. J’imaginais la présence à notre divorce, de presque tous les invités qui étaient à notre mariage. Les deux rituels sont tout de même fortement liés entre eux. Il serait honnête que les témoins d’alors se présentent aussi maintenant. Au moins, nous nous épargnerions la gêne d’avoir à informer chacun individuellement que nous étions désormais séparés, que je ne répondais plus à l’ancien numéro de téléphone, etc. J’imaginais aussi nos proches en train de pleurer en écoutant notre « oui définitif et irrévocable »d en réponse à la question de la juge. Mais ils avaient aussi pleuré au mariage.

-   Et alors, il ressort que le mariage s’étend entre deux « oui », ai-je dit, pour éluder sa réplique.

La grossesse de ma femme était maintenant patente.

Ecoutez, restons-en là pour cette fois. De toute façon, on a le temps jusqu’à l’audience définitive.

Et des histoires, des idées, des anecdotes qui ont pour lui pour but de mettre des mots, sur les choses, des idées, des souvenirs et des expériences. Il y en a qui m’ont beaucoup plu, par exemple, il veut écrire un roman des débuts, c’est grandiose. Il y en a de ce type tout au long du livre, et j’adore. Page 57. Je pense à un roman fait uniquement de verbes. Sans explications, sans descriptions. Seul le verbe est honnête, froid et exact. Le début m’a coûté trois nuits. Je fumais cigarette sur cigarette et, pour finir, je n’ai rien écrit. Quel verbe devait être le premier. Tout semblait médiocre, inexact. Chaque verbe était le suivant. Si on s’arrête sur le verbe « enfanter », juste avant lui, il y a « concevoir », et encore avant « s’accoupler », « désirer », et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’on en revienne à « enfanter ». Cercle vicieux merdique. Des verbes à tous les niveaux : mouvements de liquide à l’intérieur de l’organisme pour atteindre l’équilibre homéostatique, oscillations dans la membrane cellulaire, transmission de signaux par les neurones, verbes dans les alvéoles.

Je suis sûr que tout a commencé à partir d’un verbe. Il ne pourrait en être autrement. Je me suis levé. Ai allumé une cigarette. Suis allé à la fenêtre. Ma femme est entrée. Tu te couches ? Non.

Elle a haussé les épaules puis elle est sortie. Je l’ai imaginé lissant les draps dans sa partie du lit, tandis que les chats se glissent aussitôt avec elle sous la couverture.

A première vue, « un roman naturel » pourrait passer pour un livre assez léger. Il n’en est rien. Il nous happe, il nous fait réfléchir sur un millier de choses, que ce soit sur l’époque, sur la séparation, et les histoires que tout ceci inspire à l’auteur. Est-ce parce que je l’ai lu pendant  une période où  je suis extrêmement fatiguée, je ne sais pas, il résonne.

Plusieurs fois, je me suis posée la question, mais qu’est-ce qu’un roman naturel ? Oui, qu’est-ce qu’un roman naturel ? Page 76. Ces deux histoires sont bien entendues des inventions. Même si, pour moi, elles ont une résonnance très réelle. Je suis assis dans ma chambre, j’invente des  histoires et j’essaie d’être joyeux. Pourquoi est-ce que je fais tout cela ? Pourquoi est-ce que j’essaie de faire un Roman naturel ? A cause d’une femme que je dois oublier ? Pour me rappeler comment je vivais auparavant ? Dans ces histoires, il y a beaucoup de géographie et cela me tranquillise.

Ce livre ne va pas intégrer tout de suite ma bibliothèque, j’ai bientôt une semaine de vacances et je vais en profiter pour relire certains passages. Pour aller plus loin, pour mieux le savourer encore.

C’est le troisième livre que je lis de Guéorgui Gospodinov, et c’est toujours une belle découverte. Je tiens à remercier Marie Vrinat pour m’avoir fait découvrir ce livre. C’est un beau cadeau.

Claude

Première page

Nous nous séparons. Dans le rêve, la séparation n’est liée qu’au fait de quitter la maison. Tout, dans la pièce, est emballé, les cartons s’entassent jusqu’au plafond, et  pourtant on a l’impression d’espace. La famille – la mienne et celle d’Ema – remplit le couloir et les autres pièces. Ils chuchotent, murmurent, dans l’attente de ce que nous allons faire. Ema et moi, nous sommes debout près de la fenêtre. Il ne nous reste plus qu’à partager une pile de disques. Brusquement, elle sort le plus haut de sa pochette et le jette avec force par la fenêtre. Celui-ci est à moi, dit-elle. La fenêtre est fermée mais le disque passe au travers, comme si c’était de l’air. Instinctivement, je sors le second et je le lance également.

Un Roman naturel de Guéorgui Gospodinov, traduit du bulgare par Marie Vrinat. Editions INTERVALLES.

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03 mai 2017

L'ange de pierre

L’ange de Pierre
de Margaret Laurence

 

L’ange de pierre est ce qu’on appelle un roman à tiroir. J’avoue que je déteste ce terme, mais je n’en vois pas d’autres !

Il aborde le thème de la vieillesse par le biais d’une femme de 90 ans Hagar, qui comme elle le dit : page 263 : Dieu ce que mon univers a rétréci ! Ce n’est plus aujourd’hui qu’une immense salle pleine de hauts lits en fer blancs avec, dans chacun d’eux, quelque chose de recroquevillé qui ressemble à un corps de femmes. Cette phrase revient plusieurs fois dans le roman, et à chaque fois, elle m’a énormément touché. « mon univers se rétréci », ça m’a fait penser à ma grand-mère qui a vécu jusqu’à 100 ans, dont les 10 dernières en maison de retraite, dans une petite chambre impersonnelle.

Hagar vit avec son fils aîné, Marvin et son épouse Doris. La vie l’a usé, elle perd la mémoire, tombe quelque fois, mouille ses draps et oblige Doris à se lever toutes les nuits. Doris a de plus en plus de mal à s’occuper d’elle. Ils décident de vendre la maison, mais pour cela, il faudrait qu’Hagar aille en maison de retraite, ce qu’elle refuse catégoriquement. Page 83.
- Si vous m’obligez à y aller, vous signez mon arrêt de mort, j’espère que vous en êtes conscients. Je n’y survivrai pas un mois, pas même une semaine, vous m’entendez… »
J’ai parlé d’une voix tonitruante qui les cloue sur place. Et puis, alors que je viens tout juste de marquer ce point, je faiblis. Ma vieille carcasse tout entière se met à trembler, ma poitrine est secouée de sanglots, et me voilà pleurant comme un veau, me trahissant par de honteuses larmes.
Elle a de plus en plus de malaises qui nécessiteraient des soins réguliers, mais elle ne veut rien entendre.

Elle se réfugie de plus en plus souvent dans son passé, sa jeunesse avec deux frères et un père autoritaire. Son mariage, avec un homme plus âgé qu’elle, qui boit la plupart du temps, qui est tout sauf courageux, et qui est très différent de tout ce qu’elle a pu  connaître avant de vivre avec lui. Ses deux enfants, son aîné, Marvin, qu’elle avoue n’avoir jamais aimé, et son cadet, John, son enfant « adoré ». Sa fuite, loin de son foyer avec son fils, John, leur nouvelle vie… Elle jette un regard acerbe sur sa vie, sans mensonges, sans faux-semblants. Elle s’avoue ses failles, et admet derrière les apparences, les bons côtés de sa vie.

Page 76. Je n’ai pas de photographie de Brampton Shipley, mon mari. Je ne lui en ai jamais demandé une, et ce n’était pas le genre, à se faire photographier sans qu’on le lui demande. Aurait-il aimé que je le lui demande, ne fût-ce qu’une seule fois ? Ça ne m’est jamais venu à l’idée. Je ne détesterais pas, aujourd’hui, avoir une photographie de lui tel qu’il était quand nous nous sommes mariés. Quoi qu’on ait pu dire à son sujet, personne ne pouvait nier qu’il était bel homme.

 

Page 77. Au magasin de vêtements pour dame Simlow, le parquet ciré sentait la poussière et l’huile de lin, et les portants à vêtements l’apprêt utilisé pour les tissus bon marché. A ces odeurs s’ajoutait celle des semelles en caoutchouc des chaussures de toile empilées pêle-mêle sur le comptoir. J’avais fait tout mon possible pour dissuader Bram de venir avec moi, mais il n’arrivait pas à comprendre  pourquoi j’en faisais toute une histoire. Mme McVitie y était et nous nous saluâmes d’un petit signe de la tête. Bram se mit à tripoter de la lingerie féminine : mortifiée, je regardai ailleurs.
« Viens voir, Hagar. C’truc-là, c’est moitié moins cher que ct’autre. Si y a une différence, j’me demande ben laquelle.
-   Chhhhht…
-   Mais qu’est-ce c’qui t’prend, bon Dieu ? Par tous les saints, femme, pourquoi que tu fais cette tête-là ? »
Mme McVitie avait déjà mis les voiles, comme un galion emportant son butin. Je me tournai vers Bram.
« C’t autre… J’Me demande ben ! Tu ne pourrais pas parler correctement ?
-   Ah, c’est donc ça qui t’chiffonne, hein ? dit-il. Eh bien, écoute, Hagar. Mettons bien les choses au point. Je parle comme j’parle, et c’est pas maintenant que j’vais changer. Si c’est pas assez bien pour toi, et ben c’est bien dommage.
-   Tu n’essaies même pas, dis-je.
-   Et pourquoi que j’essaierais. Ça m’est fichtrement égal que je parle pas comme y faut, mets-toi bien ça dans la tête. J’me fiche pas mal de c’qu’en pensent tes amis ou ton vieux. »
Il était convaincu de ce qu’il disait. Mais fallait-il que je fusse naïve pour en être tout aussi convaincue ! Au bout de la première année de notre mariage, je laissais Bram aller seul en ville et restais à la maison. Il n’y trouva rien à redire. Ça le rendait plus libre d’aller à la taverne retrouver ses vieux potes, et, s’il rentrait saoul, les chevaux n’avaient aucune difficulté à trouver leur chemin.

Hagar est une femme de caractère, qui a grandi dans un monde d’hommes où elle a dû s’affirmer. Cela a entraîné des décisions difficiles, une certaine réticence à exprimer ses sentiments. Hagar tente de comprendre la tournure qu’a prise sa vie, ses sentiments ambigus pour son mari, entre honte et envie, son manque d’intérêt pour son aîné qui ne demandait qu’à exister à ses yeux, son amour sans borne pour son cadet, qui n’est pas toujours reconnaissant. Hagar est au bout de sa vie, elle mène son dernier voyage.

Sur la quatrième, il est écrit : « L’ange de pierre est un irrésistible voyage à travers des yeux d’une femme allant vers la liberté et l’indépendance et comprenant enfin le vrai sens de sa vie. »

C’est en lisant un article sur Robertson Davis, que j’ai « rencontré » Margaret Laurence. Et oui, quelque fois les chemins détournés sont très sympas. Donc, dans cet article (comme sur la quatrième de couverture de l’ange de pierre d’ailleurs) il est dit que Robertson Davis aimait beaucoup l’écriture de Margaret Laurence, et comme moi, j’aime bien Robertson Davis, je suis allée voir. Et voilà…
Ce livre est une très belle réflexion sur la vieillesse, sur le temps qui passe, et notre espace qui se réduit. Sur le regard des autres qui changent. Le regard des autres quand on a 5 ans, 20 ans, etc. et 90 ans changent tellement qu’en lisant le livre je me suis demandée si je faisais la même chose, et s'il m'arrivait la même chose (sans doute, personne n'y échappe). Cela a déclenché une tonne de questions. Bref, c’est un très beau livre, assez drôle et caucasse parfois.

J’ai beaucoup aimé, la citation en début de roman, d’un poète que j’aime beaucoup :

N’entre pas en douceur dans cette bonne nuit.
Lutte, rallume cette lumière qui s’éteint.

Dylan Thomas

Claude

Première page
Du sommet de la colline, l’ange de pierre dominait la ville. Je me demande s’il y est toujours, érigé qu’il fut en mémoire de celle qui rendit sa pauvre âme à l’instant où je m’appropriais la mienne. Cet ange, ce n’est pas sans fierté que mon père l’avait acheté, pour honorer la dépouille de ma mère, mais aussi clamer sa race, désireux qu’il était d’asseoir sa dynastie, pour l’éternité plus un jour.

Eté comme hiver, l’ange contemplait la ville de ses yeux sans lumière. Il était doublement aveugle, non seulement par la pierre qui le constituait, mais aussi par une totale absence de prétention à la vue.

L’ange de pierre, de Margaret Laurence, traduit de l’anglais (Canada) par Sophie Bastide-Foltz. Editions Joëlle Losfield.  

9782070789801FS

 

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