De Bloomsbury en passant par Court green...

29 septembre 2016

Les fugueurs de Glasgow
de Peter May

     Quel polar sympa ! J’aime souvent les livres de Peter May, pas tous mais celui-ci, fait partie de mes préférés avec la trilogie Écossaise.

     En 1965, 5 amis, Jack, Maurie, Dave, Lucke et Jeff fuguent de Glasgow à Londres, en prenant en chemin la cousine de l’un d’eux. Ils ont un groupe, ils veulent faire de la musique, être célèbres. Ils vont rencontrer un homme qui va les héberger contre des petits travaux, et ils vont découvrir la vie de bohème dans le Londres des années 60, la drogue, l’alcool, la décadence liés au milieu de la musique. 3 seulement reviendront chez leurs parents, avec comme seul bagage leurs illusions perdues à jamais.

     En 2015, un meurtre horrible fait la une des journaux de Londres. Jack, dont les 17 ans sont loin, reçoit un message de Maurie qui lui donne un rendez-vous dans un hôpital. Cela fait 50 ans qu’ils ne se sont pas revues, Maurie est en train de mourir, il a entendu parler du crime de Londres, l’homme du journal a été 50 ans auparavant accusé d’un crime et Maurie a la preuve qu’il était innocent. Il veut avant de mourir lui rendre justice, et pour cela il veut retourner avec Jack et Dave (le troisième compère) à Londres et finir le voyage et enfin faire table nette des événements terribles qui se sont passés lors de leur fugue.

     Ainsi, 50 ans après, 3 vieux écossais reviennent sur les pas de leur adolescence, ils ne croient plus en une vie meilleure, ils sont soit mourant, alcoolique ou tout simplement vide d’illusions. Le voyage s’annonce très difficile, d’autant que Maurie ne leur a pas vraiment dit comment se passerait le voyage une fois arrivée à Londres. Ils vont remonter le temps, le remonter jusqu’à cette nuit terrible où ils ont vu mourir deux hommes et disparaître pour toujours la fille qui les accompagnait.

     Il emmène avec eux le petit fils de Jack, un grand gaillard perdu dans le monde d’aujourd’hui et les jeux vidéo.

     C’est un livre passionnant, de la première à la dernière ligne. Peter May nous tient en haleine jusqu’aux derniers mots. Il sait raconter Londres des années 60, on sent le vécu…

     Le livre est rythmé par le passage successif du passé au présent. Souvent dans ce genre de style, il y a toujours une période que je préfère, mais ici ça n’a pas été le cas, et c’est cela aussi le grand talent ! Je me sentais bien dans les deux époques.

Claude

Prologue (première page)

Londres

Glacé, trempé de sueur, il émerge d'un rêve fait d'obscurité et de sang. Après toute une vie passée à être quelqu'un d'autre, dans un autre pays, il se demande qui il est à présent. Cet homme qui, il le sait, s'efface bien trop tôt. Une vie gâchée pour un amour perdu. Une vie qui semble avoir défilé en un clin d'œil.

Les trois semaines passées depuis son retour sur ces rivages lui ont paru être les plus longues de sa vie. C'est étrange comme la dou­leur et la peur font s'étirer le temps au-delà de l'imaginable, tandis que la recherche du bonheur s'achève presque avant d'avoir débuté. Et d'un passé depuis longtemps oublié, perdu dans la poussière de craie et le lait chaud, resurgit un souvenir évoquant la relativité. Pose ta main sur un poêle brûlant pendant une minute et cela te paraîtra durer une heure. Tiens compagnie à une jolie fille pendant une heure, et l'instant filera en une minute.

Il a fait le voyage en bateau. Une traversée en ferry depuis Calais. À l'image de ce jour lointain, quand il avait barré son embarcation dans la brume printanière, cap sur une côte étrangère. Il y avait eu cet instant, à la police des frontières. Son cœur s'était presque arrêté quand l'agent de l'immigration avait ouvert son passeport pour y jeter un coup d'œil blasé. Bien sûr, plus personne ne le recherchait.

 

Premier chapitre page 16

Glasgow

I

Jack descendit du bus un peu avant la fin de Battlefield Road et regarda avec appréhension le ciel qui s'assombrissait. Il contempla la silhouette lugubre et menaçante de l'hôpital universitaire Victoria qui escaladait la colline surplombant le champ de bataille où Mary, reine des Écossais, avait été vaincue par Jacques VI, et il sentit son sang se glacer.

Il savait qu'en vérité, il n'avait plus besoin de sa canne. L'essentiel de ses forces était revenu et le pronostic établi suite à son infarctus, mineur, du myocarde était favorable. Le régime qu'il suivait avait fait baisser son cholestérol de manière significative et, d'après les médecins, sa promenade quotidienne lui ferait plus de bien qu'une heure à la salle de sport.

Toutefois, il avait pris l'habitude de compter sur elle, comme sur un ami de longue date. Il appréciait la sensation de la chouette en laiton lovée au creux de sa paume, rassurante et fiable. Immuable, contrairement à ce qui l'entourait.

Les fugueurs de Glasgow de Peter May, traduit de l’anglais par Jean-René Dastugue. Éd. Rouergue noir.

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28 septembre 2016

VS
de Zsuza Rakovszky

     Ce roman tiré d’une histoire vraie, relate la vie de l’écrivain hongrois Sándor Vay (1859-1918). Grand écrivain, séducteur, voyageur, il vécut bien, se maria 2 fois, et ceci jusqu’en 1859, où il fut arrêté pour escroquerie.

     Il est emprisonné, et quelle surprise lorsqu’il se déshabille, car il s’avère être une femme.

     La justice demande à un psychiatre, le Dr Birnbacher d’étudier cet étrange personnage, et d’en déduire un diagnostic. Page 57.

Le même jour, onze heures du soir

Ce que je craignais tant a eu lieu, et comme d'ha­bitude, la réalité n'a pas atteint le cauchemar que mon imagination tourmentée avait forgé — en fin de compte, ce fameux examen ne fut pas si terrible.

Ils m'ont emmené dans une pièce nue meublée d'un simple bureau — cette fois-ci j'étais escorté par le grand échalas aux yeux glauques. Au fond, il y avait une porte fermée. J'ignore où elle mène.

Le Dr Birnbacher était assis derrière son bureau et quand j'entrai, il se leva et me tendit la main. Visage sympathique : de grands yeux ronds cernés, à fleur de tête, une bouche grande et trop rouge — bref, une tête de lion triste. Il doit avoir la cinquantaine, car il grisonne fortement.

"Je voudrais échanger quelques mots avec vous avant le début de l'examen officiel, dit-il de sa voix sonore, triste et profonde de lion en m'offrant un siège. Si je ne m'abuse, vous êtes un écrivain connu..."

     Après quelques entretiens, il lui donne du papier et un crayon, et lui demande de raconter son histoire. Ainsi, Sándor Vay, lui remet un écrit conséquent dans lequel il lui explique sa vie, ses rencontres, ses décisions, ce qui à la source a déclencher tout le reste de son existence.

     Il se défend jusqu’au bout, en expliquant l’identité à laquelle il se sent appartenir, en s’opposant à ses détracteurs qui veulent lui imposer une identité qu’il ne reconnaît pas comme la sienne.

     L’auteure de ce livre, s’est nourri des journaux de prison de Vay, de son autobiographie, de ses poèmes et de ses lettres d’amour. Lettres, adressées depuis sa cellule à la femme de sa vie.

     J’ai été emportée par le personnage si incroyable, mais pas seulement, l’écriture de Zsuza Rakovszky permet de se faire une idée très précise sur Sándor Vay, ses valeurs et ses choix. Elle passe de la narration de l’histoire du prisonnier, à ses lettres d’amour à sa femme, à son journal, si bien qu’à aucun moment je n’ai eu l’impression de longueur. Ce roman est profond, et prégnant qui nous pose le problème de la construction de l’homme face à la « normalité ».

Je l’ai lu, il y a trois semaines, et j’avais oublié de faire mon billet, ce dernier est donc un peu léger !!!!

Claude

 

Première et deuxième page

1er novembre 1889
C'est affreux... Affreux... Mon Dieu, faites que je meure tout de suite, à l'instant! C'est affreux. Je n'en puis plus !

2 novembre
Je les ai priés de me rendre ne serait-ce que mon por­tefeuille et ma bague de fiançailles, mais ils ont fait non de la tête. Je les ai aussi suppliés de me donner un livre ; si je dois rester encore longtemps à contempler des murs nus, je vais perdre la raison. L'heure  du repas approche ; hier, j'ai eu de la soupe au chou claire avec deux tranches de pain noir. Je n'y ai pas touché ; quand ils ont vu que mon assiette était restée intacte, ils ont seulement hoché la tête et l'ont reprise sans rien dire.

4 novembre
Hier, au prix de longues et instantes prières, j'ai enfin obtenu du papier et une plume (jusqu'à présent, j'ai écrit au dos d'une vieille enveloppe). Les nuits sont horribles ici : c'est déjà la quatrième que je n'ai pas fermé l'œil, je reste dans le noir, à la merci des souvenirs qui m'assaillent. J'ai écrit deux poèmes cette nuit : le jeu des rimes et des syllabes a quelque peu apaisé la torture de l'impuissance. Les voici :

PENSÉES NOCTURNES

Le ciel est obscur comme la terre,
Tout est noir, mais je ne peux dormir,
Une étoile, inégalée lumière,

Par mes barreaux de prison me mire.

Je me languis dans ces profondeurs,
Dans cette nuit au silence étrange,
Les pas du geôlier marquent les heures,
Je pense à toi, à toi, mon bel ange!

Dors-tu, as-tu baissé les paupières
Ou, éveillée, penses-tu à moi,
Près de ta lampe dont la lumière
Joue dans ta chevelure de soie ?

VS de Zsuza Rakovszky, traduit du hongrois par Nathalie Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba. Éd. Actes Sud.

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19 septembre 2016

Katerina
d’Aharon Appelfeld
 

     Katerina revient s’installer dans son village, 40 ans après son départ. Sa vie est loin derrière elle, elle profite de sa solitude pour revenir sur son parcours.

     Elle vient d’une famille ruthénienne, dure sans compromis. Après la mort de sa mère et le remariage de son père, elle part. Sa mère était la seule à lui donner un semblant de douceur, et elle ne peut imaginer rester avec cette belle-mère qui la déteste.

     Elle se retrouve à vivre dans la rue, avec les clochards. Elle connaît la misère, la proximité, la violence et toute la dureté de cette vie. Elle y perd ses dernières illusions. Pages 27-28. À la gare de Strassov, j’appris à faire cul sec. Après trois ou quatre petits verres, on ne ressent plus ni frayeur  ni douleur, on prend même plaisir aux étreintes. En fait, rien n’a plus vraiment d’importance, on repose sa tête contre le mur, on ferme les yeux et on se met à chantonner.

     Elle parvient à se faire embaucher dans une famille juive, elle qui a peur au début, tombe amoureuse de son patron et devient amie avec sa femme. Elle adore leurs enfants, elle est séduite pas leurs coutumes, leur religion. Mais en Europe, la chasse aux juifs a déjà commencé, et Benjamin, le mari est assassiné. Elle reste alors avec Rosa, sa femme, comme une sœur aimante jusqu’au soir où elle aussi disparait avec les enfants. Elle retourne dans la rue, boit, dort jusqu’au jour où elle se ressaisit et entre au service d’Enni, une pianiste juive, de renommée mondiale. Avec elle aussi elle parle, elle partage. Quand Enni partira, elle lui donnera un sac de bijoux qui lui sauvera de la misère bien des fois.

     Enni partit, elle retourne encore au bar, et y rencontre Sammy avec qui elle vit relativement heureuse. Mais, le jour où elle lui annonce qu’elle est enceinte, il s’enfuit.

     L’enfant naît, Benjamin, l’amour de sa vie. Elle est tellement séduite par la religion juive, qu’elle le fait circoncire, malgré les protestations de ses proches et malgré toute la haine qui monte contre le peuple juif. Personne ne la comprend, d’autant plus que son enfant n’est pas juif. C’est certainement la période la plus heureuse de sa vie, jusqu’au drame qui la fera se retrouver 40 ans en prison.

     Quelle période terrible, Aharon Appelfeld nous décrit avec talent, sans voyeurisme Katerina, personne simple qui a assisté impuissante à l’horreur de la Shoa, qui n’a pas pu sauver ceux qu’elle aimait. Petite paysanne sans culture, elle a su ouvrir son cœur et son esprit à des gens qu’elle croyait dans son enfance mépriser et qui s’avéreront être ses plus proches amis.

     C’est une très belle leçon d’intelligence et d’humanité.

Claude

Première page.

     Je m’appelle Katerina et je vais sur mes quatre-vingts ans. Après Pâques, je suis retournée vivre dans mon village natal, dans la ferme familiale, une petite bâtisse à moitié en ruine –seule subsiste la cabane où j’habite, dont l’unique fenêtre, largement ouverte, donne sur le monde. Ma vue a baissé mais mes yeux frémissent toujours du désir de voir. L’après-midi, quand la lumière est à son paroxysme, le regard se porte jusqu’aux rives du Prout aux eaux intensément bleues en cette saison.

     Il y a plus de soixante ans que je suis partie, soixante-trois exactement, et pourtant rien n’a vraiment changé. La végétation, ce vert infini qui drape les collines, est toujours aussi verte, voire davantage si je ne m’abuse. Quelques arbres de ma lointaine enfance subsistent encore, toujours aussi droits et touffus, sans parler du moutonnement enchanteur des collines. Tout est pareil, sauf les hommes, qui ne sont plus.

     Au petit matin, j’écarte les lourdes tentures qui masquent les années pour les examiner à loisir, en silence, face à face, comme disent les Écritures.

 

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Katerina d’Aharon Appelfeld, traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen. Éd.Point.

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08 septembre 2016

L’enfant du Danube
de Janos Székely
 

Quel  livre passionnant ! Janoz Székely nous décrit à travers ces quelques 700 pages la Hongrie des années 20. C’est un récit d’une force et d’une intensité incroyable.

Anna, une toute jeune femme est séduite par « Beaumichel » lors d’un bal au village. Celui-ci repart le lendemain matin, la laissant sans le savoir, enceinte. Anna a son bébé, Belà, qu’elle doit confier à une ancienne[CL1]  prostitué du village, qui garde des enfants comme lui. Alors que sa mère envoie de l’argent avec bien souvent du retard, Belà est mal nourrit, plus ou moins maltraité, par la « tante Rozika ». Il voit partir les enfants dont les mères ce sont mariées, avec leur nouveau papa. Sa porte de sortie est l’école, Belà est un très bon élève et fait tout l’espoir de son instituteur. À 15 ans, il décide de rejoindre sa mère. Les retrouvailles heureuses sont de courte durée, car Anna a décidé de le faire entrer dans un grand  hôtel comme groom, et ne veut pas qu’il aille à l’école car ils n’en ont pas les moyens. Elle est laveuse, et cela ne lui permet pas de le faire manger, elle sous loue la chambre, et se débrouille comme elle le peut. Elle explique à son fils, que si elle perdait son travail, il ne lui resterait plus que la bouteille d’eau de javel à avaler, aussi, chaque fois qu’ils traverseront des moments très difficiles, et qu’elle jettera un œil sur ladite bouteille, il éprouvera une crainte.

Belà se résigne donc à aller travailler à l’hôtel, il côtoiera le luxe, les gens qui vont avec, leurs extravagances, l’amour, la passion, l’amitié. Il va découvrir la politique, les dessous des partis, leurs façons de faire. À travers la vie de l’hôtel, il nous fait découvrir la vie de la société hongroise des années 20, et lorsque Belà rentre chez lui, il nous confronte à celle du petit peuple. La Hongrie connaît une crise très importante comme toute l’Europe, la corruption se développe dans toutes les couches sociales, chacun en profite.

 

Pour ses 16 ans, son père réapparaît, heureux d’apprendre qu’il a un fils. Il s’installe chez eux. Une toute courte période de bonheur s’installe alors chez eux. Mais, c’est sans compter sur la crise économique qui décide de leurs vies.

Ce roman est une recherche désespérée et vertigineuse du bonheur, une fresque criante de vérités dures tout en restant passionnantes. Les personnages sont magnifiquement décrit, les gens de l’immeuble sont déchirants d’humanité.  Le livre est en 3 chapitres. La première partie retrace la vie de Belà jusqu’à ses 15 ans, la seconde, correspond à son arrivée à Budapest, son travail, son père etc. et la dernière, est la période qui précède sa fuite pour les États-Unis.

Ce roman est semi-autobiographie. Il aurait dû être le premier d’une trilogie, mais Janoz Székely est décédé à la fin de ce tome.

Je vous conseille vivement ce livre si vous vous intéressez à l’histoire de l’Europe dans les années 1920, et même si ce n’est pas le cas. Les descriptions de la société est grandiose. J’ai lu ce livre en très peu de temps, impossible de le poser !

Claude

 

Première page

Comme tous les romans à un sou, ma vie débuta par une tentative de meurtre sur ma personne. Dieu merci, cela m’arriva cinq mois avant ma naissance ; je pense donc que je n’en fus pas autrement affecté. Et pourtant, si ce qu’on dit au village est vrai, le danger était d’importance. C’est par le plus grand des hasards que je n’ai pas été assassiné avant que cette main qui tient aujourd’hui la plume ait eu sa bonne chance de devenir une main.

Ma mère avait alors tout juste seize ans ; et, à moins que les apparences ne m’abusent, elle n’avait aucune envie que je l’appelle maman. Il est évident que les jouvencelles de seize printemps, n’ambitionnent guère pareil honneur : mais ma mère, me dit-on, se conduisit de façon véritablement maladive. Elle lutta contre la maternité comme si elle avait le diable au corps. Elle usait des méthodes les plus lâches, mais elle faisait aussi la tournée des églises ; elle s’agenouillait et priait, puis elle maudissait tous les saints du paradis. Elle ne voulait point me donner le jour : ah ! non, par Dieu, elle ne le voulait point !

-   Si encore j’aimais son vaurien de père, disait-elle. Mais je ne l’ai vu qu’une fois dans ma vie et je ne sais même pas dans quel coin du monde la vérole est en train de le ronger.

Elle disait vrai. Elle avait fait la connaissance de Mihaly T. à la fête des saints Pierre et Paul et ne l’avait jamais revu. N’empêche qu’elle s’y laissa prendre tout comme une autre. Et pourtant, ma mère n’était pas ce qu’on appelle chez nous une fille au foie blanc, toujours prête à s’acoquiner avec le premier pantalon venu. Non que je veuille l’excuser ; mais je vous conte l’histoire comme elle m’a été dite par une femme du village, la tante Rosika, dont je vous parlerai plus loin.

L’enfant du Danube de Janos Székely, traduit par Sylvie Viollis. Éd. France Loisirs avec l’autorisation des éditions des Syrtes.

 

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16 août 2016

Les étrangères
d’Irina Teodorescu

     J’avais adoré le premier roman d’Irina Teodorescu « Le bandit moustachu », et je ne peux vous dire qu’une chose, c’est que c’est exactement la même chose pour le second !

     Joséphine a la double nationalité, roumaine et française. Elle ne se sent pas acceptée à l’Est et ne veut pas l’être à l’Ouest. Elle est fille unique, élevée entre deux cultures, amoureuse de sa professeure de piano. Elle se sent perdue dans ce double monde. Page 37. Joséphine se retrouve seule dans la cour de l’école, une chemise blanche et un foulard rouge à l’écart de tous les autres chemises blanches et foulards rouges. Toute seule dans les couloirs, toute seule dans la classe, pendant les contrôles, plus personne ne l’aide et plus personne ne lui demande les solutions. µdes copines jouent derrière les immeubles voisins à pays-pays-nous-voulons-des-recrues, elles sont vingt et elles sont surtout sans Joséphine, tu n’es qu’une petite étrangère, va-t’en, tu ne nous intéresses pas, tu ne peux pas être une recrue pour notre pays ! Mais les pays sont imaginaires, pense Joséphine, ils sont imaginaires, c’est le propre de ce jeu !

     Elle refusera le bac, elle donnera tout pour l’image, la photographie, et elle aura raison, car très rapidement elle deviendra célèbre. Page 64. Maman ours est allée au Palais de la Téléphonie ce matin tôt pour appeler ses parents, elle a eu Mère-Grand à l’autre bout du fil pour l’informer que nous sommes bien arrivées. Joséphine imagine le long fil qui les relie.
- D’emblée ta grand-mère m’a dit heureusement que tu m’appelles, Joséphine est dans le journal, c’est incroyable.
Joséphine avale un morceau de pain.
Dans le journal ? Pourquoi, qu’est-ce que j’ai fait ? Comment ça dans le journal ?
- Eh bien, avec tes photos et ta façon étrange de ne pas passer ton baccalauréat.

     Nadia, 17 ans entre dans sa vie alors qu’elle a une vingtaine d’année. Joséphine fixe la vie, Nadia, elle lui donne le  mouvement. Elle est danseuse, et veut devenir chorégraphe. Joséphine est maigre avec des cheveux courts, et Nadia est ronde avec des cheveux jusqu’aux genoux. Elles sont très différentes, mais leur amour est complet, entier, exclusif et dévastateur.

     Un jour pourtant, Nadia part, elle fuit Joséphine et sa tyrannie. Elle ne veut plus de son emprise. Elle part dans une petite ville orientale qui lui est totalement inconnue. Elle est à la recherche d’un lieu où enfin elle pourra s’apaiser.

     Joséphine est un personnage entier qui malgré les apparences est peut-être celle des deux qui est la plus perdue dans notre monde. Tout et tous doivent faire comme elle le souhaite, et Nadia la première. Nadia la louve, la danseuse avec sa chevelure qui lui arrive aux mollets, Nadia qui aura le courage de fuir pour se retrouver. Certainement parce qu’elle vit le présent alors que Joséphine est dans le passé.

     Ce livre se lit au rythme de la danse de Nadia. Ces deux femmes que tout oppose, se découvrent si complémentaires lorsqu’elles sont séparées. Mais peut-on tout accepté de l’être aimé ? Peut-on céder à tous ses caprices ? rester deux pas derrière elle et s’effacer quand elle le désire ? Est-ce de cela que Nadia a envie ?
Page 155. Nadia contemple pour la énième fois la frise d’images joliment encadrées. Elle parcourt le mur une fois, deux fois, dix fois, elle recule, elle avance d’un côté, puis de l’autre, elle tend l’oreille, elle n’entend pas bien, quelques fragments pourtant, Joséphine est dans une autre salle, elle parle aux journalistes, comment trouve-t-elle ses idées ? Quelle était son intention ? a-t-elle bien accueillie par la Fondation ? Joséphien répond, ne parle pas de Nadia, ne pense pas à elle, le vernissage est ce soir et Nadia est sur toutes les photos, elle et les autres modèles, participants bénévoles excités de se trouver sur un cliché de la grande, de la fameuse, de la célèbre Joséphine ! Une voix d’homme demande pourquoi cette obsession de l’âme en mouvement ou plutôt pourquoi cette obsession de l’âme, Nadia s’éloigne, n’écoute plus, regarde à nouveau les photographies, c’est elle qui donne cette impression de mouvement, c’est elle l’âme de ces poseurs endormis et volontaires, c’est elle qui les tire de leur torpeur, elle les révèle, elle les réveille, Nadia est la dynamique, l’énergie à jamais figée sur ces images par son amoureuse.

     En lisant, j’avais les images de Bucarest, de Paris mais aussi de Kalior tant le style est précis. Je voyais Bucarest changer au fur et à mesure que les mots défilaient, l’avant et l’après la chute du communisme, je ressentais également le changement chez les gens, la liberté et l’insouciance s’infiltraient dans les phrases.

Claude

Première page
Je me suis dressée sur la pointe des pieds, j’ai fait une demi-pirouette, j’ai ouvert la fenêtre et je me suis lancée dans l’air. J’ai eu le temps de penser que c’était là la plus belle danse de ma vie. Mes ailes, grandes, bleu nuit, s’entremêlaient à mes longs cheveux noirs et je me suis dit que, pour mon départ, je portais ainsi le plus élégant des costumes.

Je me suis posée et j’avance maintenant sur ce trottoir gris et vide à perte de vue. Mes pas sont légers, ma valise est lourde. C’est étonnant, vu qu’elle ne contient que peu de choses, j’ai dedans une photo de nous, quelques vêtements, une trousse de toilette très réduite et une paire de bottes de pluie, car parfois il pleut à Kalior et c’est précisément à ces moments, plus qu’à d’autres saisons que j’ai envie de me promener dans les ruelles de la vieille ville. J’accélère mes pas, j’avance, je m’en vais, je m’éloigne, je m’éloigne déjà. Je quitte enfin ce lieu fade.

Les étrangères d’Irina Teodorescu. Ed. Gaïa.

Irina Teodorescu écrit en français.

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09 août 2016

Le temps des femmes
Elena Tchijova

     Dans ce magnifique livre, Elena Tchijova rend hommage à toutes les femmes russes, à leur courage, à leur dignité et à leur résistance silencieuse à l’oppression.

     Ce roman à 5 voix est extraordinaire, l’auteure à travers ces 5 femmes nous décrit la vie en Russie à travers trois générations. Elle nous transporte dans le Leningrad des années 1960, dans la Russie totalitaire.

Une jeune femme, Antonina, mère célibataire d’une enfant muette partage son logement avec 3 femmes âgées. Elles feront office de grands-mères pour la petite. P. 31 Quand elle a eu trois ans, je l'ai menée à la polyclinique. La doctoresse a examiné sa bouche, a étalé des images sur la table. Bon, tout est normal, elle a dit. Elle entend. Elle comprend. C'est un retard de développement. Il faut attendre. Peut-être qu'elle va se mettre à parler.

Elle m'a dit qu'il y avait un professeur à Moscou. Pour y aller, il fallait encore de l'argent. Et où le trouver ? Déjà que je n'arrive pas à tenir jusqu'au bout du mois sans prendre une avance...

Dans un premier temps, je n'ai fait que pleurer : ah là là ! Ça sera un monstre... Ni école ni colonie de vacances. Et surtout, pas de famille. Qui voudra d'une femme muette ? Elle restera vieille fille toute sa vie. À moins qu'elle ne se trouve un muet qui fasse la paire avec elle.

Les vieilles, qu'elles en soient remerciées, ont essayé de me consoler. C'est Dieu qui décide de tout, disaient-elles. Tu verras qu'elle se mettra à parler. Mais, des fois, quand je marche dans la rue et que je croise les enfants des autres qui babillent, j'en ai le cœur qui saigne et je détourne la tête pour avaler mes larmes.

Les vieilles insistaient : à ton travail, surtout, ne dis rien. Si on te demande, tu réponds que tout va bien ; les gens ont la langue affûtée, mauvaise. Tous les malheurs viennent de là. Ils te jouent la comédie de la compassion, mais derrière ton dos, va voir ce qu'ils racontent entre eux ? Des fois qu'on te calomnie, qu'on te couvre de boue !  

La jeune femme passe son temps à l’usine, à faire la cuisine, le ménage, la lessive, à faire vivre « la famille », et n’a pas le temps de vraiment s’occuper de sa fille et de sa vie personnelle. Il n’est pas bon d’être mère célibataire, et elle se retrouve prise au piège par sa chef, Zoïa. L’influence des femmes dans l’usine est incroyablement forte, même les hommes en subissent les décisions.

Glikeria, Evdokia et Ariadna ont quant à elles chacune leur histoire. Elles ont connu la Russie du Tsar, et en transmettent les valeurs (en secret) à Suzanna. Elles iront même jusque-là faire baptiser, alors que c’est complètement interdit, et changeront son prénom. Elle deviendra pour elles seules, Sofia. Que de secrets. P. 34 Sur son acte de naissance, elle se prénommait Suzanna. Un nom pas chrétien, que Dieu nous préserve. Dans le temps, c'est comme ça qu'on appelait les filles de mauvaise vie pour ne pas faire honte aux saintes qui intercédaient auprès de Dieu. Et à présent, c'est sa propre mère qui lui avait choisi ce nom bon pour un chien...

On réfléchit longuement, on feuilleta les Vies des Saints. Ce n'étaient pas les beaux prénoms qui manquaient, mais elles n'allaient pas prendre le premier venu. Le père Innokenti dit : cherchez en fonction de l'extrait de naissance. Si ce n'est pas le même sens, que ça commence au moins par la même lettre.

Glikeria y était allée de son invention : et pourquoi pas Serafima ? dit-elle... Non. On décida de la prénommer en l'honneur de Sofia. Le soir, en présence de sa mère, elles évitaient de la désigner par son prénom : elle, pour elle, avec elle. Pendant la journée, on lui donnait un diminutif câlin : Sofiouchka. Entre elles, elles disaient Sofia.

Pendant toute son enfance Suzanna (Sofia) ne parlera pas, mais cela devra encore une fois rester secret, les quatre femmes de sa vie ne le diront jamais. Après la mort de sa mère, elle trouvera sa voix. En attendant, elle dessine pour plus tard en faire son métier. P. 21(première page) Mon premier souvenir : la neige... Un portail, un cheval blanc étique. Mes grands-mères et moi, nous clopinons derrière une charrette, le cheval est grand, mais bizarrement sale. En plus, les brancards sont trop longs et traînent sur la neige. Dans la charrette, il y a une chose sombre. Le cercueil, disent les grands-mères. J'ai beau connaître ce mot, je suis tout de même étonnée : un cercueil doit être en verre, c'est bien connu. Si c'était le cas, tout le monde pourrait voir que maman dort, mais qu'elle va bientôt s'éveiller. Je le sais, seulement, je suis incapable de l'expliquer...

Quand j'étais petite, je ne savais pas parler. Maman m'avait conduite chez des médecins, m'avait montrée à divers spécialistes, mais en vain : on n'a jamais trouvé la cause de mon mutisme. Jusqu'à sept ans je suis restée muette, ce n'est qu'ensuite que je me suis mise à parler, bien que, moi, je ne me souvienne de rien. Les grands-mères aussi ont oublié, même mes tout premiers mots. Naturellement, je leur ai posé la question, mais elles m'ont répondu que j'avais toujours tout compris ; je faisais des petits dessins et il leur semblait que je leur parlais. Elles avaient pris l'habitude de répondre à ma place. Elles faisaient les ques­tions et les réponses... Avant, mes dessins étaient dans une boîte. Dom­mage qu'ils se soient perdus : grâce à eux, j'aurais pu me souvenir de tout. Alors que j'ai oublié. Même le visage de maman.

Cinq voix, 5 témoignages, 5 caractères, 3 générations, sont admirablement retracés dans ce magnifique roman. On ressent la lourdeur du régime, la pauvreté et le manque de liberté des gens. C’est  un roman grave, mais je n’ai pas pu m’empêcher de sourire par instant, cette légèreté est intelligemment insérée dans le texte et arrive au bon moment.

Claude

Le temps des femmes d’Elena Tchijova, traduit du russe par Marianne Gourg-Antuszewicz. Éd. Noir sur Blanc.

dfdfgdfg

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05 août 2016

Vie animale
de Justin Torres

     « Vie animale » est un premier texte d’une force incroyable. Un jour où je n’étais pas inspirée ma libraire me l’avait conseillé, il m’a bouleversé.

     « Vie animale », retrace la vie de trois jeunes garçons, entourés par une mère dépassée par sa vie, et un père qui la bat. Ils sont les témoins de ce misérable spectacle, de sa violence et de ses incompréhensions. Ils sont trois enfants, l’innocence de l’enfance leur permet de se soutenir encore. Page 98. « Paps s’est excusé, tu sais, m’a annoncé Manny, de m’avoir frappé avec les poings. Il m’a dit qu’il avait eu peur qu’il nous soit arrivé quelque chose de grave. »
     Il m’a roulé sur le côté et a observé mon visage. J’ai fait semblant de bâiller. Je n’aimais pas son regard sur moi.
     « Je croyais vraiment qu’on pouvait s’évader, il a murmuré. J’avais tout prévu – exactement comme dans le champ hier soir, je croyais que Dieu allait attraper nos cerfs-volants et nous enlever, nous protéger. »
     Il m’a pris le menton et a tourné mon visage vers lui.
     « Mais maintenant, je sais que Dieu a semé du propre dans le sale. Toi, Joel et moi, on est juste une poignée de graines que Dieu a jetées dans la boue et le crottin de cheval. On est seuls. »
     Il y a aussi des moments rares mais merveilleux, ces instants où l’on voudrait que le temps s’arrête. Page 62. « Il va voir ce qu’il va voir », a dit Ma, et à cet instant, on l’aimait farouchement.
     On a entendu les pas de Paps dans l’escalier. On s’est préparé à bondir. Puis la poignée de porte a bougé, il s’est arrêté un instant, donnant l’impression d’avoir compris, pourtant il est entré et a rallumé la lumière. On a surgi du rideau, on s’est jeté sur lui et on l’a fait tomber dans le couloir. Ma l’a enfourché, et on s’est tous mis à le chatouiller. Il riait d’un rire rauque et il battait des jambes en criant : « Non, non ! » Il a ri jusqu’à être à bout de souffle et avoir les larmes aux yeux, mais on continuait à l’embêter, on plantait les doigts dans ses côtes, on lui chatouillait la plante des pieds en riant et en faisant le plus de bruit possible, mais jamais autant que lui.
     « Non, non non ! » il hurlait et pleurait, même s’il riait toujours. « Je ne peux plus respirer.
     - D’accord, a dit Ma. Ça suffit. »
     Mais ça ne suffisait pas. Nos serviettes avaient glissé, le sang pulsait dans nos corps nus, nos mains s’agitaient avec énergie, on était vivants, et ça ne suffisait pas : on en voulait encore. On a chatouillé Ma, on lui a piqué les côtes avec les doigts, elle s’est effondrés sur la poitrine de Paps et s’est cachée la tête, et il a enroulé ses brais autour d’elle.

Ils se débrouillent comme ils le peuvent, ils sont pour la plupart du temps laissés à eux-mêmes. Tant qu’ils sont tous les trois, tout va bien, malgré la violence de leurs jeunes vies. Et puis, ils grandissent, si deux d’entre eux restent proches, le plus jeune lui, suit un autre chemin. La fin du roman est terrible, d’une violence inouïe, que je préfère vous laissez découvrir. C’est vraiment un très beau livre, qui remue par la force qu’il dégage. Il y a des passages si intenses que si je m’écoutais, je vous les rapporterai, mais il vaut mieux le lire.

Claude

Première page
On en voulait encore
     On en voulait encore. On frappait sur la table avec le manche de nos fourchettes, on cognait nos cuillères vides contre nos bols vides ; on avait faim. On voulait plus de bruit, plus de révoltes. On montait le son de la télé jusqu’à avoir mal aux oreilles à cause du cri des hommes en colère. On voulait plus de musique à la radio ; on voulait du rythme ; on voulait du rock. On voulait des muscles sur nos bras maigres. ON avait des os d’oiseau creux et légers, on voulait plus d’épaisseur, plus de poids. On était six mains qui happaient et six pieds qui trépignaient ; on était des frères, des garçons, trois petits rois unis dans un complot pour en avoir encore.
     Quand il faisait froid, on se battait pour des couvertures jusqu’à les déchirer en deux. Quand il faisait vraiment froid et que notre souffle formait des nuages glaciaux, Manny rampait avec Joel et moi dans notre lit.
     « Un corps chaud, il disait.
     - Un corps chaud », on acquiesçait.
     On voulait plus de chair, plus de sang, plus de chaleur.

Vie animale de Justin Torres, traduit de l’américain par Laetitia Devaux. Ed. Points

9782757830765[1]

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26 juillet 2016

Adriana
de Théodora Dimova

     Je continue mon exploration de la littérature bulgare. Je viens de terminer Adriana. Je suis sans mot. Ce livre par son histoire mais plus encore je pense pour moi par sa syntaxe vous transporte. Je me suis perdue dans les longues phrases et je n’avais surtout pas envie de m’en échapper. Je me suis laissée percer et transpercer par les mots. Les personnages quant à eux sont extrêmes, il n’y a pas de milieu dans ce roman, c’est tout ou rien. Si je prends l’exemple des phrases, elles sont soit très longues soit très courtes, il en va de même pour les personnages. Ils sont démesurés, passionnés, ils vont au bout de tout.
J’ai été enchantée tout au long de ce livre, les pages se tournaient toutes seules, et j’ai vraiment aimé errer dans ses phrases interminables. Il y a en plus une réflexion intéressante sur la vie, ce que l’on en fait et sur l’acceptation.

     Iona est une jeune étudiante qui cherche un emploi pour pouvoir partir en Angleterre. Elle a un cousin, Théodor avec qui elle est très proche, il est écrivain. Un soir, après quelques mois d’absence, elle arrive chez lui sans prévenir pour lui raconter une histoire. L’histoire de ses derniers mois, car elle souhaite qu’il l’écrive, et elle sait qu’il le fera !

     Et, elle commence. Elle lui raconte la petite annonce de la fac (pour s’occuper d’une personne âgée), son entretien avec l’avocat, et sa première rencontre avec Adriana, cette femme. Page 41.Je veux également vous prévenir que je ne souffre pas du tout de mon âge, que la mort ne me fait pas peur, que je ne regrette pas de ne pas avoir vingt ans, non, je ne regrette rien. J'aime ce qui m'arrive, j'aime chaque ins­tant de ma vie et je m'en délecte comme je suis sûre que vous ne savez pas le faire, justement parce que vous êtes très jeune, pétillante et jolie, la jeunesse n'a pas conscience d'elle-même, c'est d'ailleurs ce qui fait son charme, vous n'avez pas conscience de vous-même, c'est pourquoi vous êtes si pétillante, jeune et jolie, au moment où vous en aurez conscience, vous cesserez d'être jeune, pétillante et jolie, vous deviendrez une femme fanée, ce qui est le lot de presque toutes les femmes, jeunes, pétillantes et jolies. Je suppose que, durant les premiers mois, s'il nous est donné de vivre plusieurs mois ensemble, des mois et non des jours, vous trouverez que je vous accable, que je vous impose ma sagesse et les siècles que j'ai vécus. Mais non, ce n'est pas vrai. Je ne dirais pas non plus que la solitude me pèse. J'ai vécu surtout seule et c'est pour moi le seul état acceptable. S'entourer de diverses personnes dans le seul but de bavarder avec elles est pour moi intolérable. Je ne supporte pas d'écouter les sornettes des autres, je ne supporte pas que la bêtise humaine colle à mes oreilles et à mes yeux, j'ai tou­jours préféré mon propre silence à la bêtise poisseuse des autres. Malgré tout, j'ai fait passer cette petite annonce disant que je vous cherchais, Ioura, j'ai fait passer cette petite annonce disant que je vous cherchais parce qu'il faut absolument que je vous raconte certaines choses, quant à vous, vous devez les écouter et vous les rappeler, et mainte­nant, j'arrête de parler, je vous laisse la parole, je pense que vous avez eu le temps de vous ressaisir, et loura, médusée, ne put que balbutier bêtement : j'accepte vos conditions.

     Pendant les trois mois qu’elles passeront ensemble, Adriana raconte sa vie, pourquoi celle-ci c’est arrêtée alors qu’elle avait 29 ans, pourquoi blasée par l’argent de son père, poussée par l’ennui, elle s’est enfoncée très jeune dans une recherche de la destruction, de la déchéance entraînant les autres dans son sillage.

     Théodor qui écoute a du mal à la croire, il est jaloux de cette vieille femme qui a su envoûter sa cousine tant aimée. Page 47. Tu n'aimes pas entendre parler de lacs, Teodor, mais je te dirai quand même que ces trois derniers mois de la vie d'Adriana ressemblaient à un lac, et parfois l'esprit jaillissait de ses yeux, il se manifestait à moi, il m'est difficile de décrire cet état de présence absolue d'un esprit, de tout esprit humain, d'ailleurs. L'esprit jaillissait de ses veux, si je puis m'exprimer ainsi, et ils se fermaient à demi ou se tournaient vers l'intérieur, il est impossible de le dire avec des mots, mais peux-tu au moins me comprendre ? Pourquoi te tais-tu ? Cela se produisait généralement lorsque Adriana commençait à me raconter sa vie, en fait, c'est ce qu'elle faisait durant tout ce temps, elle me racon­tait sa vie, commencée il y a si longtemps qu'il m'était dif­ficile de la suivre, c'étaient deux époques en arrière, j'avais du mal à imaginer Adriana jeune, à vingt-neuf ans, mon imagination refusait d'accepter que naguère Adriana avait eu vingt-neuf ans, au moment où il lui était arrivé l'incident à la fontaine, par un matin glacé de février, en chemin vers le rivage marin, quels qu'aient été les jours avant celui-là, aussi bleus et diaphanes qu'aient été les jours d'été avant celui-là. Excuse-moi, Adriana, mais c'est absurde pour moi de t'imaginer à vingt-neuf ans, lui ai-je dit dès le premier jour, pardonne-moi cette franchise qui doit sans doute te blesser. Adriana a gardé le silence, elle s'est tassée, elle n'a pas pu se battre contre cette spontanéité. D'accord, loura, dans ce cas, essaie de t'imaginer à quatre-vingt-treize ans. Je ne peux pas, ai-je répondu. Pour pou­voir te transporter à l'âge de quelqu'un, pour pouvoir, généralement, te mouvoir dans le temps, parmi les hommes, il te faut du courage ! de l'imagination ! de la résis­tance ! Tu dois apprendre à voyager dans l'âge des gens, loura, tu dois apprendre à les voir à n'importe quel âge, dans n'importe quel état, les gens sont différents aux diffé­rents âges de leur vie et dans leurs différents états, loura. Il n'y a pas de gens différents, il y a des états et des âges diffé­rents, loura. Les gens ne sont jamais les mêmes, même si, extérieurement, ils le paraissent, loura.

     Ioura continue imperturbable, Théodor peu à peu est vaincu et convaincu. Page 57. C'est arrivé. C'est arrivé à moi. C'est ce qui est demeuré de plus important dans cette vie de quatre-vingt-treize ans, loura. Mais je ne sais si c'était la vérité ou la réalité. Voilà, c'est cela que j'aimerais parvenir à te raconter, Ioura. Parvenir à te le transmettre. Pour que tu puisses à ton tour le transmettre, parce que cela ne peut se perdre, cela appartient au monde. Pardonne-moi cette volubilité qui jaillit au bout de presque un demi-siècle de silence, elle me répugne tellement, ma propre prolixité, mais je ne puis m'arrêter de parler, ce qui ne m'est jamais arrivé, j'ai toujours détesté le verbiage, le fait de se confier, la communication humaine, les sottises humaines m'ont toujours fait horreur par leur ineptie et le fait qu'elles ne mènent à rien, et voilà que je ne puis m'arrêter de te parler tout en me délectant de tes yeux, de tes cheveux, de ton visage, loura, comme si cela faisait longtemps que je te connaissais, ce cri d'amour lancé au regard et au visage de l'autre, lancé à toi, loura, on dirait que l'amour est toujours autour de nous, qu'il ne nous quitte jamais, c'est ce qui rend la vie supportable, sans lui, la vie serait absolument intolérable, absolument inepte, loura, comment ai-je pu recevoir, au déclin de ma vie, un être que je puisse aimer, comment ai-je compris que tu existais et comment t'ai-je cherchée, loura, avec cette petite annonce dont tu parles de manière si comique... ma solitude désertique, loura... loura parlait avec une autre voix, une autre expression, c'était stupéfiant comme elle était différente, elle parlait avec la voix d'Adriana, peut-être, ou bien était-ce qu'à ce moment-là Adriana était tout près d'elle, c'était tout à fait certain, j'avais peur de mettre fin à cette situation, elles for­maient un tout, communiquaient, chaque mouvement ou bruit pouvaient les faire sursauter... loura se tut, le regard tourné vers l'intérieur, elle écoutait l'autre voix, les autres mots qu'elle ne pouvait plus raconter... c'est alors que, pour la première fois, j'ai compris, ou cru, du moins j'ai cessé de m'irriter... j'étais inclus en elles, j'étais contaminé, je faisais partie d'elles, j'étais le vecteur, l'élu, le nouveau réceptacle dans lequel elle se déversait.

     Le roman s’écoule, Iouna raconte Adriana jusqu’à ce matin, où elles sont sur la plage, où elle la prend dans ses bras, et rentre dans l’eau.

Claude

 

Première page

Un jour, loura, mon adorable cousine germaine que toute la famille plaignait parce que sa mère était morte très tôt et que son père s'était presque aussitôt remarié avec une veuve originaire de la Bulgarie du Nord-Ouest ­comme dans les contes les plus cauchemardesques où il était question de marâtres, il avait complètement cessé de s'occuper de sa fille aînée et de lui prêter attention, aiguillonné, bien entendu, par la veuve originaire du Nord-Ouest qui, après l'avoir taraudé et empoisonné pendant deux ans, réussit à chasser loura chez sa grand-mère, à la suite de quoi elle fit de furieuses tentatives pour concevoir un enfant à elle (elle allait de guérisseurs en rebouteux, de charlatans en sorcières, exorcistes, voyantes, Turques et hodjas, buvait des décoctions, accomplissait toutes sortes de trucs dégoûtants, comme faire le tour du quartier à minuit en saupoudrant les maisons de cendre depuis longtemps refroidie, ou rester accroupie durant des heures avant le point du jour au-dessus d'une casserole de chou bouillant, afin que ses entrailles s'imprègnent des vapeurs curatives du chou), quoi qu'il en soit, elle ne put avoir d'enfant capable de faire de l'ombre à la belle loura, d'adoucir le sentiment de culpabilité de son père, profondément refoulé, à l'égard de sa jolie fille unique; ainsi donc, un dimanche, en fin d'après-midi, en plein milieu du mois d'août, dans la ville vidée de ses habitants comme en temps de peste, dans le désert de la canicule implacable de l'été qui ramollit à la fois le cerveau, le sang et les os des quelques Sofiotes demeurés en ville, par un tel soir d'été, dans l'odeur de poussière, d'asphalte et de rues désertes, la sensation des pierres chauf­fées à blanc et des nuits blanches qui s'ensuivent, sans m'appeler sur mon portable, ni me prévenir de sa visite, ni s'excuser d'avoir sonné l'alarme sans arrêt à l'interphone (il s'avéra ensuite qu'elle avait tout simplement appuyé la main sur le tableau de l'interphone, inconsciente de l'alarme qu'elle provoquait), sans prendre la peine de savoir si je n'étais pas en train de travailler, d'écrire, de rédiger un article à rendre deux heures plus tard, si je n'avais pas un engagement, si je ne devais pas sortir, si je n'attendais pas quelqu'un, si on ne m'attendait pas quelque part, bref si je n'avais pas d'autres projets, par un tel soir d'été, loura fit irruption dans mon atelier sans s'enquérir de tout cela et s'installa dans le fauteuil le plus confortable (l'unique, d'ailleurs).

Adriana, de Théodora Dimova, traduit du bulgare par Marie Vrinat Nikolov. Éd. Des Syrtes.

 

 

Marie Vrinat m’a écrit que ce livre doit être pilonné, quel vilain mot. J’ai du mal à comprendre la politique des maisons d’éditions. Il y a tant de livres merveilleux qui disparaissent comme ça. Il doit y avoir une date de péremption comme sur les yaourts, et encore les yaourts nature ont plus de chance que les livres, on peut les manger après la date !!!!!!

gfsd

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23 juillet 2016

Souvenir de la peur
de Konstantin Pavlov

Parler, écrire sur la poésie est pour moi un exercice extrêmement difficile. Plus aucun autre, le poète choisit chaque mot avec plus de précision encore que l’écrivain. La poésie est une chose que l’on ressent au plus profond de soi-même comme une peinture, une musique. Chacun de nous à sa propre perception, chacun de nous à son histoire et sa personnalité, alors comment pourrais-je dire une généralité que vous pourrez lire un peu partout.

Je ne connaissais pas Konstantin Pavlov, c’est sa traductrice Marie Vrinat-Nikolov qui m’a fait envoyer sa traduction et je l’en remercie encore.

Ce recueil, le soir où je l’ai reçu, je n’ai pas pu le quitter, je l’ai lu et relu. Il est bouleversant.            

1

         

La préface de Marie Vrinat-Nikolov m’a permis de mieux comprendre et cerner le personnage. Il m’a conquise d’emblée, pour mieux le comprendre je vous copierai une de ses réflexions citée par Marie Vrinat. Page 10. J'ai le sentiment qu'on me taille un uniforme, peut-être les habits neufs de l'Empereur. Quant à mes œuvres, dès 1955 j'ai décidé que je me fichais de savoir si j'étais un poète, que je me fichais de savoir ce qu'est la poésie, et que j'écrirais uniquement de la manière qui me permet le mieux de m'exprimer. Cette forme, ou ce jeu, poétique, me convient le mieux parce qu'elle a recours à peu de mots, parce qu'on s'exprime et on noircit la feuille avec moins de vanité (ibid. : 70).

Cet homme qui a décidé de se taire pendant 25 ans, a trouvé les mots justes dans ses lignes.

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Il se dégage une force incroyable dans cette poésie, qui submerge et envahie. Il n’y a pas à mes yeux une bonne ou mauvaise poésie, il y a juste celle qui me parle, celle qui me touche, et celle de Konstantin Pavlov en fait partie. Il y a une phrase qu’il a dit lors d’une interview qui me plaît énormément : « Je n’ai pas peur de mes contradictions parce qu’elles sont une garantie de sincérité. »

Souvenir de la peur de Konstantin Pavlov, traduit du bulgare par Marie Vrinat-Nikolov. Éd. Presses Sorbonne nouvelle.

 

Ne trouvez-vous pas que l’écriture bulgare est belle à regarder… on dirait des petites traces d’oiseaux, quand je l’ai vu, j’ai pensé au magnifique livre de Tarjei Vesaas « Les oiseaux ».

Claude

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21 juillet 2016

J'ai mis Élisabeth von Arnim en "romans anglais", mais en fait elle n'est pas du tout anglaise. Il y a des auteurs comme elle que je ne sais pas classer... Elle est née en Australie en 1866. Je vous cite la préface :" De l'Australie à l'Allemagne à l'Angleterre, de la Suisse à la France (Mougins) puis aux Étas-Unis où elle se réfugie pendant la Seconde Guerre mondiale -il ne fait pas bon alors s'appeler von Arnim en Grande-Bretagne- et où elle mourra de la grippe en 1941 : sa vie est comme un "Grand Tour" jamais terminé. Car elle fait un dernier voyag en Angleterre pour y être enterrée...

Claude

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