De Bloomsbury en passant par Court green...

26 avril 2022

Enfer ! s'écria la duchesse

Enfer ! s’écria la duchesse
De Michael Arlen

J’avais besoin de lire quelque chose qui me dépayse un peu après mon dernier livre. J’ai relu celui-ci ! Je l’aime beaucoup, il est très bien écrit, comme la plupart de ce qu’écrivait Michael Arlen (le chapeau vert). Enfer !...  je l’avais déjà lu, et je savais que c’était ce dont j’avais besoin. Ma bibliothèque est faite pour être relue et relue…

Enfer ! s’écria la duchesse, est irrésistible, on déconnecte complètement, alors, lorsque l’on se dit qu’il a été écrit dans les années 1930… C’est un petit ovni ! 

Tout se passe dans le Londres de 1930, un assassin sévit… en plus des combats de rues entre fascistes et communistes. Une rumeur court… l’assassin serait une « Jane l’éventreuse » ! Une jeune duchesse, Mary, Duchesse de Dove, veuve, très discrète se retrouve au cœur de la rumeur à cause de malencontreux non-dits. En effet, il aurait suffi à une de ses amies de lui faire part de ses sous-entendus contre elle pour que tout cela cesse et que toute la vérité éclate avant l’inévitable. Heureusement pour elle, le colonel Wingless (son cousin) et Basil Icelin, un policier croient en son innocence, tout comme la plupart de ses amis. Mais le peuple gronde, le peuple a besoin d’assouvir sa haine contre les bourgeois. Pages 62-63. – Icelin, avez-vous pu tirer quoi que ce soit de l’entrevue que vous avez eue avec elle ce matin ?
- Je n’étais pas avec le chef.
À ces mots passa dans le profond regard de basil Icelin une infime lueur ; Wingless eut en réponse un vague sourire. Prest-Olive allumait un cigare. Les deux autres connaissaient la faiblesse de ce dernier pour les dames titrées ; si les circonstances n’avaient pas été si tragiques, Wingless aurait trouvé comique l’idée de Prest-Olive entreprenant, avec toute la déférence compatissante dont il était capable, l’interragatoire d’une duchesse au sujet on ne peut plus déplaisant de trois meurtres atroces.
- Rien, dit le directeur gris fer.
Lorsqu’il y pensait, il devenait économe de ses mots ; étant naturellement volubile, il n’y pensait pas souvent.
- Rien du tout. Je n’ai jamais vu – et j’espère ne jamais revoir – une telle expression d’épouvante et d’horreur s’afficher sur le visage d’une femme. Elle ne savait rien – ne pouvait me fournir aucune explication.
Prest-Olive se fit tout nez et renâcla. Il n’avait guère de sympathie pour les sarcasmes, sauf lorsqu’ils visaient les juifs et les étrangers, et se demandait parfois comment Icelin avait pu remporter l’Amateur.
-Icelin, demanda Wingless, la croyez-vous coupable ?
Icelin secoua légèrement la tête.
- Mais là n’est pas la question, dit-il. Je ne suis qu’un policier ; on ne me demande pas d’avoir des opinions mais de collecter des preuves et de les présenter au juge et aux jurés avec le suspect qu’elles visent.
-Des preuves : et pensez-vous en avoir suffisamment ?
-Malheureusement, oui.
- Mais que dire des incohérences ? Par exemple, ce Fancy l’a vue sortir les deux nuits en question mais ne la pas vue rentrer. Nous savons pourtant qu’elle était au lit dans sa chambre tôt l’un de ces matins ; Doris Nautigale lui a parlé au téléphone. Si c’est bien la duchesse qui est sortie, il est impossible que son retour ait échappé à l’œil de lynx de Fancy. Par conséquent, ce n’est pas la duchesse qu’il a vue sortir. Qu’en dites-vous ?

Wingless arrivera à mettre à l’abris Mary, mais les soupçons, et des situations invraisemblables continuent à avoir lieu. Icelin et Wingless enquêtent, et arriveront à un criminel hors du temps, hors de notre pouvoir de pensée.

Ceci est le résumé, mais la lecture est palpitante, pleine de rebondissements, d’interrogations, de sourires et de peurs ! Mickael Arlen, me fait penser ici à Alexander Moritz Frey (mon nom est personne), tous les deux ont une ironie féroce (comme le dit si bien la quatrième de couverture) et un humour décalé.

Je me suis régalée… Claude

Première page

LORSQUE L’AUTEUR SE PERMET cette familiarité de l’appeler simplement Mary Dove, ce n’est pas un signe d’irrespect envers la personne de haut rang, non plus qu’une tentative de s’annexer la considération intime de la femme du monde. Non, s’il la nomme ainsi, c’est qu’il prend du plaisir à écrire ce nom : Mary Dove.

Et quand notre époque sera enfin chroniquée dans ses moindres détails, la présence en ces pages d’histoire de cette dame pleine de grâce et de silence ne les rendra que plus plaisantes. Elle était si discrète, si loin du monde que sa génération ne s’en était entichée que par ouïe-dire. Dans tous les comtés d’Angleterre,  nulle n’eut jamais meilleure réputation que Mary Dove.

Mais ce serait la traiter bien injustement que de ne louer que sa beauté, ornement chéri de la vie citadine comme de celle de nos campagnes ; assurément, elle n’était pas admirée que pour sa seule et frêle physionomie. Mary Dove, en effet, était dotée de qualités de cœur et d’esprit qui charmaient hommes et femmes, enfants et vieillards. Sa bonté, en outre, était vierge de tout préjugé.

Enfer ! s’écria la duchesse. Un conte à lire le soir. Traduit de l’anglais par Anne-Sylvestre Homassel. Éd. La dernière goutte.

 

enfer

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25 avril 2022

Pourquoi pas la vie

Pourquoi pas la vie
de Coline Pierré

Ce livre m’a rendu triste, non pas qu’il n’est pas bien, il est vraiment intéressant et prenant (sinon, comme vous le savez, il ne serait pas sur mon blog). Il m’a rendu triste parce que l’auteure imagine que si lors du suicide de Sylvia Plath sa petite fille avait pleuré, la faisant réagir, et la faisant renoncer à la mort.

Vous savez si vous me suivez que j’adore Sylvia Plath, son roman, sa poésie, ses nouvelles, ses livres pour enfants. Sa vie n’appartient qu’à elle et nous n’avons pas à juger, mais les écrits qu’elle a partagés avec nous sont d’une telle sensibilité qu’ils ne peuvent laisser indifférents.

Revenons au roman, Sylvia réagit, elle décide de se battre, elle fait en sorte d’être entourée. Au début ce n’est pas simple, le médecin vient tous les jours et Ted Hughes est obligé de venir quelques semaines chez elle, le temps qu’elle récupère de sa dépression.

Puis, une jeune femme lui propose de jouer son livre au théâtre, de travailler avec elle sur le scénario, de mêler textes, danses et musiques… Pour Sylvia c’est le déclic… Elle se met à travailler sur le projet, elle impose la garde alternée des enfants à Ted, elle s’éloigne, elle redevient Sylvia. Une Sylvia, plus calme à mon sens, mais enjouée.

Elle retravaille Ariel, et arrive à le faire éditer dans la même maison d’éditions qui éditent les livres de Ted. Elle s’extrait ou plutôt devrais-je dire, elle trouve un équilibre entre ses enfants, son quotidien et son travail. Tout ce qu’elle ne s’était pas permis avant, comme beaucoup de femmes qui vivaient (ou encore vivent) dans l’ombre de leur mari.

Je vous ai dit au début de mon billet que ce livre m’avait rendu triste, oui, c’est vrai car j’aurai aimé qu’il soit réel. Mais, j’ai bien ri aussi, imaginez les animaux du zoo de Londres se sauvant dans les rues, imaginez Sylvia allant à un concert d’un groupe de musiciens qui commence à faire parler de lui dans un bar de Londres, qui n’est autre que les Beatles… etc

En réinventant le destin de Sylvia Plath, Coline Pierré, nous oblige à l’imaginer émancipée, féministe, libre, surtout libre. Je me disais à la fin du livre qu’elle avait compris qu’aimer n’était pas chaîne et dépendance, mais tout ceci n’est que fiction. Sur la quatrième de couverture il est noté « Ce roman optimiste et jubilatoire répare une injustice. Il fait renaître une femme unique telle qu’elle aurait pu vivre. » Oui, c’est exactement cela. Si vous aimez Sylvia Plath, je vous conseille d’avoir sous la main son recueil Ariel, publié après sa mort, car j’ai aimé lire les poèmes au fur et à mesure qu’ils sont mentionnés dans le livre.

Claude

Première page
 Au petit matin du 11 février 1963, dans le quartier résidentiel de Primross Hill, Londres, entre les murs d’un appartement situé au premier étage d’une maison, une jeune femme de trente ans, fraîchement séparée de son mari, le poète Ted Hughes, rongée par la solitude, la maladie et le désespoir, se suicide, intoxiquée au gaz, en mettant  sa tête dans le four. À l’étage, ses deux jeunes enfants âgés de un et trois ans, dorment. Ils seront sauvés quelques heures plus tard par une infirmière, dont le passage avait été planifié.
C’est ainsi qu’à lieu la fin tragique et prématurée d’une poétesse vibrante de sensibilité, d’humour, d’intelligence et de rage : Sylvia Plath.

Pourquoi pas la vie de Coline Pierré. Éditions L’iconoclaste roman

 

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21 avril 2022

Le royaume des oiseaux

Le royaume des oiseaux
de Marie Gaulis

Je n’avais jamais lu Marie Gaulis, et c’est une très belle découverte. C’est un roman original, dans lequel 4 fantômes nous racontent l’histoire du château familial de Marie Gaulis.

Marie (l’arrière grand-mère) est la première à prendre la parole, elle vient d’Amérique (c’est ma préférée ;o). Page 44. On me disait, jeune fille que je ressemblais à une héroïne de Henry James, avec mes cheveux bruns et mes yeux bleus, mon teint rose, ma taille fine : une de ces jeunes filles très naïves et très fraîche qui n’ont pas conscience de leur beauté, élevées dans un puritanisme édénique au fond de la Nouvelle-Angleterre. Peut-être aurais-je dû retourner dans le pays de mes parents, et y trouver un bon mari, avocat ou sénateur, l’un des nôtres, d’une vieille famille américaine, dont les racines il est vrai ne plongent pas aussi profond que celles des nobliaux de Savoie mais qui, par leur ardeur à croire au monde dans lequel ils vivent, apportent un élan que ceux d’ici ont perdu. Regardez comme ils se sont étiolés, nos braves Savoyards, velléitaires et empêtrés dans des principes caducs. C’est une des grandes différences avec les Américains, qui croient en la souplesse des principes et s’en accommodent : on peut être pieux et riche, on peut croire en la liberté individuelle et tenir à l’esclavage comme à une tradition ou même à une nécessité pratique, on peut avoir chassé les Indiens de leurs terres ancestrales et s’émouvoir des beautés et des bontés de la nature.

Elle se retrouve marier à Maximilien un nobliau savoyard pour faire plaisir à son père. La femme de ce dernier était morte en couche, en lui donnant un garçon, il adorait sa femme, et il ne cachera jamais à Marie qu’elle at l’avait été l’amour de sa vie qu’il ne l’avait épousé que pour sa dot et pour élever son fils.

Ce n’est pas pour autant qu’elle sera malheureuse.  Elle mettra toute son énergie à améliorer la vie au château, à y installer des salles de bain, à rénover ce qui tombe en ruine… Au fil des pages, elle nous raconte sa vie, ses obligations, ses enfants. Page 31. À ma façon, avec mes moyens, en douceur pour ne pas effaroucher mon cher Max, j’ai entrepris de rénover, creuser, assainir, bâtir. C’était le travail de ma vie, auquel mon éducation protégée ne m’avait pas préparée, mais que je tenais certainement de mes entreprenants ancêtres. Et quand le charme de mon époux indolent s’et dissipé, je me suis jetée avec plus de détermination encore dans les travaux, en même temps que dans l’ascèse. Je sais maintenant que la religion est un leurre, comme de croire qu’on peut transformer les gens, et que mon assiduité à la messe, mes visites au père Bernard, mon confesseur, les lectures pieuses étaient un remède, un dérivatif, un exutoire, si l’on veut.

Maximilien quant à lui, est bien conscient d’être caractériel, invivable, d’avoir fait endurer à sa famille des colères et des caprices impensables. Ce qu’il aime, c’est la chasse, boire avec ses amis et prendre des bains. Page 65. Bien sûr, j’ai très vite pris l’habitude de ces longs bains, usant de toute la capacité du chauffe-eau, et laissant à la cuisinière, en bas, le soin d’alimenter le potager pour avoir de l’eau chaude le reste de la journée. La salle de bain du premier devint mon domaine et j’y pris un bain matinal quasi quotidien, qu pouvait se prolonger  parfois jusqu’à l’heure  de l’apéritif, quand j’entendais monter les voix des invités ou que Marie se permettait de frapper quelques coups à ma porte, avec sa discrétion habituelle mais un certaine autorité : elle découvrit très vite l’attrait que la nouvelle salle de bain exerçait sur moi, elle devinait la volupté de ces longues séances qui me tenaient éloigné de l’agitation du matin, portes qui claquent, enfants qui pleurent, passage du facteur et des factures, discussion avec la cuisinière.

 Il laisse le reste à Marie. En fait, il ne fait rien, si ce n’est paraître, prendre des bains, aller à la chasse, boire et crier après tout le monde. Il est heureux d’avoir cette femme à la main de fer dans un gant de velours. Il est comme le sont ceux de sa famille un mou, un homme qui se repose sur la notoriété de ses ancêtres.

Puis, vient la génération suivante, les grands-parents de l’auteure, la dot de Marie a déjà bien fondu, le toit fuie, les études des enfants coûtent chères… Page 101. C’est loin du château et de la Savoie que j’ai été le plus heureux, avant le mariage et les obligations de famille, qu’on ne choisissait pas, qui semblaient se transmettre sans intervention personnelle, avec quelques changements dus aux circonstances plutôt qu’à de réelles inclinations. Qu’avions-nous choisi, depuis trois cents ans que la famille vivait sur ces terres, dans ce petit château savoyard ? Pas grand-chose, quelques aventures, quelques femmes, quelques amis, mais ni les mariages ni les enfants, ni le lieu ni le climat ni la région, ni la pluie ni la neige, ni les fêtes ni les deuils, ni les ennuis financiers et la lente décrépitude. On avait connu des sursauts, comme le mariage de mon père Max avec ma mère Marie et l’apport considérable de sa dot, qui donna au château, à la vie quotidienne un élan et un éclat dont j’ai connu les derniers feux.

Le grand-père de Marie Gaulis a toutefois eu le temps de voyager avant d’être happé par les convenances et en a été toute sa vie nostalgique. Page 103. Dans ma jeunesse, j’étais parti faire le trappeur en Alaska, du moins c’est ce que j’ai raconté à ma famille. J’étudiais à l’université de Princeton sans grande conviction, même si j’appréciais la liberté de ton des étudiants, leur gaieté, la musique, les jolies filles aux jupes courtes, les clubs où on fumait des cigares et où je pris le goût de la pipe, où on buvait du vieux brandy de contrebande. Ma mère avait dû payer fort cher ces embryons d’études de droit que je n’avais jamais terminées, espérant que je devienne peut-être un jour sénateur comme mon illustre trisaïeul George Read, ou du moins professeur. « Mais vous êtes tous pareils, disait-elel, vous ne faittes jamais rien jusqu’au bout, vous n’avez aucun sens de l’effort, de la discipline. » Elle avait raison, bien sûr, et regardait son mari d’un air de reproche, et nous ses enfants, surtout moi, le garçon qui aurait pu relever l’honneur de la famille, avec tristesse.
Mais, j’ai préféré partir vers le nord, j’ai pris des trains et des autobus qui s’arrêtaient dans de sordides villes minières, jusqu’en Alaska, où je ne fus pas plus trappeur que ça. J’entretenais la légende de mon retour auprès de ma jeune femme (il fallait bien l’impressionner par quelque exotique exploit, elle qui venait de la capitale où elle avait fréquenté la bohème de Montparnasse.)

Comme le déplore sa mère, il tient de son père quant à son manque d’envergure. Il a été confronté aux obligations familiales, et n’a pas su tenir tête à la famille et vivre sa propre vie. Page 106. « Tu as voyagé, c’est bien, tu as appris l’anglais, connu un peu de monde, et je pense qu’il est temps, à bientôt trente ans, de te poser ici, de te marier avec cette charmante Dora, qu’en penses-tu ? Ses parents sont très gentils, sa mère est fragile des nerfs mais intelligente, son père est diplomate, il est cosmopolite comme toi, vous vous entendrez bien. Moi, je suis de la vieille école, mon monde disparaît, mais toi, tu peux faire encore de belles choses. » De belles choses ? Je ne voyais pas très bien, je me sentais déjà pris dans la lenteur des habitudes, dans l’indolence familiale.

Sa femme, Dora, venait de Paris, elle avait vécu à Montparnasse et aimait cette vie. Elle aimait la peinture, et toute sa vie entre les obligations du château, son mari, ses enfants, elle a peint tout ce qu’elle voyait jusqu’à sa mort. Page 132. Car le reste du temps, avant d’être trop fatiguée, devenue paresseuse aussi, les doigts engourdis, le poignet raide, je peignais. D’abord dans un petit recoin percé d’une fenêtre étroite, dont j’avais fait ensuite une cuisine (une « kitchenette » comme j’aimais à dire, fière de faire tenir en si peu d’espace le nécessaire), entassant comme je le pouvais toiles, cadres, pinceaux, chevalets. Je ne voulais pas encombrer le château, d’autant que mon marie ne voyait pas mon activité d’un très bon œil, au début. Il la trouvait frivole et inutile, je pense qu’il était aussi jaloux de mon passage dans les ateliers parisiens. « Tu as vécu une vie de patachon, à un âge bien tendre. Je me demande comment tes parents t’ont laissée… » Et je lui répondais qu’il était lui aussi parti à l’aventure, sans achever ses études, et qu’il était rentré au pays sans beaucoup d’enthousiasme. « Nous sommes tous les deux des créatures indépendantes », lui disais-je. Il soupirait, et comme il n’avait pas de goût pour la discussion, contrairement à moi, il se retirait dans la bibliothèque ou sortait promener son chien. Mais l’indépendance n’a jamais été facile à atteindre ni à conserver. Nous étions tous les deux liés au château, à une notion de devoir que je trouvais peu convaincante. Pourtant, je voyais bien qu’il fallait être là, s’occuper des affaires courantes et puis des enfants, quand ils sont venus.

          

Ce roman est envoûtant, je reprends ici, l’adjectif qu’emploie Lisbeth Koutchoumoff dans la postface. C’est le meilleur je crois ! Le fait que ce soit la voix des fantômes des lieux qui nous racontent la vie du château, de leurs propres vies aussi, rend le tout immortel, comme les pierres ! Il y a aussi des moments merveilleux dans le livre, ceux où l’auteure nous donne des précisions sur ses aïeuls ou leur répond, ils sont notés en italique dans le texte. Chaque ancêtre à un chapitre, et sa vision des choses. Il y a des moments très drôles, il y a des moments paisibles, colériques, il y a des vies ! Les parents de Marie Gaulis ont dû se défaire du château qui était devenu trop onéreux. J’ai vraiment été heureuse de cette découverte, de me promener dans ce lieu avec ces gens ! Il m’a donné envie de lire d’autres livres de Marie Gaulis. Merci à Gwendal de ma librairie, qui m’a tapé sur l’épaule en me disant, « celui-ci est vraiment bien » !

Claude

Je ne mettrai pas la première page cette fois, mais une des interventions de Marie Gaulis. Page 25. De mon arrière-grand-mère Marie, je ne peux avoir aucun souvenir puisqu’elle est morte avant ma naissance. Il y avait un grand portrait au pastel dans le petit salon (je crois qu’il a été volé, ou plutôt probablement vendu), qui représentait une jolie femme brune aux yeux  bleus, les cheveux vaporeux retenus par un nœud bleu pâle, un air penché, rêveur, mais c’était la mode, peut-être une bouche un peu petite avec de petites dents qui se montrent en un sourire sans chaleur, de fonction pour ainsi dire.

Le royaume des oiseaux de Marie Gaulis, postface Lisbeth Koutchoumoff. Éditions ZOÉ Poche.

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06 avril 2022

Le bateau en flammes

Le bateau en flammes
de Jaroslav Seifert

 

J’ai pris le chemin aux approches du soir.
Celui qui cherche
      est attendu.
Celui qui attend n’est que trouvé.

Je traversais des bourgades endormies,
des coins envahis de lierre,
où un peu de musique était resté
depuis le printemps.
Ensuite la nuit m’a arrêté.

Une flamme en a jailli.
Quelqu’un s’est écrié :
      Le bateau brûle !
La langue ardente de la flamme
touchait l’eau nue,
des épaules de jeune fille
      frémissaient de plaisir.

Sous les branches nerveuses des saules
qui ombragent le puits
au fond duquel se cache le noir
quand il fait jour,
      j’ai aperçu la jeune fille.
Le jour commençait à se lever.
Elle tentait de reprendre à la margelle
un seau trempé d’eau.
Timidement, je lui ai demandé
si elle avait vu la flamme.
Elle m’a regardé surprise,
elle a détourné la tête
et au bout d’un instant, tout en hésitant,
elle a acquiescé.

(La Fonte des cloches)

Jaroslav Seifert

 

Extrait de « Les danseuses passaient près d’ici », de Jaroslav Seifert, poèmes choisis 1921-1983, établi, traduit et présenté par Petr Kral et jan Rubes. Éd. Actes Sud.

 

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05 avril 2022

Mon nom est personne

Mon nom est personne
d’Alexander Moritz Frey

Aujourd’hui, je tiens spécialement à vous présenter ce livre que j’ai « dévoré », « adoré »…
Pour commencer, voici la présentation que fait la maison d’éditions de l’auteur. « Auteur de nombreux romans et nouvelles, Alexander Moritz Frey est né à Munich en 1881. Pacifiste et opposé aux nazis, il doit fuir l’Allemagne, où ses livres sont brûlés, et se réfugier en Autriche en 1933. Exilé en Suisse à partir de 1938, il y est longtemps interdit de publication et survit dans la précarité. Il meurt à Zurich en 1957, oublié de ses contemporains. »

Ce livre en plus de son histoire, sa magnifique écriture, est illustré par Otto Nückel. Il était graveur, illustrateur, peintre, caricaturiste et surtout ami d’Alexander Moritz Frey. Les gravures reproduites dans cette nouvelle édition sont tirées de l’édition de 1920. Magnifique !!! 

1

Un jour, un homme mystérieux arrive dans une ville moyenne et va directement demander un entretien avec le maire. Il se fait appeler Solneman et veut acheter pour une très grosse somme le parc de la ville. Face à la somme faramineuse qu’il propose, le bourgmestre et son conseil accepte l’offre, et toutes les conditions que Solneman a exigé ! Ne jamais être dérangé et qu’on le laisse vivre tranquillement à l’abris de tous les regards. Pour cela, il fera construire une muraille de 30 mètres tout autour du parc.

Mais, c’est bien mal connaître la nature humaine !!! Les charmants habitants de la ville n’auront de cesse d’essayer de s’introduire chez lui, de l’observer, de le défier… Ils en seront pour leurs frais ! Tant par ses colocataires, que par ses actions...

Vraiment, je n’ai pas envie de vous en révéler plus, car il faut découvrir par soi-même cette hilarante histoire, ironique et cynique à souhait ! Hilarante et pathétique à la fois… la nature humaine n’était pas plus belle en 1914 qu’aujourd’hui. C’est triste et dommage.

Je vous dirai pour conclure, pépite à lire absolument !

Claude

 

Première page

Le morceau de cristal

PAR UNE FROIDE MATINÉE D’HIVER, un homme, enveloppé de pied en cap d’une pelisse de renard bleu, se présenta à l’hôtel de ville et demanda à être reçu par le premier magistrat de la cité.
L’huissier examina attentivement l’inconnu et, après un moment d’hésitation, décida de ne p le congédier sur-le-champ, mais au contraire de condescendre à lui donner quelques explications. L’étranger avait quelque chose d’un charlatan débonnaire, d’un bateleur prospère – longues boucles blondes, barbe blanche et lunettes roses nacrées.

- Que voulez-vous ? Avez-vous une requêter à présenter ? demanda le portier qui cherchait à impressionner le petit homme en le toisant et en dilatant ses narines noires de tabac à priser.

- Absolument pas, répondit celui-ci.

- Mais que désirez-vous, alors ? poursuivit l’autre sur le même ton inquisiteur. Solliciter-vous une licence de commerce sur la voie publique ? Troisième étage, troisième couloir, bureau 333.

- On ne peut vraiment pas se tromper, dit l’étranger. Puis, il éleva la voix, une voix fluette, mais remarquablement bien timbrée.

 

Mon nom est personne, d’Alexander Moritz Frey, traduit de l’allemand par Jean-Jacques Pollet et Pierre Giraud. Préface de Jean-Jacques Pollet. Gravures sur bois d’Otto Nückel. Éd. La dernière goutte.

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un rêve

Le rêve
de Forough Farrokhzad

 

Me voici dans ma solitude froide
Et les souvenirs d’un passé éloigné,
les souvenir d’un amour égaré
dans une tombe avec douleur et regret.

Sur les ruines de mon espoir,
la main d’un magicien
alluma une chandelle.
Un mort dans une tombe
fixa ses yeux brûlants sur moi.

Je gémis : « Ô malheur ! C’est lui. »
Son regard remplit mon cœur de peur.
Un sourire traversa ses lèvres :
« Ô femme capricieuse, me connais-tu ? »

Mon cœur trembla d’une tristesse extrême.
Malheur à moi, j’étais folle.
Malheur à moi, je l’ai tué.
J’étais si étrangère à lui !

Il me confia son cœur, mais
que lui apporta mon amour sauf la douleur ?
Avec une arrogance qui m’aveugla,
je piétinai son cœur.

Je le fis souffrir.
Je le rendis misérable.
Malheur à moi ! Mon Dieu, mon Dieu !
Je le poussai dans les bras d’une tombe.

Un soupir retentit dans le silence de mes lèvres.
La flamme de la chandelle trembla d’ivresse.
Je vis dans le noir
une larme couler de ses yeux.

Je courus telle une enfant repentie
pour me jeter à ses pieds,
pour lui dire que j’étais folle
et pour lui demander pardon.

Je renversai la chandelle.
Ses yeux plongèrent dans le noir.
Je suppliai : « ne pars pas, attends ! »
Mais il partit sans dire un mot.

Malheur à moi ! J’étais folle.
Je le rendis misérable.
Malheur à moi ! C’est moi qui le tuai.
Je le poussais dans les bras d’une tombe.

 

Forough Farrokhzad, Téhéran, juillet 1954.

 

Poème extrait de : Œuvre poétique complète de Forough Farrokhzad, préface de Christian Jambet, traduits du persan par Jalal Alavinia. Éditions LETTRES PERSANNES.

  

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06 mars 2022

Furies

Furie
de Julie Ruocco
 

Bérénice est une jeune archéologue qui a arrêté ses études. Elle est devenue « receleuse » et travaille avec un ami de son père. Elle fait passer des pièces archéologiques en fraude.

Sa dernière mission la mène en Syrie, où une femme lui confie son enfant par désespoir. Elle sait qu’elle n’a plus d’espoir de vie, et que c’est la seule solution !

Bérénice est recherchée par la police et la pègre pour récupérer les bijoux « volés ». Elle est obligée de faire appel à Asim, un syrien exilé en Turquie pour lui fournir deux faux passeports.

À travers ces trois personnages, nous découvrons le conflit syrien, du début à aujourd’hui. Comment le peuple a essayé d’avertir le monde, de quelle façon la violence est montée… C’est glaçant. Comment et pourquoi, un jour Asim, pour sauver le peu de raison qui lui restait a décidé de redonner aux morts une nouvelle vie à travers des faux passeports. Comment sa sœur adorée lui a confié le plus grand des témoignages sur le sort de leur pays, avec la tâche de le faire connaître au monde entier. Page 49. Chacun guettait le réveil du géant sans savoir quelle serait sa nature. Sa sœur, elle, avait appris à lire entre les lignes, dans l’enchevêtrement des réalités qui se taisent. Elle savait que rien n’était acquis et que le régime avait élargi les failles dans la conscience des hommes. Taym se débattait pour que les civils le restent, que les prisonniers osent parler et que la vérité éclate. Malgré l’élan, elle pressentait déjà que l’adversaire n’avait plus de forme. Cela faisait trop longtemps que le régime avait usé la confiance, miné les esprits. Trop longtemps qu’il avait substitué le fantasme au réel et les parjures à la voix des vivants. Les prisons secrètes avaient été temporairement ouvertes. Il fallait bien faire de la place pour les manisfestants et les révolutionnaires. Alors, sans un bruit ni un remords, l’État avait relâché les vieux spectres du djihad. Des fanatiques abrutis par l’enfermement et la violence, recrachés au jour après des décennies de torture parce qu’on ne savait plus où entasser leurs corps.

Mon billet est vraiment un résumé succinct (j’ai perdu mes notes… enfin, je m’en suis servie pour allumer mon feu sans faire attention…), mais cela n’empêche pas au livre d’être vraiment très intéressant. « C’est un hommage puissant aux femmes qui ont fait les révolutions arabes, et à leur quête de justice. »  Et c’est justement l’histoire d’Asim et de sa sœur qui nous mène au cœur de ce drame historique, de violences, d’injustices… Page 247. Par vague, les mots revenaient et accéléraient le débit de ses pensées. Bérénice s’échauffait et se parlait presque à elle-même : - Ce que je ne comprends toujours pas, c’est que la mécanique génocidaire du XXème siècle ne nous a rien appris. Les survivants ont parlé pourtant, on n'avait plus l’excuse de la virginité. Il y a eu des conférences, des cours à l’école. On a vu les fantômes de l’extermination, on a croisé le regard de ceux qui ne sot pas revenus, en photo, sur des pellicules de cinéma. Rien ne pouvait plus nous être révélé de l’espèce humaine, ni sa cruauté, ni son courage. Alors pourquoi cette conscience nerveuse et aveugle à la fois ? La connaissance de ce que l’homme peut faire à l’homme nous aurait laissé sans force au lieu de nous révolter ?

Je profite de ce billet, pour vous signaler que ce soir, sur la 5, il y a un reportage : « Syrie, des femmes… dans la guerre.  De Kamal Redouani ».

Claude

Première page

Coïncidences

« On vit dans un monde de coïncidences. Un homme et une balle qui se rencontrent, c’est une coïncidence. »
Elle ne savait pas pourquoi, mais les mots d’Aragon, tournaient en boucle dans sa tête et elle ne pouvait rien y faire. Cela faisait pourtant longtemps qu’elle n’avait pas relu Aurélien. Elle fixait les grappes d’air qui s’agglutinaient à la surface de son café bouillant. On aurait dit des œufs d’insecte en train d’éclore.

-        Bérénice ? Tu m’écoutes ?

Ses yeux se levèrent vers son interlocuteur, un homme d’une cinquantaine d’années. Malgré l’ampleur de son embonpoint, ses grandes boucles serrées en essaims blancs et son teint sombre lui donnaient des allures de pâtre grec. Il plantait sur elle un regard sévère.

-        Si tu n’es pas prête, on arrête tout et je trouve une autre fille. C’est un coup trop dangereux pour envoyer quelqu’un qui plane.

C’était comme si les mots avaient percé sa bulle et que la rumeur de la terrasse se déversait lentement en elle. Elle était de nouveau à Pris, en plein cœur du Ve arrondissement. Les vapeurs des percolateurs et de café lui donnaient chaud.

Furie de Julie Ruocco. Éditions Actes Sud.

 

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Posté par jeanlau à 18:32 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

Juste comme ça…

Fin février, j’ai reçu un commentaire sur mon blog, il concernait un billet que j’ai écrit il y a 11 ans… je vous avoue que j’ai été très heureuse de voir que mon blog était parcouru… parcouru est le mot qui me vient à l’esprit, car je ne crois que nous lisions les blogs de A à Z.

Double bonheur, cette personne m’a conseillé la poésie de Forrough Farrokhzad. Quelle découverte pour moi, c’est magnifique ! Je noterai un poème prochainement dans un billet. Merci encore Phoenix !

Voilà la magie des blogs…

Il y a quelques temps, je suis allée sur un blog que je ne connaissais pas, et la personne qui l’écrit était un peu déçue du nombre peu élevé d’abonnés. Je lui ai répondu que peu importait le nombre, (pour ma part, je plafonne à 8, mais quels 8 !!!! ;o) le plus important est de se faire plaisir, et d’être lu par des personnes qui ont des goûts qui peuvent rencontrer les vôtres ou vous faire découvrir des pépites…

La lecture est multiple et différente en fonction de qui nous sommes, il n’y a pas de mauvais choix, il n’y a pas de mauvais livres, il y a juste des lecteurs avec des goûts différents, des caractères différents, et c’est cela la richesse.

Alors, aujourd’hui, ce petit billet est là, car j’avais envie de vous écrire que je vous remercie tous de vos partages, même s’il y a des moments où « De Bloomsbury en passant par Court Green… » n’est plus trop alimenté, je continue à lire mais quelques fois je suis un peu paresseuse pour écrire mes billets, ou je manque de temps… 

 

J’ai une question, est-ce que certains d’entre vous ont un logiciel pour référencer leurs livres ? j’en ai trouvé plusieurs gratuits sur Internet, mais je ne les connais pas.  Alors, si vous avez des suggestions, je suis preneuse ;o)

À bientôt,

Claude

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19 février 2022

Severa

Severa
de Maria Messina

 

Maria Messina est de ces auteurs qui ont les mots justes. Elle décrit la vie des femmes dans le sud de l’Italie au début du 20ème siècle, leurs conditions de vie, l’atmosphère dans lequel elles évoluent d’une façon magistrale. J’avais lu « La maison de l’impasse » et ça m’avait impressionné, avec « Severa », mon ressenti est confirmé !

Severa est l’aînée d’une famille de trois enfants. Sa cadette, Myriam est son contraire, et son jeune frère est handicapé. Leur père pour raison de santé doit quitter son travail, à partir de ce moment la famille vit chichement. Ce que Severa ne supportera jamais. Les filles ont leurs rêves, alors que Myriam compose avec son sort, Severa est bien décidée à s’élever socialement. La famille vit au rez-de-chaussée d’une grande maison habitée par la propriétaire, une vieille femme. Page 59. Quelle tête, cette fille ! S’il lui venait une idée, elle en réalisait cent ! La maison de Mme Zelinda -paix à son âme- était méconnaissable. Des maçons et des ouvriers rénovaient les pièces ; aux fenêtres apparaissaient des peintres et des décorateurs, coiffés de chapeaux en papier, le visage éclaboussé de plâtre et de chaux. … Severa était partout, surveillait tout, donnait des ordres, se faisant obéir comme si elle était née pour commander.

Alors que sa sœur se consacre à ses parents, elle, fera en sorte de manipuler la propriétaire pour hériter. Elle avancera toujours en faisant fi des autres, convaincu qu’elle n’a besoin de personne. Mais la réussite sociale suscite bien des jalousies et des haines. Elle parviendra à ses fins et apprendra à ses dépends le prix de la réussite sociale, car la « haute société » est sans pitié, devant la réussite d’une femme qui n’appartient pas leur monde.

Il y a chez Severa une soif de s’élever si importante qu’elle en oublie sa vie, que son cœur s’assèche et que même dans le plus grand désarroi elle ne se l’avouera jamais. Jusqu’au bout elle est convaincue qu’elle n’a besoin de personne, même dans un sanglot…

Première page

La place de Santa Maria, un peu à l’écart, n’avait rien de beau. Et pourtant, Myriam passait presque toute la journée à travailler devant la fenêtre basse qui s’ouvrait juste en face de l’église. Tout en enfilant son aiguille ou en cherchant son panier à ouvrage ses petits ciseaux à broder, elle pouvait se distraire quelques minutes à jeter un coup d’œil dehors.

On ne voyait rien de beau, en vérité, et Severa n’avait pas tort de dire que lorsqu’on restait assise là, on avait l’impression de se tenir derrière les grilles d’un couvent.

La place, habituellement peu fréquentée, était fermée, d’un côté par le palais des nobles Renzoni, aux murs très hauts, d’un rose qui devenait rougeâtre dès qu’il pleuvait, et par le néflier qui cachait deux fenêtres, de l’autre par une grosse bâtisse majestueuse et en ruine que l’on devait abattre afin d’élargir la rua di Carlomagno (mais les travaux n’avaient jamais commencé car on ne voulait pas détruire un petit pont à colonnettes qu’avait foulé, disait-on, Charlemagne en personne) ; en face de la bâtisse se trouvaient la petite église de Santa Maria Inter Vineas, avec son campanile tronqué par la foudre, la boulangerie à côté du campanile et, attenant à l’église, le presbytère dont la dernière fenêtre s’ouvrait sur l’entrée de la ruelle menant aux Capucins, toute tortueuse et pavée, qu’accompagnait le grondement du Tronto.

Severa, de Maria Messina, traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli. Éditions Cambourakis.

severa

 

Posté par jeanlau à 14:57 - - Commentaires [5] - Permalien [#]
17 février 2022

l'autre moitié du monde

l’autre moitié du monde
de Laurine Roux

Je vous présente ici, un livre merveilleux, terrible et magnifique à la fois, et pour ne rien enlever à tout cela, il est très bien écrit, le rythme nous entraîne encore plus profondément dans l’histoire.

La révolte gronde chez les espagnols, nous sommes dans les années 1930. Le monde paysan et rural en général n’en peut plus d’être exploité.

La famille de Toya, une adolescente, vit dans les marais. Son père, Juan, travaille dans les champs de la « Marquise » la noble du coin, et Pilar, sa mère, elle, travaille au château comme cuisinière. Toya est élevée librement, il lui arrive de suivre sa mère au travail, sinon, elle passe son temps à observer la nature. Elle ne va pas à l’école, elle ne le souhaite pas. Page 14. Juan son père n’est pas encore revenu de la rizière. En l’attendant, elle dégraisse la peau du lièvre, la met à tremper. Puis elle grignote quelques olives, un morceau de pain, et se déshabille. Le soleil chauffe le sol sablonneux. On y voit presque trouble tant il fait chaud. Toya s’oublie dans le delta quadrillé par les chemins de terre et les canaux, s’oublie au bord des bassins bordés de joncs et de roseaux, se fond dans les aplats beiges, jaunes et bleus. Un peu étourdie, elle avance pieds nus, repousse les touffes d’herbes hautes ; le rideau végétal se referme sur elle. L’enfant pénètre dans l’eau, bouillon saumâtre. Elle bascule la tête en arrière, laisse son corps affleurer. Offre son visage, ses seins naissants et la surface de ses cuisses au soleil. Le reste barbote dans l’eau. Elle sait que des bêtes vivent là-dessous, cette idée lui plaît.

Le soir, les compagnons de Juan se retrouvent autour de la table sous la tonnelle. Toya qui est au lit, les écoute. Peu à peu, les discours changent, elle ressent la colère dans les voix. Un jour, une nouvelle voix se fait entendre, c’est celle d’Horacio, le nouvel instituteur.

Peu à peu, nous découvrons par les yeux de Toya l’innommable, la vérité endurée par les paysans et leurs familles. Un monde, où les riches disposent des pauvres. Elle nous entraîne dans un déchaînement de barbarie, plus sordides les unes que les autres, liées à la présence du fils de la Marquise. Jusqu’au jour où les choses vont trop loin, où une jeune fille est violée et assassinée, où Juan se retrouve en prison pour avoir contesté, où le groupe fait appel à José, un avocat, ami d’Horacio. Cette mort est « la goutte qui fait déborder le vase ». Des paroles ils décident de passer à l’action. Et tout le reste, je vous laisse le découvrir. Page 41. Le bruit se propage. C’est un diable qui a tué Alejandra, il était accompagné d’un loup ! Les villageois ont bu, ils déraisonnent. Des voix fusent. On va débusquer le criminel, lui couper les couilles. Quelqu’un lance, Sus cojones al fuego ! les hommes alimentent le bûcher, les brandons dessinent des blessures dans le ciel. Juan jette un regard affolé en direction d’Horacio. Ses yeux disent, Il faut faire quelque chose, ça va mal tourner. L’instituteur monte sur une pierre, s’écrie : ça suffit ! De nouveau le silence, tendu. Les hommes sont saouls, ils ne tiendront pas longtemps. Alors Horacio choisit ses mots, il ne promet rien, fait dans le pratique ; fouille, secteurs, former des groupes. Ils auront besoin de volontaire. Qui en est ? Les gars du collectif s’avancent. Juan, Pedro, Francisco, d’autres encore. Aucun ne souhaite jouer au redresseur de torts, ils veulent seulement que justice soit rendue. Horacio répartit les équipes. Rizières, jonchères, vergers, colline, village. Tout sera passé au peigne fin. Et l’église ?Horacio n’y a  pas pensé. Juan propose de s’en charger, c’est dans son périmètre. Marché conclu, tapes dans le dos. Avant de partir, il s’assure que Pilar va bien. Elle pleure, en retrait contre le talus. Alors, il lui saisit les mains, répète, Mi querida. Elle doit se montrer forte, ils vont attraper le salaud qui a fait ça.

Ce livre m’a fait pleurer ! Il est dur par ses faits, son époque, et Laurine Roux avec son écriture fluide nous y plonge plus intensément encore. Ses descriptions de la nature, des anciennes coutumes, des gens… font que nous sommes avec Toya. Jusqu’au dernier mot, elle nous étonne, elle nous fait voyager. Elle fait se rencontrer le passé et le présent. C’est magnifique !

Je ne vous explique pas le mal que j’ai eu pour choisir le livre qui a suivi…

Claude

Première page

Derrière chaque bouquet au bord de la route se tient un fantôme. Sa silhouette flotte en lisière, vie brumeuse dont on ne saura rien, à peine les derniers instants. Le reste, on peut uniquement l’imaginer : une maison non loin, quelqu’un resté seul, une toile cirée avec des motifs, longtemps on a mis une assiette en trop. Chaque fois les mains ont frémi. Cela fait cet effet de toucher l’absence.

Derrière chaque bouquet au bord de la route, la même scène : un tronc, peut-être un léger assoupissement, des éclats de verre – lumières rouges et blanches – et le volant auquel s’accroche le conducteur, yeux écarquillés une fraction de seconde avant le choc. Parfois, l’autoradio continue de tourner quand le cœur a cessé.

Derrière chaque bouquet au bord de la route, il y a une main. Qui accroche les tiges. Les doigts ont trempé dans les larmes. Depuis, elles ont séché. Mais les doigts restent lourds de chagrin. De ce chagrin qui meut les corps, les conduit chaque semaine au bord de la route ; la ficelle, le nœud, parfois sous la pluie, décrocher, remplacer. Comme ils sont vivants ces doigts.

l’autre moitié du monde, de Laurine Roux. Éditions du sonneur.

 

l'autre moitié

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