De Bloomsbury en passant par Court green...

13 novembre 2017

L’élève Gilles
d’André Lafon

J’avoue que le titre du livre ne me disait rien ! C’est ma libraire qui m’a parlé de lui, et je n’ai pas été déçu, bien au contraire. Chaque mot, est le bon mot, chaque mot décrit exactement ce qu’il doit. Ce livre est lumineux tant par son style que par les images qu’il véhicule.

Ce n’est pas un livre bavard, il est rempli de silence, du temps qui passe, avec sa succession de jour et de nuit, de lever et de coucher de soleil. La fluidité du texte en accentue encore les moments forts.

« L’élève Gilles » est certainement autobiographique. Gilles doit partir pour la première fois en internat. Lui, enfant unique, en admiration devant sa mère, va vivre ce que l’internat implique comme contraintes, peines, séparations, solitude au milieu des autres. Page 90. Massés à l’extrémité de la cour, sous la garde distraite d’un maître, nous regardions finir la fête en comparant les souvenirs que nous avions reçus, et je me sentais triste et comme banni d’une joie que d’autres avaient goûtés, demeuré en deçà d’un beau pays qu’ils venaient de connaître, et dont les images que je tenais semblaient des choses rapportées pour nous, qui n’y avions pas été.

Les manques que ce soient des personnes mais aussi du silence, de la nature est vraiment très bien écrit, nous le ressentons tout autant que lui.

Page 77. Ma mère m’écrivait affectueusement, mais ses lettres reprenaient peu à peu le ton grave ; elle n’y parlait plus de sa promesse de venir avec mon père. L’ennui des vacances un instant apaisé me ressaisit, je me sentais seul au milieu même de mes camarades. J’enviais Florent et Mouque, qui se promenaient ensemble dans les préaux et s’asseyaient pour lire au même livre ; ils s’attendaient l’un l’autre au bas des pages, et leurs fronts se touchaient. Bereng et Terrouet malgré leurs querelles, semblaient ne pouvoir vivre séparés ; les cinq ruraux partageaient leurs provisions au goûter, et les mêmes fautes se retrouvaient dans leurs devoirs faits ensemble.

Pour ma part, j’ai beaucoup aimé le regard d’André Lafon sur les autres et plus encore peut-être sur la nature qui l’entoure. Page 116. Nous eûmes une grande abondance de fruits dont, à chaque repas, s’orna notre table. Les prunes tombaient sur le sol du verger, et leur pulpe où je mordais était chaude dans le jour, et glacée et plus douce, il semblait, au matin. Les fourmis les mangeaient jusque sur l’arbre. Bientôt, les filles de Gentil les vinrent toutes cueillir en de rondes corbeilles qu’elles emportèrent à deux, un bras pendant, la démarche alourdie. La récolte fut vendue au marché, mais Segonde avait prélevé sa dîme, et l’odeur des confitures enveloppa mon réveil un matin.

C’est le seul roman de l’auteur, car il est décédé en 1915, à 32 ans. Il était un grand ami de François Mauriac, qui dans la préface de la première édition (et de celle-ci d’ailleurs) écrivait : page 7. Qui était André Lafon ? Je réponds d’abord : l’être le plus doux qu’il m’ait été donné d’aimer en ce monde. Mais sa douceur ne venait pas de sa faiblesse. Il existe comme une douceur de la force. La vraie force est douce. Tel est le sens de la « béatitude » : « Heureux les doux car ils posséderont la terre. »

 

Claude

Première page

Je m’appelle Jean Gilles. J’entrais dans ma onzième année, lorsqu’un matin d’hiver, ma mère décida de me conduire chez la grande-tante aux soins de qui l’on me confiait habituellement pour les vacances. J’y devais demeurer quelque temps ; une coqueluche qui s’achevait était le prétexte de ce séjour à l’idée duquel j’aurais éprouvé bien de la joie si je ne sais quoi, dans sa brusque nouvelle ne m’eût empêché de m’abandonner à ce sentiment.

Mon père ne parut pas au déjeuner ; j’appris qu’il se trouvait las et prenait du repos. J’osai m’en féliciter, car sa présence m’était une contrainte. Il demeurait, à l’ordinaire, absorbé dans ses pensées, et je respectais le plus possible son recueillement, mais le mot, le geste dont il m’arrivait de troubler le silence, provoquaient sa colère ; j’en venais à jouer sans bruit, et à redouter comme la foudre le heurt de quoi que ce fût. Cette perpétuelle surveillance où j’étais de moi-même me gênait, à table surtout. Il suffisait de l’attention que j’apportais à me bien tenir pour m’amener aux pires maladresses ; la veille même, à dîner, mon verre renversé s’était brisé en tachant largement la nappe. Le sursaut de mon père m’avait fait pâlir, et mon trouble fut plus grand encore à le voir nous laisser et reprendre, au salon, la sonate qu’il étudiait depuis le matin.

L’élève Gilles d’André Lafon. Édition l’éveilleur. Préface de François Mauriac, Postfast de Jean Marie Planes.

 

index

 

 

 

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07 novembre 2017

En lieu sûr
de Wallace Stegner

 

2 couples, 4 personnalités, une amitié de toute une vie. Tel pourrait être le résumé le plus succinct de ce magnifique livre.

Encore un que j’ai eu du mal à quitter, je l’ai « dévoré » !! L’écriture est fluide, c’est extrêmement bien écrit, on ne s’y ennuie pas et il fait réfléchir. Je me suis laissée littéralement envoûter, happer par ce roman. En 2 mots, c’est celui qu’il me fallait au moment où je l’ai lu, et cela a multiplié le plaisir. En le lisant, j’ai pensé au roman d’Alison Lurie.

 

Larry et Sally sont invités chez leurs amis, Charity et Sid. Charity va mourir. Elle a souhaité réunir tous les gens qu’elle aime avant de partir. Alors, ils ont tous accouru, Sally, Larry et la famille.

Il est tôt, ils sont arrivés la veille, Sally dort encore, et Larry se souvient…

Il est jeune prof de fac en poste pour un an, il est marié à Sally. Ils arrivent en ville et ne connaissent personne. Larry rencontre Sid à la fac, il est lui aussi professeur. Avec Sally, ils font la connaissance du couple et instantanément une amitié voit le jour, avec pour chacun un rôle bien défini.

Pages 33-34-35

UN jour de la semaine qui suivit, rentrant à la maison aux alentours de 4 heures, je descendis les marches en faisant "ouh­ouh !", habité du sentiment qu'il fallait à Sally une démonstration de bonne humeur et la promesse de nouvelles de l'extérieur. Passant du soleil de l'après-midi au clair-obscur de notre sous-sol, je m'immobilisai sur le seuil, frappé de cécité.

— Bon sang, chérie, pourquoi restes-tu dans le noir? Cet endroit ressemble à l'entrée de service d'une vache noire!

Quelqu'un fit entendre un rire, une femme, mais qui n'était pas Sally. Je trouvai l'interrupteur et elles m'apparurent: Sally, assise sur le sofa, et l'autre, installée sur notre chaise fort peu confortable, avec entre elles un plateau à thé posé sur la table basse bricolée (encore des planches et des briques). Elles me regardaient en souriant. Sally a un sourire dont je pourrais me contenter en guise d'ultime vision de cette terre, mais il est empreint d'une certaine distance, il est maîtrisé et l'on voit en arrière-plan les rouages de sa pensée continuer de tourner. Celui de l'autre personne, jeune femme élancée en robe bleue, était d'une tout autre sorte. Elle jetait un vif éclat dans cet appartement mal éclairé. Ses cheveux étaient relevés en chignon comme afin de dégager son visage pour le libre jeu de ses expressions, et tout y souriait, les lèvres, les dents, les joues, les yeux. Je veux dire qu'elle avait un visage extrêmement vivant et, comme cela m'apparut aussitôt, d'une grande beauté.

Saisi d'étonnement, je restais à cligner les yeux sur le pas de la porte.

— Excusez-moi, déclarai-je. Je ne savais pas que nous avions de la compagnie...
Ah, ne dites pas que je suis de la compagnie ! me répondit l'inconnue. Je ne suis pas venue pour tenir compagnie.
Tu te rappelles Charity Lang, me dit Sally. Nous nous sommes rencontrés au thé donné par les Rousselot.
Oui, bien sûr. (Je m'avançai pour lui serrer la main.) Pardonnez-moi: en entrant je ne voyais plus rien. Comment allez-vous?

En fait, je ne me souvenais pas du tout d'elle. Pourtant, comment avais-je pu ne pas la remarquer, même au milieu de la foule de cette réception guindée ? Elle aurait dû m'appa­raître comme un phare dardant son faisceau.

Son verbe était aussi animé que ses traits. Elle appuyait un mot sur quatre, possédant au plus haut point cette féminine habitude de l'accentuation langagière. (Par la suite, quand nous nous vîmes moins pour cause d'accointances dif­férentes, nous découvrîmes dans ses lettres qu'il en allait de même de son écriture; on ne pouvait les lire qu'en adoptant ses intonations.)

— Sid m'a appris que vous avez déjà fait connaissance à l'université, dit-elle. Il a rapporté à la maison le numéro de Story Magazine où est passée votre nouvelle. Nous l'avons lue au lit à voix haute. Elle est superbe !

Dieu du ciel, un public! Exactement ce que je cherchais. Accorde toute ton attention à cette délicieuse jeune femme,

il s'agit à l'évidence de quelqu'un d'exceptionnel. Et idem de son mari. Est-ce que tu le connais ? Non sans difficulté, tout en balbutiant à son épouse enthousiaste des paroles pétries de fausse modestie, je le remets : des lunettes, la mise sobre, le cheveu blond, une voix douce un peu haute, un garçon affable, oubliable, et que rien, ramage, plumage ou habitudes de nidi­fication, ne distingue d'une dizaine d'autres. Du moins ne s'agit-il pas d'un de ces petits snobinards. De toute évidence quelqu'un dont il convient de cultiver la fréquentation. Je ne lui en veux pas de ne pas s'être mis en avant avec plus de force. Peut-être que, me percevant comme un auteur doué et pro­metteur, il s'est senti manquer de confiance en lui.

Est-ce là la base de l'amitié ? Est-ce aussi réactif que cela ? Ne répondons-nous qu'aux êtres qui paraissent nous trouver intéressants ? Notre amitié pour les Lang est-elle issue d'une simple gratitude envers cette femme qui eut la gentillesse de rendre visite à une jeune inconnue coincée dans un sous-sol sans occupation ni connaissances ? Étais-je à ce point avide de louanges qu'entendre déclarer qu'ils avaient aimé ma nouvelle suffit à me faire éprouver de la sympathie pour eux deux? Est-ce que tous nous vrombissons, tintons ou nous illuminons quand, et seulement quand, on appuie sur nos touches de vanité? Puis-je, dans toute ma vie, trouver quelqu'un que j'aie bien aimé sans qu'il eût d'abord montré des signes de m'aimer bien? Ou alors (et j'espère que c'est le cas) ai-je éprouvé ce sentiment pour Charity dans l'instant, parce qu'elle était ce qu'elle était, ouverte, aimable, franche, un rien grivoise comme cela apparut par la suite, décidée, attentive aux autres, aussi débordante de vitalité que son sourire était radieux?

Entre gorgées de thé et bouchées de tartines à la cannelle, elle laissait tomber des bribes d'information que mon esprit courait ramasser pour les placarder au mur en vue d'un usage ultérieur, comme une femme bengali récupère de la bouse fraîche pour se chauffer. Elle était originaire de Cambridge. Son père enseignait l'histoire des religions à Harvard. Elle avait fréquenté Smith College. Elle et son mari s'étaient rencontrés alors qu'il était en troisième cycle à Harvard et qu'elle, son diplôme en poche, marquait le pas, employée comme guide au musée Fogg.

Elle n'aurait pu livrer ces faits à une oreille mieux dispo­sée que la mienne. En dépit de ma désillusion regardant mes collègues à nœud papillon, j'étais, en 1937, prêt à croire que l'homme de Harvard constituait l'aboutissement d'une certaine sorte de développement humain, libéré, par l'ampleur de sa tra­dition et par le processus de sélection qui l'y avait porté, de la grossièreté d'établissements de moindre prestige.

Même s’ils ne sont pas du même monde, même si les uns sont riches et les autres pauvres, même si leurs caractères sont très différents, ils s’aiment d’une amitié sans aucune mesure. Pendant presque toutes ces années, ils partiront en vacances ensemble, se retrouveront en famille. Même si Charity est pleine d’ambition et jalouse quelque peu Larry qui est brillant, cela n’altèrera pas leurs relations. Chacun trouvera sa place. Aussi quand Sally tombera très gravement malade, Sid et Charity seront auprès d’eux autant moralement que pécuniairement.

Aujourd’hui, si Charity leur a demandé de venir c’est aussi pour aider Sid, être là quand elle ne sera plus. Sid est le plus fragile des deux, toute sa vie il a compté sur Charity, toute sa vie il l’a suivi. Elle a toujours été son moteur et son ancrage.

 

C’est une très belle réflexion sur l’amitié, mais pas seulement, sur la place que l’on peut avoir par rapport aux autres, sur l’importance qu’on lui donne, sur le sens de la vie.

Claude

Première page

REMONTANT au travers d'un entrelacs de rêves et de souvenirs, me tordant telle une truite à travers les cercles de précédents réveils, je fais surface. Mes paupières s'ouvrent. Je suis éveillé.

Ceux qui viennent de se faire opérer de la cataracte doivent connaître cela lorsqu'on défait leur pansement : chaque détail est aussi net que s'il était vu pour la première fois, et cependant familier, connu du temps d'avant la cécité, ce qui appartient au souvenir et ce qui se présente à la vue fusionnant comme dans un stéréoscope.

Il est manifestement fort tôt. Un demi-jour filtre au rebord des stores. Mais je vois, ou me rappelle, ou les deux, les fenêtres sans rideaux, les chevrons nus, les murs en bardeaux sans autre ornement qu'un calendrier qui, je crois bien, se trouvait déjà là la dernière fois que nous sommes venus, il y a huit ans.

Ce qui était agressivement spartiate est devenu miteux. Rien n'a été ravalé ni modifié depuis que Sid et Charity ont confié la propriété aux enfants. Je devrais avoir le sentiment d'ouvrir les yeux dans un petit motel de campagne, mais il n'en est rien. J'ai passé trop de belles journées et de bonnes nuits dans cette maisonnette pour que le décor me déprime.

La tête levée de l'oreiller, je trouve même à cette chambre, à mesure que mes yeux accommodent, quelque chose de mer­veilleusement rassurant, une certaine chaleur nonobstant la pénombre. C'est probablement le fruit de réminiscences, mais cela tient aussi à la couleur : avec le temps, le pin brut des murs et du plafond s'est adouci en une riche teinte de miel, comme coloré par l'affection de ceux qui ont bâti cet endroit pour en faire un havre destiné aux amis. Je vois cela comme un présage et, quoique je n'aie pas oublié la raison de notre présence ici, je ne puis me défaire de cette tendre impression avec laquelle je viens de m’éveiller d’être en pays de connaissance.

En lieu sûr, de Wallace Stegner, traduit de l’américain par Éric Chédaille. Éditions Gallmeister.

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05 novembre 2017

CAVERNE
suivi de
CADAVRE
de Makenzy Orcel

 

Page 18

s’attacher tue

mais la hâte soulève des montagnes
à peine plus lourdes que le foin
le vague souvenir grignoté dans le noir

tourne toi
loin de la routine ta nuit
sois éternel
immense brasier pour le fugitif

loin des jours englués
dans la mare des principes

fidèle à toutes soifs
solitudes
d’aucune langue
par-delà le possible et les liens…

 

Page 39

regardez par vous-même
par l’œil des ouragans
nos enfances dévastées
dans la manufacture des vents
leur morne texture

que du chaos à offrir
des fleurs animales
des chiens s’en allant dans la nuit
des rêves qui ne servent à rien

des jours qui nous glissent des mains
ruisselant dans le noir
des impasses de l’oubli
inondé par les larmes

des soleils en cavale vers l’aube inconnue
tel le temps revenu
de sa lointaine inertie

 

Extraits de Caverne de Makenzy Orcel. Edition la contre allée.

 

J’ai trouvé ce recueil à la médiathèque, je ne connaissais pas du tout Makenzy Orcel, et c’est une très belle découverte. J’aime beaucoup la force de la poésie qui se dégage de ce recueil.

Il a également écrit des romans, je vais me renseigner à ce sujet !

Claude

 

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02 novembre 2017

Catalène Rocca
suivi de
L’homme au manteau de pluie

2 nouvelles très agréables à lire, et très bien construites. Elles se situent toutes les deux dans une librairie. Dans la première une jeune femme en franchit la porte, et dans la seconde c’est un homme, un écrivain. Un véritable petit délice.
Claude

Catalène Rocca
Première page

Le premier matin où elle a franchi la porte de la librairie, il était à peine dix heures. Je m’en souviens bien, je portais un carton de nouveauté à enregistrer. Elle s’est dirigée droit vers la pochothèque. Elle avançait ses doigts sur le dos des ouvrages, ses lèvres épelaient l’alphabet. En l’observant je compris qu’elle cherchait un auteur précis. Pourtant, et c’est étrange, je pressentais qu’elle pouvait chercher en vain.

L’homme au manteau de pluie
Première page

Il a essuyé ses pieds sur le paillasson un long moment, comme gêné de rentrer avec toute cette pluie qui suintait de son manteau. Il a ôté son chapeau. J’ai haussé les épaules pour lui faire comprendre que l’eau sur le sol m’importait peu. Je l’avais reconnu. Il venait à chacun de ses voyages en Europe. Pendant deux ou trois semaines, il louait une petite maison qui donnait sur la mer.

Catalène Rocca suivi de L’homme au manteau de pluie, de Jean-François Delapré. Editions LA TABLE RONDE

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29 octobre 2017

Trop de travail, trop fatiguée, trop d’écran la journée… je préférais passer mes fins de journées et de semaine à aller me promener pendant une heure ou deux en attendant de reprendre le chemin de mon lit ! Cette période de l’année est toujours intense, elle détermine aussi la suite de l’année de travail, il faut beaucoup cadrer, répéter les règles pour que le travail se fasse dans de bonnes conditions.

Aussi, l’heure de fin de journée arrivée, je chaussais mes chaussures de marche et je m’évadais dans la nature, loin de tout cela. Je ne permets plus au travail d’empiéter sur ma vie.

 Bref, j’étais trop fatiguée pour faire de l’écran le soir, je préférai retrouver l’univers de mes livres. Et j’ai lu des romans formidables, je ne sais pas si j’en ferai le billet car j’ai du retard. Le livre qui m’a le plus marqué est « refus de témoigner » de Ruth Klüger. Il m’a poursuivi quelques semaines, je l’avoue, c’est un chef d’œuvre et un témoignage incroyable.
Il y a également, « Notre rue » de Sandor Tar. Dans ce livre il explore la pauvreté, la solidarité, la vie des « petits gens » de la rue. L’alcoolisme est au cœur de leurs vies, comme dans beaucoup de quartiers pauvres. Il ressort de ce livre une très grande chaleur humaine, et des personnages que l’on a du mal à quitter.

J’ai lu aussi « Authenticité » de Deirdre Madden. Je l’ai apprécié sur le moment, il nous entraîne dans le monde de l’art.

Pour finir, j’ai lu quelques polars, dont les deux derniers de Louise Penny, qui étaient enfin libre à la médiathèque ! et quelques autres qui ne m’ont pas marqué.

Claude

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01 octobre 2017

LA NUIT

Caresse l’horizon de la nuit, cherche le cœur de jais que l’aube recouvre de chair. Il mettrait dans tes yeux des pensées innocentes, des flammes, des ailes et des verdures que le soleil n’inventa pas.

Ce n’est pas la nuit qui te manque, mais sa puissance.

Page 41.

 

PREMIERE DU MONDE

Captive de la plaine, agonisante folle,
La lumière sur toi se cache, vois le ciel :
Il a fermé les yeux pour s’en prendre à ton rêve,
Il a fermé ta robe pour briser tes chaînes.

 

Devant les roues toutes nouées
Un éventail rit aux éclats.
Dans les traitres filets de l’herbe
Les routes perdent leur reflet.

Ne peux-tu donc prendre les vagues
Dont les barques sont les amandes
Dans ta paume chaude et câline
Ou dans les boucles de la tête ?

Ne peux-tu pas prendre les étoiles
Ecartelée tu leur ressembles,
Dans leur nid de feu tu demeures
Et ton éclat s’en multiplie.

De l’aube bâillonnée un seul cri veut jaillir,
Un soleil tournoyant ruisselle sous l’écorce.
Il ira se fixer sur tes paupières closes.
O douce, quand tu dors, la nuit se mêle au jour.

J’ai la beauté facile de Paul Eluard, Gallimard/Télérama.

 

Il y a très longtemps que je n’avais pas lu la poésie de Paul Eluard, et c’est un vrai plaisir. J’ai découvert ce petit livre à la médiathèque, il semble que ce soit une édition spéciale. J’aime tous les poèmes qui y figurent, j’aime leur musique, lorsque je les lis à haute voix, j’ai l’impression de sentir la nature se manifester. Il y a le souffle du vent, la fraîcheur de la nuit etc.

C’est un magnifique recueil.
Claude

 

CELLE QUI N’A PAS LA PAROLE

Les feuilles de couleur dans les arbres nocturnes
Et la liane verte et bleue qui joint le ciel aux arbres,
Le vent à la grande figure
Les épargne. Avalanche, à travers sa tête transparente
La lumière, nuée d’insectes vibre et meurt.

Miracle dévêtu, émiettement, rupture
Pour un être seul.

La plus belle inconnue
Agonise éternellement.

Etoile de son cœur aux yeux de tout le monde.

Page 26

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26 septembre 2017

Le requiem de Terezin
de Josef Bor

 

Ecrit à partir d’une histoire vraie, ce livre est profondément touchant. Aussi, je vais le laisser parler lui-même plutôt que de trop le commenter, il y a des livres pour qui les mots ne sont pas suffisamment forts, les miens en tout cas. J’ai mis un certain temps avant de pouvoir choisir le livre que je lirai par la suite.

En 1944, l’Allemagne est en train de s’effondrer, après l’attentat raté contre Hitler, les exécutions se multipliaient même dans les rangs de la Wehrmacht. L’empire nazi s’écroulait.

En 1942, la ville de Theresienstadt a été vidée de ses  habitants, et transformée en un immense camp de triage pour les juifs tchèques, allemands, autrichiens, hollandais et danois.

Le camp est l’antichambre d’Auschwitz, mais aussi une vitrine pour la propagande nazie.

Le pianiste Raphael Schächter est arrivé au camp en 1941, à l’âge de 36 ans. Il décide de monter le requiem de Verdi, pour cela il devra faire travailler 4 solistes et 120 choristes.

Page 18. Schächter se souvint de l'instant précis qui l'avait amené à commencer l'étude de cette œuvre. Prouver l'imposture, l'aberration des notions de sang pur ou impur, de race supérieure ou inférieure, démontrer cela précisément dans un camp juif par le moyen de la musique, cet art qui mieux peut-être que tout autre lui semblait pouvoir révéler la valeur authentique de l'homme ; depuis longtemps cette idée le hantait. C'est pourquoi il avait tenu à rassembler des groupes d'ori­gines les plus diverses, pour que chacun se rendît compte de l'élévation artistique à laquelle il pouvait atteindre avec des hommes si différents.

Après de longues réflexions, il avait préféré le Requiem de Verdi à toute autre œuvre. Cette musique italienne, composée sur un texte latin, inspirée par des prières catholiques, serait interprétée par des chanteurs juifs, des musiciens de toutes nationalités, venant de Bohême, d'Autriche, d'Allemagne, de Hollande et du Danemark, certains même de Pologne et de Hongrie ; l'exécution de ce Requiem dans un ghetto serait dirigée par un chef d'orchestre athée : l'idée lui en sembla magnifique.

Il commence à parler autour de lui de son projet.

Pages 21-22. — Versez donc ma part dans la gamelle de ce vieux grand-père qui meurt de faim, avait-il répondu.

Une brève rencontre sans doute. Retenu par quelque honte, le mendiant n'osa pas se présenter. Sa nationalité paraissait incertaine : il pouvait être allemand aussi bien qu'italien, français ou anglais, car il se mit à parler toutes ces langues couramment, comme saint Pierre peut-être. Une discussion s'engagea, le vieil homme paraissait s'intéresser vivement à toutes choses, ils en vinrent naturellement à parler de musique, Schächter lui confia son idée du Requiem.

Vous êtes un fou ! lui cria bientôt le vieillard avec une sorte d'agressivité et en haussant la voix, comme les gens un peu sourds. Monter le Requiem de Verdi ici, dans un camp de concentration, c'est une pure chimère ; vous rendez-vous seulement compte de ce que vous allez faire ? Essayez donc de voir avec moi, voulez-vous ? Il vous faut d'abord quatre solistes qui ne peuvent être n'importe qui. Un chœur ne vous suffira pas, vous devrez en réunir au moins deux, sans quoi vous n'arriverez jamais à répéter convenablement la fugue du Sanctus. Vous n'aurez pas assez de quarante chanteurs, il vous en faudra au moins quatre-vingts, peut-être même davan­tage lors de certains passages. Je me souviens qu'à Londres, le Requiem fut joué autrefois avec un chœur dix fois plus important encore. Ne parlons pas de l'orches­tre ; vous aurez besoin d'au moins soixante musiciens. Si vous ne parveniez pas à les réunir, il vous faudra au moins deux pianos. Un seul ne saurait suffire. Ce n'est pas ce qui importe le plus, me direz-vous, quand on veut jouer de la musique, on peut toujours improviser, mieux vaut certainement un instrument de petite taille, mais d'une parfaite sonorité, qu'une énorme caisse qui fait beaucoup de bruit pour rien. Le vrai problème est ailleurs, comprenez-moi bien, il est ailleurs !

Schächter le regardait avec un mélange de curiosité et d'admiration : « Quelle fine mouche, se disait-il, se souvenant de la douceur de sa voix tout à l'heure quand il mendiait pour avoir sa soupe, il sait vraiment s'y prendre, ne voilà-t-il pas qu'il se met à hurler comme si c'était moi le sourd ? »

Le vieux semblait ne s'apercevoir de rien, il était lancé et ne pouvait visiblement pas s'arrêter.

Il lui fallut demander l’autorisation aux SS, puis faire passer des auditions, et penser à remplacer les chanteurs qui un jour disparaissent dans les convois. Il peut d’un jour sur l’autre manquer une dizaine de personnes voire plus. Pages 52/55. Les derniers rangs des prisonniers venaient de passer devant les casernes, le bruit sourd de leurs pas s'était effacé, le chant du chœur s'interrompit comme pour leur rendre un dernier hommage. Et le silence se fit.

Partout, les rumeurs de la vie de chaque jour recom­mencèrent peu à peu. Dans la cave, rien ne les troublait encore, personne n'osait parler, élever la voix. Schächter se taisait ; d'un geste vague de la main il leur fit com­prendre que la répétition était terminée cette fois, qu'il les renvoyait. « Rentrez chez vous, c'est assez pour aujourd'hui » semblait-il leur dire. Les chanteurs, indé­cis, hésitèrent un instant, certains s'approchèrent, croyant n'avoir pas bien compris, mais il les repoussa. Ils pouvaient partir. Non, il préférait rester seul un moment, s'attarder encore. Chacun sortit donc silen­cieusement et Schächter resta seul dans la salle.

« Comment est-ce possible ? Il y a une semaine à peine, nous exultions tous : Quam olim Abrahae pro­misisti. Je répétais partout que nous allions surmonter toutes les difficultés, le pourrai-je maintenant avec un chœur et un orchestre décimés ? Il ne me reste qu'un soliste » murmurait Schächter se laissant aller au désespoir.

Le commandant du camp lui avait pourtant promis de protéger les artistes. Le même jour, la Kommandan­tur avait donné l'ordre aux petits enfants, aux orphelins, aux veufs et aux veuves de partir par le premier convoi ; elle le faisait, disait-elle, dans l'intérêt des habitants du ghetto, afin que tous puissent jouir enfin d'une vie meilleure. Elle tenait toujours ses promesses : pouvait-on lui reprocher la tuberculose qui avait frappé à Terezin la sœur de François, l'infirmité du mari d'Élisabeth qui était arrivé dans le ghetto poussé par sa femme dans sa petite voiture, la mort enfin de la maman des enfants de Meisl ? Tout cela n'était que jus­tice ; la Kommandantur n'avait jamais obligé Meisl à partir, ni les autres artistes qui avaient été exemptés de suivre ce convoi. Si elle tenait ses promesses, la Kom­mandantur exigeait en retour que ses ordres fussent res­pectés. Ils étaient partis de leur plein gré, ils l'avaient demandé, le commandant n'avait pas voulu se montrer inhumain, leur requête avait donc été acceptée, il avait empêché qu'on les séparât de leur famille et voilà tout. On ne pouvait que l'en féliciter.

Quel plan satanique ! La colère s'empara du chef d'orchestre. « Ce ne peut être aucun des tueurs et des assassins que je rencontre chaque jour qui a inventé cette machination monstrueuse, aucun de ces S. S. bru­taux qui nous rouent de coups, nous assomment et nous battent continuellement. Ce ne peut être non plus le commandant du camp ni même Giinther à Prague, pensa-t-il, mais l'un de ces hauts personnages élégants, polis, recherchés, qui se montrent toujours d'une extrême courtoisie avec les Juifs, qui détestent les coups et n'auraient pas supporté qu'un S.S. ose frapper un Juif devant eux. Ce sont les plus perfides, se dit-il, plus ils feignent de se comporter avec correction, plus ils sont dangereux. Eichmann ou Moese ont sans doute inventé cette mise en scène crapuleuse ; Moese surtout, qui a une prédilection pour les choses de l'art, s'en vante et aime se faire présenter les artistes juifs, lui seul doit savoir jouir de raffinements aussi odieux. »

Schächter était désespéré. « Comment peuvent-ils ressentir le moindre sentiment humain, éprouver la moindre émotion artistique alors que tout est dissimu­lation chez eux, mensonge et tromperie ? Ils y prennent plaisir, ils recherchent ce plaisir. » Tous ses efforts lui paraissaient vains maintenant, une fois de plus il avait été dupe et s'était laissé abuser en voulant les croire.

« Aurais-je pu seulement ne pas les croire, ne pas espérer que nous serions sauvés ? se dit-il. Dois-je tout abandonner, laisser là tout ce que nous avons fait, ou le recommencer entièrement ? » Il compta à nouveau ceux de ses camarades qui n'étaient plus là : trois solistes au premier rang, un nombre très important de choristes. Son regard parcourait les rangs déserts, une grande tristesse l'oppressait, quand ses yeux furent attirés par le violoncelle de Meisl. Il ne l'avait pas remarqué. L'instru­ment gisait contre un banc, il lui sembla qu'on l'avait arraché des mains de l'artiste à qui il appartenait avant de l'abandonner là. Il se souvint que Meisl lui confiait ses pensées les plus intimes, essayant de traduire en musique sa douleur et ses joies, son angoisse, ses humi­liations ou son amour. « Pauvre figure délaissée, que personne n'interrogera jamais plus, que personne ne ser­rera plus dans ses bras, murmura-t-il en s'approchant de l'instrument, tu étais son ami le plus intime. »

Schächter tendit la main pour le prendre, il aurait voulu à son tour tout oublier, mais une profonde angoisse l'en empêchait, il tremblait. Non, il ne le pou­vait pas, il ne pouvait jouer maintenant ; un sanglot de désespoir le secoua convulsivement : il ne pleurait pas sur son œuvre perdue, sur tous ses espoirs dissipés, mais sur les quatre enfants de Meisl derrière lesquels venaient sans doute de se refermer les lourdes portes d'un wagon à bestiaux.

Et malgré toutes les peines, les tourments, ils continuent à chanter, à apprendre, à partager.

Pages 86/89. Il prenait part à cette première comme dans un rêve fiévreux, agité. Chaque note, chaque cadence lui rappe­laient quelque chose, chaque voix ravivait un souvenir. Il ne parvenait pas à retrouver le nombre des chanteurs qu'il avait fait répéter tant de fois, note par note, syllabe après syllabe. Tous étaient aujourd'hui réunis devant lui dans cet immense chœur, même ceux qui depuis longtemps n'étaient plus là ; ils travaillaient une der­nière fois à cette œuvre commune qui leur avait donné tant de mal.

Un roulement de batterie retentit. Le Dies irae qui marquait le premier changement important dans la tonalité générale allait commencer. Il se prit à songer à tous les bouleversements dont il avait été le témoin avant d'arriver aujourd'hui au terme de son travail. Combien de fois les places étaient-elles restées vides au long des bancs comme des plaies béantes ; combien de fois en avaient-ils arraché quelqu'un avec leur sauva­gerie, leur cruauté insupportables ?

Jamais une œuvre ne lui avait demandé autant de sacrifices. Maintenant ses camarades jouaient, chan­taient, combien de fois pourtant avaient-ils recom­mencé depuis le début, tombant de fatigue ? Il se sen­tit fier soudain devant tout le camp de n'avoir jamais renoncé, d'avoir persévéré en dépit de toutes les difficultés rencontrées. Comme ses musiciens, il ne deman­dait qu'à pouvoir vivre assez longtemps pour voir enfin leurs bourreaux maudits rendre des comptes. Leurs crimes étaient dans toutes les mémoires, un jour vien­drait où ils devraient enfin comparaître devant le tribunal suprême de l'humanité.

Confutatis maledictis, flammis acribus addictis, la voix grave s'approfondit encore, redoutable, puis le thème musical se déchira, s'adoucit en une plainte, une lamentation de repentir. Le condamné suppliait en vain, ses exhortations étaient couvertes par le déchaîne­ment des voix qui envahissait toute la salle. Le chef d'orchestre, surpris par cet emportement, voulut les apaiser, les calmer peu à peu, et il les retint, les fit taire insensiblement. On n'entendit plus que l'écho lointain des violons.

De nouveau maître de lui, Schächter debout, immo­bile, leur imposa le silence. La musique durait encore en eux. Personne dans la salle n'osait bouger, chacun attendait, se concentrait profondément. Ce devait être le Lacrymosa.

Bietka se mit à chanter. Schächter n'avait rien eu à lui indiquer, c'est à peine s'il la dirigeait ; elle avait appris ce Lacrymosa sans lui ; la vie dans le ghetto, tant de souffrances, tant de tristesse quotidienne depuis long­temps l'y avaient aidée. Elle clamait maintenant son angoisse, oubliait son courage, se plaignait.

87

« Pleure, oui pleure, retrouve dans les larmes ces forces qui te fuient, toi qui t'es dévouée pour tous si généreusement. » Schächter la regardait avec émotion.

Un long accord terminait cette première partie du Requiem. Les solistes entonnèrent l'Offertoire, le chef d'orchestre fit signe à ses musiciens, les instruments se mêlèrent, unirent leurs voix en une symphonie saisis­sante. Les auditeurs apprécieraient cette musique, il n'en doutait plus, mais la comprendraient-ils, devine­raient-ils ce qu'il voulait leur dire ? L'œuvre seule devait le leur faire comprendre.

« Écoutez-moi, vous, tous les prisonniers de ce camp de concentration, la fin de la guerre est proche, le che­min de croix de la race d'Abraham va prendre fin, nous n'aurons bientôt plus à marcher dans les ténèbres de l'incertitude, je vois déjà poindre le jour de notre liberté. » Et il interprétait chaque parole en ce sens. « Libera me. Écoutez ce que le chœur est en train de chanter, comprenez-vous qu'il s'agit de votre liberté, de notre liberté ? » L'inquiétude l'oppressait.

Car comment les prisonniers allaient-ils répondre, comment réagiraient-ils ? Il ne s'était pas battu dans ce camp avec autant d'acharnement et d'opiniâtreté pour un succès qui n'aurait aucune valeur et ne ferait que souligner sa défaite. Il ne souhaitait surtout aucun applaudissement aveugle, son auditoire ne devait lui témoigner la profondeur de son émotion que par le silence, un silence recueilli avant une tempête d'applaudissements.

Mais le comprendrait-il ?

La musique s'éleva, c'était le dernier crescendo avant le choral et la fugue finale. Quelques mesures encore, Raphaël à ce moment pressentit la façon dont les pri­sonniers allaient enfin lui répondre. Déjà la voix cris­talline de Marouchka répétait les syllabes tant atten­dues : Libera me... Puis une autre fois encore de façon presque inaudible, comme un écho perdu à une dis­tance infinie : Libera me.

Le soir du concert, les officiers SS sont là, assis dans la salle à les écouter. Ils ont réussi, ils ont fait triompher l’art au milieu de la souffrance, de la haine, de la cruauté. Puis vint le début de l’été. Page 121. Peu de temps avant la fin de l'été, les convois repri­rent. Le commandant du camp avait promis à Schäch­ter que le groupe de ses artistes ne serait pas séparé. Il tint parole. Ensemble, ils montèrent donc dans les pre­miers wagons du premier de ces convois.

 

En écrivant ce billet, quelques semaines après avoir lu le livre, l’émotion m’étreint à nouveau le cœur. Quel livre fabuleux, quelle belle écriture et quel courage. 

Claude

Première page

UNE FOULE IMPORTANTE ATTENDAIT patiemment dans la cour de l'ancienne école de Terezin, devant les portes closes de la salle de gymnastique. Les artistes allaient arriver incessamment, ils devaient entrer les premiers pour atteindre leurs places sans difficulté.

Raphaël Schächter, suivi de toute sa troupe de musi­ciens et de chanteurs, fut bientôt là. C'était un ami connu de tous et que chacun avait rencontré dans la rue ; on le salua donc avec chaleur et sans façon. Aucune distance ne séparait les artistes de leurs auditeurs, ils étaient tous les prisonniers du même camp.

« Raphaël, que nous feras-tu entendre aujourd'hui ? » criait-on ici et là en interpellant le chef d'orchestre, et per­sonne ne l'aurait appelé autrement tant il était populaire dans le ghetto. On encourageait les artistes de tous côtés, ils souriaient, acquiesçaient de la tête, l'un même répon­dit : « Oui, ce sera vraiment extraordinaire, les amis, et nous vous promettons de ne pas vous décevoir. »

Schächter ouvrit enfin les portes, les artistes aussitôt entrèrent et gagnèrent leurs places. Il n'y avait aucune estrade, seule une caisse retournée devant un pupitre permettait au chef d'orchestre de se hausser pour pou­voir diriger ses musiciens. Il grimpa dessus et regarda la salle peu à peu se remplir.

Le requiem de Terezin de Joseph Bor, traduit du Tchèque par Zdenka et Raymond Datheil. Les éditions du sonneur.

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24 septembre 2017

Il y a un moment que je n’ai pas posté de billets ! J’ai eu un gros souci avec un frelon asiatique !!! Pas drôle, alors que je ne lui avais rien demandé, il a trouvé ma tête très bien faite et a eu envie de venir piquer pour voir comment cela ferait !

Pour éviter que cela ne se reproduise, j’ai dû installer mes abeilles dans les bois, loin de moi… cela fait un grand vide dans mon jardin, je trouve cela triste de ne plus les voir butiner.

Je recommence seulement à pouvoir me concentrer suffisamment pour lire, cette piqure m’a vraiment mise ko, je ne pensais pas que ce serait à ce point. Alors, je vous dis à très bientôt, je suis en train de lire un magnifique livre.

Claude

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23 août 2017

Ebriété

Tandis que la moisson achevait de se gaver sur le cuivre du soleil, une alouette chantait dans la faille du grand vent sa jeunesse qui allait prendre fin.
L’aube d’automne parée de ses miroirs déchirés de coups de feu, dans trois mois retentirait.

 

Sous le feuillage

Frapper du regard, c’est se dessiner dans  les yeux des autres, y découvrir leurs traits modifiés auprès des nôtres, mais pour ombrer notre ceinture de déserts.
Celui qui prenait les devants s’appuya contre  un frêne, porta en compte la récidive de la foudre, et attendit la nuit en désirant.

 

Eprouvante simplicité

Mon lit est un torrent aux plages desséchées. Nulle fougère n’y cherche sa patrie. Où t’es-tu glissé tendre amour ?
Je suis partie pour longtemps. Je revins pour partir.
Plus loin, l’une des trois pierres du berceau de la source tarie disait ce seul mot gravé pour le passant : « Amie ».
J’inventai un sommeil et je bus sa verdeur sous l’empire de l’été.

Extraits de « Le Nu perdu » de René Char. Ed. Poésie/Gallimard.

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21 août 2017

Le passager de la nuit
de Maurice Pons

Ce livre relate la rencontre de deux  hommes que rien ne prédestinait à se rencontrer. Le temps d’une traversée de la France, ils vont partager une voiture, et seront obligés de rester ensemble.

Une amie du conducteur lui a demandé un service, prendre à son bord un de ses copains pour aller à Champagnole, là où il doit lui-même se rendre. Page 24. J’avais cru que Bernadette parlait vraiment d’un copain, un de ces petits jeunes gens de la production qui pour porter trois boîtes de pellicule se font payer le train, et en première classe, jusqu’à Champagnole et qu’il faut encore aller chercher à la gare en voiture. J’avais été quelque peu surpris de la trouver au Petit Paris en compagnie de cet homme taciturne, en chemise blanche ouverte.

Page 25. Bernadette s’était levée tout de suite, à mon arrivée au Petit Paris.
- voilà Georges ! avait-elle annoncé, et je ne me souviens pas qu’il y ait eu d’autres présentations.
Il s’est levé aussi, et nous avons dû nous serrer la main. Oui, je m’en souviens, nous nous sommes serré la main.
Il était jeune encore, et plus grand que moi. Il avait le teint basané et de beaux yeux noirs. Il portait une courte moustache, taillée en triangle. Mais ce qui m’avait tout de suite frappé, c’est une profonde cicatrice violette qui lui étoilait le front au-dessus de l’œil droit. Pourquoi le cacher ? Il me fit tout de suite la plus sinistre impression.
- C’est vous que j’emmène ? lui dis-je sans aménité. Eh bien, allons vite ! Je suis en double file.
- Je t’avais pourtant bien dit de vous mettre en terrasse.

La route défile à grande allure, beaucoup de silences entrecoupés de quelques mots, quelques inquiétudes.
Page 21. Comme nous glissions donc  habilement autour de la ville, mon compagnon me dit soudain, sans même me regarder, comme s’il poursuivait la conversation interrompue avant Fontainebleau :
-En tout cas, s’il arrivait quelque chose, n’oubliez pas : vous ne me connaissez pas, vous m’avez pris sur la route.

La guerre d’Algérie fait rage, le racisme est très important, ils y sont confrontés partout où ils passent, où ils s’arrêtent.
Alors que les paysages défilent devant leur rapide décapotable, ils vont au fils des kilomètres se découvrir, aller l’un vers l’autre, comme si l’un pouvait comprendre la guerre de l’autre.

Quel beau livre ! On est en voiture avec ces deux hommes si dissemblables de deux mondes opposés, mais paradoxalement dans une compréhension qui s’affine et se renforce au fil des pages.
Sur fond de guerre d’Algérie (si mal connue) Maurice Pons, raconte la rencontre de deux mondes le temps d’un voyage. Les échanges sont tout en retenu au début, aucun des deux protagonistes n’osent aller vers l’autre. Le climat politique est tellement délicat que les malentendus peuvent vite arriver.
L’écriture de Maurice Pons, est précise, tout en finesse, telle qu’elle nous fait vivre les kilomètres, les heures passées ensemble d’une manière très intense.

Je n’avais jamais lu cet écrivain, le lire m’a fait retrouver la ferveur d’une époque, celle des années 60. Et  puis, malgré leurs différences, leurs désaccords, ces hommes ont su le temps d’un voyage partager, et se faire confiance. C’est beau ! Ce livre n’étant pas épais, je vous conseille de le lire en une fois, cela m’a donné plus encore l’impression d’être dans la voiture.

Je voulais ajouter que c'est un livre fantastique sur l'écoute. Et je trouve que c'est quelque chose qui se perd ! mais cela n'engage que moi !

Claude

Première page.
Le soir tombait. Nous roulions en silence. Sur la route devenue large et lisse, les lignes jaunes, tout au long des courbes, traçaient leurs messages en morse rapide. Au-dessus de la voiture ouverte, les arbres glissaient dans l’eau du ciel comme des algues d’un grand fleuve.
J’écoutais avec une attention extrême le bruit rassurant du moteur. A travers ce bruit, je me plaisais à suivre par l’esprit la course harmonieuse des pistons dans les cylindres, le jeu régulier des soupapes et la rotation familière de l’arbre. Il me semblait même discerner, de temps à autre, l’évaporation brutale d’une gouttelette d’essence qui, de l’un des carburateurs, devait tomber sur le bloc. Agostini m’avait prévenu : il y aurait lieu de vérifier le fonctionnement de ce flotteur. Mais ça n’était pas dramatique. Sur le cadran du compte-tour, l’aiguille blanche s’était immobilisée un peu au-delà de la verticale ; les batteries chargeaient, la température interne était normale, la pression d’huile également : nous étions partis pour une bonne route.
Le passager de la nuit, de Maurice Pons. Ed. Signatures POINTS

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