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LA MAL-NÉE

   

de Christine Lavant

Traduit de l’allemand par François Mathieu

Éditions Ligne

95 pages

Début du XXe siècle, les enfants illégitimes, muets ou débiles sont désignés par l’appellation de « changeons ». Par définition des êtres qui seraient la trace de l’action des mauvais esprits.

Wrga, servante borgne, a une petite, une petite mal-née comme on dit aussi. En plus d’être bâtarde, elle est muette et semble retardée, elle se place d’emblée dans le malheur. Le curé du village l’a appelé Zitha parce qu’il appelle toute les filles nées hors mariage Zitha et tous les garçons Napoléon.

La vie coule des jours plutôt heureux pour la petite, entourée de l’affection de sa mère et des jeux avec les filles des voisins. Jusqu’au jour où apparaît dans sa vie, Lenz, le prétendant de sa mère. L’incarnation même de ses croyances débiles du début du XXe dans les campagnes, de cette peur gratuite face aux personnes différentes. Zitha devient alors, celle dont on devrait se débarrasser à tous prix. Sa vie bascule entre craintes et manque d’affection. Wrga, se retrouve déchirée entre son mari et son amour pour sa fille. Tout sera imaginé, jusqu’au jour où le destin en décidera autrement.

Un roman magnifique, dans lequel sont décrites les superstitions, la bêtise, la haine, les peurs, la maltraitance, la solitude. Un roman qui m’a hanté un bon moment après l’avoir terminé. Le bien et le mal forment un ensemble homogène, indiscernable, entre ce bourreau qui essaiera de sauver l’enfant, cette mère qui frôlera plusieurs fois l’infanticide, cette vie douce, qui ne l’est que parce qu’il n’y a pas de coups à ce moment précis. Tout cela pour arriver à une vie sacrifiée, une vie de malheurs où elle seule pouvait voir des petits bonheurs. Des petits bonheurs qui se retrouvent sous la forme de jouet « empruntés », des petits bonheurs qu’elle aura extraits de son monde intérieur, si riche vis-à-vis du misérabilisme qui l’entoure. Une petite mal-née, qui une fois partie, laisse un grand vide et de grandes interrogations autour d’elle. Une petite mal-née que l’on n’oublie pas, et qui met mal à l’aise quand elle est évoquée. Une petite main a d’ailleurs écrit sur sa croix : « Chuilamère », qu’elle seule et ses amies pouvaient comprendre. Témoignage d’amitié, témoignage que son passage n’aura pas été vain.

1ère page :

Wrga, la borgne, avait un petit changeon. Mais elle faisait semblant de ne pas le savoir et appelait parfois la mal-née par son beau prénom. Oui, elle le trouvait infiniment joli, même si le curé de Duldig avait dit que ce petit nom était par principe une punition, puisque la reine félonne s’était appelée comme ça, et que si ç’avait été un garçon, il aurait dû porter le nom du criminel empereur, « Napoléon ». Non, il était sans pitié quand il s’agissait d’un grand péché, et avoir un enfant pour lequel on n’a pas de père est bel et bien un grand péché. Non, il n’avait pas fait non plus d’exception pour Wrga, malgré son œil de verre plus grand et beaucoup plus beau que l’autre. Il était juste, et quand il traversait le village coiffé de son étrange barrette noire, il gardait les mains nouées dans le dos, de sorte qu’avec la meilleure volonté, il ne pouvait plus les détacher ni les tendre si, par exemple, des enfants venaient à sa rencontre et voulaient les lui baiser.

Billet posté par Claude.