Ma vie sans moi
d’Armand Robin

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Le temps m’a rajeuni jusque dans mon enfance,
Je ne sais plus combien j’ai souffert, ni pourquoi,
Mais je sais, aujourd’hui que je suis transparence
Et qu’à force d’oubli je reviens près de moi,
Combien je vais bénir l’objet de ma souffrance.

j’ai retrouvé l’étang et les bois taciturnes
Où ma jeunesse et ma franchise ont chu ;
Je craignais d’y heurter un moi-même inconnu,
Mais, où l’aube pensait redevenir commune,
Grâce à l’amour humain rien ne s’était perdu.

Lorsque je fus bien loin dans mon isolement,
N’ayant d’autre pays que le bruit du feuillage,
Au plus haut de tout mal je tremblais un instant
Et, passager fragile en mon sang de sauvage,
Un chant d’âpre douceur me brisa lentement ;

« Mes coteaux, mes sentiers, nul ne peut m’écouter,
Chaque être que j’aimais a choisi son mensonge
Et  je n’ai d’autre dieu que les plus beaux objets ;
Vous seuls fêtez les pas qu’allongent ceux qui songent
Et répondez encor quand nos pas font pitié.

« Je sais qu’il est un lieu loin de mon existence
Où je pourrais éclore au sein de mes vrais jours,
Mais, puisque pour vous seuls dure et meurt Sa présence,
Je viens par vos échos et vos reflets gravir
Le seul temps où sans moi mon être vive et change.

« Enfant déshérité du berceau que la terre,
Prudente, fait germer à force de plaisir,
De rire, de baisers, d’usages, de grimaces,
Dès qu’au sein des maisons naît le lâche et l’impur,
J’ai dû risquer l’enfer pour conquérir la grâce.

« Quand de l’homme brisé veut naître un demi-dieu
Vos poitrines de blés mouvants lui font silence,
Mais ne soupçonnent pas, tant leur souffle est heureux,
Que les plus beaux labours sont moins drus en naissances
Que l’immortelle mort d’un cri resté louange.

« Étrangers qu’une image a fait mes seuls amis,
La fraîcheur d’un silence à franges de ramilles,
Le palais d’un langage étincelant de feuilles,
D’églantiers, d’aube en paix, d’herbes, de joies en deuil,
Parlent plus haut de moi que si j’étais en vie.

« Je ne laisserai pas se perdre en vains nuages
Le frêle avènement de cette aube où je pleure,
Ni dormir au soleil parmi vos pierres blanches
Ce vœu, plus que divin, d’aimer même la mort,
Qui seul fiance une âme à son sens éphémère.

« Mon angoisse, il est vrai, ne ride pas le Temps !
je n’ai, pour L’en parer, qu’un trop court désespoir,
Mon amour ne sera qu’un culte de trente ans,
Mais, fort et gai pour Elle, il sent à lui s’unir
D’éternels partisans : le soleil et les vents.

« Regardant verdoyer les plaines de Sa vie,
J’ai toujours fait le guet comme un bon paysan
Qui craint que son troupeau ne revienne meurtri,
Même si l’ombre est tendre et tout roseau riant.
Je veille sur des mots dix ans ensevelis.

« Mes chants les plus secrets naissent loin de moi-même,
Sur les derniers sommets d’où je puis L’entrevoir
Et m’y quittent, voulant près d’Elle être en prière,
Pour qu’un peu de tout cœur L’aime comme je L’aime
Et qu’Elle soit heureuse autant que j’ai souffert. »

Ma vie sans moi, suivi de Le monde d’une voix et de Le programme en quelques siècles, Armand Robin. Préface d’Alain Bourdon. Poésie/Gallimard.

J’aime beaucoup la sensibilité d’Armand Robin, et ce soir elle me fait du bien...
Bonne lecture.
Claude