Comment je ne possède rien
de Mario de Sa-Carneiro
traduit par Dominique Touati et Michel Chandeigne

Je regarde autour de moi. Ils possèdent tous-
Une amitié, un sourire, un baiser.
Je suis le seul dont les désirs se diluent,
Et même dans l’étreinte, je ne possède rien.

De loin en loin m’effleure la théorie
Des spasmes aux teintes rouille éructés ;
Ce sont des extases à me faire trembler,
Mais avant même de les sentir, se fige mon âme !

Je veux sentir. Je ne sais… Je me perds tout entier…
Je ne puis être moi, ni me lier à autrui :
Je manque d’égoïsme pour monter au ciel,
Je manque d’onction pour sombrer dans la vase.

Je ne suis l’ami de personne. Pour cela,
Il me faudrait d’abord posséder
Quelqu’un à estimer –homme ou femme,
Mais jamais je ne parviens à posséder !...

L’âme châtrée, inapte à me fixer,
Soir après soir en ma douleur je sombre…
Serais-je un émigré d’un autre monde
Inapte à sentir dans sa propre douleur ?...

Comme je la désire, celle qui passe dans la rue,
Agile, agreste, et faite pour l’amour !...
Ah, me mêler à sa nudité,
La boire en spasmes de couleur et d’harmonie !...

Je désire dans l’erreur… Si un jour elle était toute à moi,
Sans voile aucun, dans les débordements
De sa chair stylisée sous mon corps haletant,
Pas même ainsi – ô fièvre du désir ! – elle ne serait à moi…

Dans l’agonie seulement je pourrais vibrer
Sur son corps aux extases dorées,
Si j’étais ces seins là, révulsés,
Si j’étais ce sexe agglutinant…

Tout entier contre mon amour je me rue,
Même dans la victoire, je me vois en déroute :
Car, de sentir et d’être, il ne me restera
Que cette possession de rien où je me démène.

Paris, mai 1913

mario_de_Sa_carneiro

C’est en lisant le blog de Marc (http://www.frenchpeterpan.com) que j’ai découvert Mario de Sa-Carneiro.

C’est magnifique, d’une sensibilité incroyable, et très moderne pour l’époque.

Mario de Sa-Carneiro et Fernando Pessoa, se sont rencontrés en 1911-1912, leur amitié durera jusqu’au suicide de Sa-Carneiro. Cette amitié, ils l’ont partagé par une longue correspondance, seules les lettres écrites par Mario de Sa-Carneiro sont éditées, car à la mort de ce dernier, aucune lettres de Pessoa n’a été retrouvée dans sa chambre. Si Pessoa a toujours soutenu Sa-Carneiro, ce dernier, l’a incité à écrire de la poésie tout en continuant ses critiques (extrait d’une lettre du 14 mai 1913): « Oui, j’ai tout à fait raison, quand je vous dis, depuis que je vous connais, que le poète doit apparaître ! et qu’il cesse surtout d’être le Critique (ce qui ne signifie nullement que vous devez cesser de publier des critiques).

Le livre de poésies est accompagné des dernières lettres de Mario de Sa-Carneirà à Fernando Pessoa, d’un très beau texte de Pessoa et d’une préface de Teresa Rito Lopes.

C’est une très belle découverte, merci Marc.

Poésies complètes, de Mario de Sa-Carneiro. Traduction de Dominique Touati et Michel Chandeigne, préface de Teresa Rita Lopes. Avec un texte de Fernando Pessoa et les dernières lettres à lui adressées par Mario de Sa-Carneiro. Éditions La différence, Coll. Minos.

Claude