Cette vie
de Karel Schoeman

Allongée dans sa chambre d’enfant, attendant la mort, une vieille femme se souvient de sa vie. Enfant, adolescente, femme que l’on ne voit pas, celle que l’on oublie, celle qui fait partie du décors mais qui jamais ne se révolte. Mais aussi, celle qui observe, qui écoute, qui essaie de comprendre les non dits, et qui ce jour est capable de se souvenir. Quelle vie d’abnégations.
Élevée dans le monde rude des Afrikaners du début du XIXème siècle, sa vie sera faite de silences, de solitude.

Ce livre, quel livre !! Je ne suis pas arrivée à le laisser, je me suis plongée dans ce monde incroyable, dur, sans merci, où il fallait se battre pour survivre. J’ai adoré les moments d’hésitation dans le récit, j’avais l’impression de l’entendre me raconter « cette vie ». La solitude y est décrite de façon sublime, progressive, sans retour. Les sentiments ne sont pas verbalisés mais c’est beaucoup plus subtil, on les devine, on les effleure. C’est écrit de telle façon, que l’on sent, le vent, la poussière, la lourdeur des atmosphères etc.

Je me suis rendue compte à la fin du livre, que jamais à aucun moment on ne connaît le prénom de cette femme. Encore une façon de ne pas la voir ?

Ce livre est sublime.

Cet après-midi, en en parlant, je me suis rendue compte que je n’étais pas la seule à avoir du mal à croire qu’il soit écrit par un homme. Vraiment, on dirait une plume de femme. Je pense que je vais relire cet auteur.

Cette vie, de Karel Schoeman, traduit de l’afrikaans par Pierre-Marie Finkelstein.éd. Phébus.

Première page

La veilleuse vacille et s'éteint; allongée dans l'obscurité, j'entends la respiration régulière de la jeune fille qui dort sur la paillasse au pied de mon lit. C'est sans importance, plus rien n'a d'importance, il ne reste plus qu'à attendre, et peu importe qu'il fasse jour ou bien nuit. Je la connais bien, cette chambre où je dormais quand j'étais enfant, cette vieille bâtisse sur la colline qui surplombe la nouvelle maison de Maans située un peu plus loin, les enclos, les lacs et les col­lines basses de ce pays plat et gris. Je n'ai même pas besoin de fermer les yeux : les yeux grands ouverts dans le noir, je vois la maison. où je suis née, la ferme où j'ai grandi, et si je me levais je retrouverais à tâtons mon chemin sur le sol de bouse séchée de la chambre et sur le nouveau plancher que Stienie a fait poser au salon; rien qu'au toucher, je trouve­rais le verrou de la porte d'entrée, j'ouvrirais sans hésiter la vieille et lourde porte sans faire grincer les gonds et je sortirais dans la cour. C'est une nuit sans lune mais je n'ai nul besoin du clair de lune pour reconnaître la ferme de ma jeunesse ni pour distinguer le sentier, je marcherais pieds nus sur les pierres sans qu'elles me blessent, longerais les dépendances et l'enclos, franchirais la crête de la colline et me dirigerais vers le cimetière où je m'arrêterais et poserais la main sur le mur fait de pierre empilées les unes sur les autres. Ensuite ?

Claude

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