Un souvenir indécent
d’Agustina Izquierdo

En rentrant chez lui, un soir, Blas Renfo croise une femme qu’il croit reconnaître. C’est en effet  Elena Berrocal,  celle que son meilleur ami Didac Cabanillas a aimé à la folie jusque la mort. Il la reverra, et elle lui racontera sa version , et lui, se souviendra des confidences de Didac. Une même histoire, deux histoires…

Une belle écriture simple, crue pour raconter l’histoire d’un homme qui aime une femme qui se refuse à lui. Ils en viendront à conclure un marché dont elle est l’enjeu. Mais, alors qu’il devait pouvoir lui permettre d’assouvir son amour physique, il les séparera. « Ce défi qui nous avait plus rapproché que la tendresse n’eût fait, m’a laissé seule…». « Ce qui donnait de l’excitation à cette jeune femme n’était pas ce que pouvait éprouver le cœur de son amant… »

Cette histoire violente, d’un amour fou et plein d’intransigeance nous mène dans un Barcelone sous la dictature de Primo de Rivera pendant l’hiver 1927. Violente car ces deux êtres souffrent différemment et ne se trouvent pas pour autant. Tout cela nous le savons dès le début du livre n’ayez crainte… je n’ai pas tout dévoilé ! Le livre est ponctué de réflexions sur Dieu : « Dieu est cruel. Son image est muette. Des mains clouées ne caressent pas ».

Un extrait page 24 :

Elena Berrocal porta sa main mobile sur mon genou pour la retirer aussitôt en disant :
« Vous vous trompez toujours.
- Didac aussi se trompait toujours. »
Elle pâlit. Je regrettai sur-le-champ d'avoir prononcé le nom de Didac, alors que je m'étais promis
de n'en rien faire. Elle ferma les yeux et dit :
« Je cherchais quelque chose que je ne savais pas.
- Cela veut dire quoi ?
- Cela veut dire ce que cela veut dire et, surtout,
que je ne le savais pas.
- Vous voudriez peut-être dire qu'il était trop tôt pour que nous nous rencontrions, que le moment
serait venu...
- Que le moment serait venu ! Pas du tout ! Pas un instant ! »
Elle riait à gorge déployée.
« Vous êtes peu courtoise, dis-je.
- Mais vous, vous n'êtes pas sain d'esprit ! » Elle continuait à se tordre de rire. Je choisis de m'asseoir sur la marche grise et toute chaude de l'âtre. J'allumai une cigarette et trempai les lèvres dans l'alcool qu'elle m'avait servi. De longues mèches s'échappaient de ce qui restait de son chignon et leur mobilité la rendait plus belle encore. Elle roulait les mèches couvertes de lumière entre ses doigts. Elena
Berrocal se calma. Elle dit :
« De toute façon, mille ans ou mille lieues de distance ne sont rien à ceux qui doivent se rencon­trer
. »
Je réfléchis. Je dis :
« Le hasard, le désir, la peur et la mort laissent les hommes et les femmes face à face.»
Elle dit :

« Le hasard, le désir, la peur et la vie les laissent seuls. »

Un extrait page 118 :

« Dieu est ce qui ne cesse de tomber. Il est tombé du ciel à la terre. Il est tombé de l'utérus de sa mère à la paille froide d'une étable. La peau de sa queue est tombée sous le couteau qui circoncit. Le rabot de menuiserie, l'âne qu'il monte, l'ignominie du sup­plice, le gémissement de la soif, la chair des épaules et du derrière déchirée par le fouet, la tête ensanglan­tée par les épines, les yeux couverts des glaires que les Juifs crachent sur son visage - telles furent encore ses chutes. La tristesse de l'âme, si profonde qu'elle désire mourir, fut plus infinie et plus douloureuse que le cri que la peur lui a arraché. Il a été placé dans l'obscurité du tombeau. Enfin il est tombé au lieu le plus bas, dans le séjour de l'enfer, durant toute la journée du samedi obscur.

Qu'est-ce que Dieu? Que nous soyons nés. Que nous soyons nés d'autres que nous-mêmes et à partir d'un acte où nous n'étions pas et où ces autres étaient nus. Et ils étaient si dépouillés de tout et si incom­plets qu'ils s'efforçaient en gesticulant de s'assembler, et si pressés par le désir, et si maladroits, qu'ils gémissaient pour y parvenir. Nous sommes le fruit d'une secousse entre deux bassins dénudés et honteux qui bruissaient.

Un souvenir indécent, Agustina Izquierdo, éditions P.O.L 1992.

J’ai lu ce livre une première fois à sa sortie. Depuis quelques jours, je ne trouvais rien à lire, et… ce matin en lassant mes chaussures mes yeux sont tombés sur lui. Vous arrive-t-il de vous dire pourquoi ai-je ce livre, ou c’est normal qu’il soit chez moi.  Ce matin, lorsque je l’ai vu, je me suis dit, c’est normal qu’il soit là, chez moi. J’ai eu une envie terrible de le relire, ce que j’ai commencé ce midi et fini ce soir. C’est un livre que je vous recommande.  Cruel, violent, et en même temps rempli d’amour, de tendresse, de sensualité…

Autre livre de cet écrivain : l’amour pur (également très beau).

Claude

Agustina_Izquierdo___un_souvenir_ind_cent