L’île
de Giani Stuparich

Condamné à court terme par un cancer, un père demande à son fils de venir avec lui, sur son île natale.

Ils passeront quelques jours l’un près de l’autre à découvrir l’île, à s’observer, se parler intérieurement… De temps en temps, un souvenir reviendra, au milieu de ces paysages majestueux.
Même si peu de choses sont verbalisées, l’essentiel est dit dans les silences, dans l’observation de l’autre, dans les moments partagés... Ils n’ont que peu d’importance à ce moment là.

Chacun à leur façon, ils suivent leur chemin intérieur. Le père, en se tournant vers le passé, prend conscience de sa propre prolongation au-delà de la mort au travers de son fils : « il savait que dans la chambre voisine, tout près, respirait son fils. Il en éprouvait un sentiment de sécurité, nouveau et reposant. Jamais il n’avait ressenti le besoin de s’appuyer sur quelqu’un ; mais voici qu’une crainte mystérieuse, nichée dans les profondeurs obscures de lui-même, le poussait à regarder autour de lui, comme pour chercher un être qui lui donnerait courage. Son fils ! Ils avaient peu de choses à se dire ; mais comme il était simple de se sentir unis ». (p. 37)

Quant au fils, cette situation lui permet d’éprouver la fragilité de la vie et de découvrir son père, source de son existence. Il y a des moments très forts, où il est partagé entre l’envie et l’impossibilité de nommer la mort. « La route redevint déserte. Cette route qui allait toujours tout droit vers le bleu infini de mer et de ciel ; dénudée, bordée de quelques villas fermées, apparemment inhabitées, et de part et d’autre des pierrailles arides ; cette route plate, monotone, sans poussière, qui étouffait les pas, imposait à tout mouvement de l’âme, à toute pensée, la figure d’un destin inexorable. » (p. 64)

Ce livre se lit comme de la poésie, chaque paragraphe est un délice. Il est dur, peut-être plus encore lorsque l’on a perdu un parent. Il met des mots sur les émotions qui nous traversent lorsque le verdict tombe.
Il savait que son père était condamné. Mais était-ce vraiment là ses derniers jours ? « Cela peut encore durer quelques années, sait-on jamais… » Il avait repoussé plusieurs fois l’idée d’une mort si proche. Mais voici que cette lettre emplissait son cœur d’une ombre froide. Dehors, le soleil resplendissait glorieusement sur les prés, sur les sommets, sur les névés. (p. 8)

Mais celui qui assiste impuissant à ce combat tragique, celui qui a dans ses artères le même sang que la victime, souffre d’une horreur contenue et toutes ses minutes sont emprisonnées. (p. 45)

Il faut aussi noter que dans ce livre, l’île est aussi importante que les hommes, elle permet de respirer, elle permet d’admettre l’inadmissible…
« Mais une autre apparition vint troubler le cours de ses pensées. Dans cette lumière cruelle, ce n’était plus deux hommes qui marchaient sur la route, mais deux clowns. Un vivant et un mort se tenaient compagnie en une alliance bouffonne, portant le même masque, causant joyeusement et laissant de temps en temps retentir, dans les vide de la conversation, les grelots de leur bonnet et de leurs manches » (p. 65)

On ne sort pas indemne de ce petit chef-d’œuvre.
Claude

L’île de Giani Stuparich, traduit de l’italien par Gilbert Bosetti. Éd. Verdier poche.

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