Souvenirs sur Igor Strawinsky
de C.F. Ramuz

En 1914, Ramuz quitte Paris avec sa famille pour un retour aux sources. Retour qui dans un premier temps semble tourner à l’ennui. C’est à l’automne 1915 qu’il rencontre Strawinsky. (p. 11) J’ai lié connaissance avec vous dans et par l’espèce de plaisir que je vous voyais prendre aux choses, et les plus « humbles », comme on dit, et en tout cas les plus élémentaires ; notre première entente a été dans une certaine espèce et une certaine qualité de délectation, où tout l’être est intéressé. J’aime le corps, vous le savez, parce que je ne le sépare pas guère de l’âme ; j’aime avant tout la belle unité qu’il y a dans leur participation totale à telle opération, où abstrait et concret se trouvent conciliés, s’expliquent, s’éclairent mutuellement.

Dès leur première rencontre, leur attirance fut réciproque : (p.13) Plus simplement, ce que je percevais en vous, c’était le goût et le sens de la vie, l’amour de tout ce qui est vivant ; et que tout ce qui est vivant était pour vous, comme d’avance et en puissance, de la musique. Vos nourritures étaient les miennes.

Leur amitié devient rapidement très profonde, ils partagent des promenades, des soirées, mais aussi le travail. (p. 31) C’est à l’occasion de Renard que nous avons commencé à collaborer, et je crois qu’on n’arrive vraiment à se connaître qu’à l’occasion d’un travail en commun. C’est par l’affrontement à une même matière, à un même sujet, à de mêmes difficultés qu’on prend seulement conscience, par des réactions spontanées, immédiatement comparables et ayant pour ainsi dire un dénominateur commun, de ses ressemblances, de ses différences, de sa classe ou de sa catégorie, de certaines valeurs profondes qui n’apparaissent pas (ou pas toujours) au cours d’une simple conversation.
(p. 117, lors d’un dîner avec un ami)Je me rappelle que la conversation était à la fois musicale et culinaire, et musicale parce que culinaire ; je veux dire qu’il avait été entendu, une fois pour toutes, entre nous trois, que la musique et la cuisine c’était une seule et même chose, et qu’on réussissait un plat comme on réussit un morceau d’orchestre ou une sonate, exactement pour les mêmes raisons, avec les mêmes éléments.

Cette rencontre est aussi l’amitié au-delà des différences. (p.44) Étrange rencontre que la nôtre ; tout semblait devoir nous séparer. Vous étiez musicien, moi pas ; vous étiez Russe et veniez de très loin, moi j’étais déjà où je suis encore, c’est-à-dire où je suis né ; nous ne parlions même pas la même langue. Les choses qui nous entouraient, vous auriez pu et dû les voir d’une certaine façon, moi d’une autre ; vous de votre façon à vous, moi de ma façon  à moi ; elles auraient dû se mettre entre nous. Comment donc se fait-il que ce soit pourtant par elles, à travers elles, que nous ayons si vite et si complètement communiqué, plus encore : que vous m’ayez consolidé dans l’amitié que je leur portais ?

Je m’arrête là, car c’est un livre tellement magnifique sur l’amitié, qu’il faut mieux le découvrir, c’est si beau…
Je vous le conseille vivement, c’est ce genre de livre que l’on garde à
porter de main, pour lire et relire de petits passages.

La vraie amitié est une denrée rare, elle peut être cachée chez des êtres insoupçonnés, il ne faut jamais s’arrêter aux « amis-ies » du passé.

Souvenirs sur Igor Strawinsky de C.F. Ramuz, Éditions de l’Aire, 1978.

Claude

ramuz