Au bagne
d’Albert Londres

En 1923, Albert Londres embarque pour le bagne de Cayenne, en Guyane française. Il vient d’entrer au « Petit Parisien », et le reportage sera publié au fur et à mesure de son enquête. Il relate dans ses articles la vie des prisonniers, du pénitencier et en dévoile les scandales. Il en fera par la suite ce roman. On découvre Cayenne, les îles du Salut, Saint-Laurent-du-Maroni et à chaque fois des bouts de vie, de règlements, de misères. Ce livre se termine par une lettre au Ministre des colonies.

La publication de cette enquête explosive (août et septembre 1293) connaît un retentissement considérable, et sa force sera si grande que les pouvoirs publics ne peuvent que réagir. Le ministère des Colonies nomme de suite une commission chargée de mettre en place des mesures de réformes. Ainsi, l’envoi des forçats fut stoppé pendant deux ans, faute de moyens, ils reprirent le chemin de Saint-Laurent-du-Maroni. Plusieurs réformes furent toutefois acquises :

-   Les fers, la nuit, furent supprimés ;

-   Les cachots noirs, où les forçats devenaient aveugles, furent supprimés ;

-   Le camps Charvein, où les « punis » travaillaient nus dans des conditions inhumaines, fut supprimés ;

-   Le régime des peines encourues pour fautes commises au bagne fut abaissé ;

-   La nourriture fut surveillée.

Mais, il restait encore énormément à faire : les doublages de peine, les mélanges des petits délits avec les grands criminels…

Aussi, le 15 décembre 1931, grâce à ce livre, la Chambre des députés adopta une proposition de loi, loi modifiant « les conditions  d’exécution de la peine des travaux forcés ».

Cette nouvelle loi décidait :

1° de donner à la cour d’Assises le pouvoir de dispenser de la transportation le condamné non relégable qui subira en France une peine de réclusion aggravée ;

2° d’abroger l’obligation de la résidence temporaire (doublage) ou perpétuelle. Tout condamné à 5 ou 7 ans, devait, sa peine achevée, rester encore en Guyane, un nombre de temps égal, et que tout condamné à 8 ans et plus, devait y demeurer à perpétuité.

Page 25 : Littérature de tatoués

Je tirai de ma poche une lampe électrique et le fis jouer. Sur le torse de celui qui me faisait face, j’aperçus une sentence, écrite avec de l’encre bleue. J’approchai la lampe et, dans son petit halo, je lus sur le sein droit du bagnard : « J’ai vu. J’ai cru. J’ai pleuré. »
L’« amiral » demanda : « Vous n’avez pas une cigarette de France, chefs ? »
Nous n’avions pas de cigarettes de France.
Et je vis, au hasard de ma lampe, qu’il avait ceci, tatoué au-dessous du sein gauche : « L’indomptable cœur de vache. »
Les six ramaient dur. C’était lourd et la vague était courte et hargneuse. Curieux de cette littérature sur peau humaine, je « feuilletai » les autres torses, car, pour être plus à l’aise, tous avaient quitté la souquenille. Sur le bras de celui-ci, il y avait : »J’ai (puis une pensée était dessinée) et au-dessous : à ma mère. » Je regardais son visage, il cligna de l’œil. IL faisait partie de ces forçats qui ont une tête d’honnête homme.
Je me retournai. Les deux qui m’avaient fait passer le frisson dans le dos offraient aussi de la lecture. Sur l’un, trois lignes imprimées en pleine poitrine :

Le Passé m’a trompé,
Le Présent me tourmente,
L’Avenir m’épouvante.

Il me laissa lire et relire, ramant en cadence. Le second n’avait qu’un mot sur le cou : « Amen. »
- C’est un ancien curé, dit l’« amiral ».

Au bagne, Albert Londres, Albin Michel, 1932.au_bagne_albert_londres

Claude