Un mur invisible
de Marlen Haushofer
Traduction de Liselotte Bodo et Jacqueline Chambon


Une femme accompagne sa sœur et son beau-frère dans leur chalet à la montagne. Un soir, le couple décide de descendre au village pour la soirée, elle, reste seule.  Au petit matin, elle est très surprise et un peu inquiète en constatent qu’ils ne sont pas rentrés. Elle décide d’aller les chercher avec leur chien, Lynx. Mais en chemin, elle l’entend hurler, il s’est heurté la tête contre une paroi invisible. Un mur immense c’est dressé pendant la nuit, au-delà duquel toute vie semble s’être pétrifiée, humains, animaux… seuls la nature et le climat continuent leur course. Nous n’apprendrons rien de la catastrophe qui l’a engendré, mais nous pouvons en imaginer toute la violence.

Elle se retrouve seule. Au début, elle essaiera de délimiter cette frontière froide et transparente, mais peu à peu elle tentera de l’oublier pour se consacrer entièrement à sa survie et aux animaux qui se retrouvent prisonniers avec elle : un chien, un chat, une vache. Les impératifs tyranniques de sa vie quotidienne vont avoir dès lors une fonction protection contre l’égarement de sa pensée, contre la pensée de son enfermement. Elle va peu à peu s’approprier l’espace, le temps et la forêt. Elle va se découvrir un amour infini pour ses animaux, ils deviennent ses amis, et elle comprendra grâce à eux que l’homme ne mérite ni pitié, ni compassion. Ce n’est que seule qu’elle se rend compte ce qu’est la vie quand un être dépend de soi, alors qu’elle avait deux filles. Chaque jour, chaque nuit, elle dépasse ses limites de l’angoisse et de la peur, chaque jour elle explore son environnement, chaque jour elle continue au-delà d’elle-même. Rester à tout prix active pour ne pas chuter, se lever chaque jour, se trouver un but, survivre…

Le roman est construit comme un journal. L’écriture est claire, limpide. C’est une des histoires les plus bouleversantes que j’ai lu. C’est formidable¸ prenant, excellent. C’est un livre terrible, j’ai été saisie par l’étrange ambiance. Il donne une version noire de l’humanité, un monde sans issue visible. Cette femme se bat avec toute son énergie pas tant pour sa propre survie que pour maintenir une part d’humanité à laquelle se raccrocher. Quelle force, quel courage…  Le rôle des animaux est merveilleux, l’amour qu’elle leur prodigue est émouvant. Ils sont en quelque sorte sa bouée de sauvetage, ils lui donnent un but et la force pour continuer à se battre. Ils sont aussi synonymes de détente, de rire.
Il est dit dans la lecture de Patrick Charbonneau que c’est un livre que l’on lit en une seule fois ou que l’on fait traîner de peur de le finir, moi, je l’ai dégusté…

Depuis septembre j’ai énormément de travail, je lis mais bien souvent je suis trop fatiguée pour écrire mes commentaires. J’ai un peu de retard, mais je vais me rattraper. En tout cas, je ne peux que vous conseiller ce livre, allez au-delà de ce billet, lisez-le ! Il a été écrit en 1963. J’avais lu de Marleen Haushofer « nous avons tué Stella », j’avais apprécié l’histoire et le style, mais je l’avais oublié…

Première page

Aujourd’hui cinq novembre je commence mon récit. Je noterai tout, aussi exactement que possible. Pourtant je ne sais même pas si aujourd’hui est bien le cinq novembre. Au cours de l’hiver dernier quelques jours m’ont échappé. Je ne pourrais pas dire non plus quel jour de la semaine c’est. Mais je pense que cela n’a pas beaucoup d’importance. Je n’ai à ma disposition que quelques rares indications, car il ne m’était jamais venu à l’esprit d’écrire ce récit et il est à craindre que dans mon souvenir bien des choses ne se présentent autrement que je les ai vécues.

Ce défaut est sans doute inséparable de tout récit. Je n’écris pas pour le seul plaisir d’écrire. M’obliger à écrire me semble le seul moyen de ne pas perdre la raison. Je n’ai personne ici qui puisse réfléchir à ma place ou prendre soin de moi. Je suis seule et je dois essayer de survivre aux longs et sombres mois d’hiver.

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Mais si nous avons des chatons, tout se passera comme d’habitude. Je me promettrai de ne pas y faire attention, puis je commencerai à les aimer et pour finir je les perdrai. Il y a des moments où je pense avec plaisir au temps où il n’existera plus rien à quoi je puisse m’attacher. J’en ai assez de savoir d’avance que tout me sera enlevé. Mais ce temps n’arrivera pas, car aussi longtemps qu’il y aura dans la forêt un seul être à aimer, je l’aimerai et si un jour il n’y en a plus, alors je cesserai de vivre.

Le mur invisible de Marlen Haushofer, traduit de l’allemand par Liselotte Bodo et Jacqueline Chambon. Lecture de Patrick Charbonneau. Éd. Babel.

Claude

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