Tu n’es pas venue aujourd’hui et m’as ainsi rendu
à la simplicité oubliée du temps
et c’est comme si tu étais définitivement partie.
Je ne sais plus aimer honorablement le cours
naturel des jours.
Ma journée entière était une veille algide
sous la clarté lointaine de tes yeux
qui exaspérait le temps sans le regarder.
J’allais aveugle enfonçant les portes de la nuit,
tu m’avais attaché à la noria obsessive
d’un présent ignorant impubère de lendemains ;
et je tournais en suivant fasciné
ta somnambule infaillibilité d’enfant.

Et aujourd’hui que tu n’es pas là je ne sais que faire de ma journée.
Tout le temps que chaque matin
je consacrais au rituel éminent de tes désordres
revient aujourd’hui, toi absente, jusque sur le seuil de ma porte
avec un regard soumis. Et il m’est inutile.
Je ne veux pas sa fraîcheur,
j’y bois l’insipide venin
de ne plus pouvoir de ne plus savoir ce que tu me faisais,
celui que tu me faisais être, ceux que nous nous sommes faits.
Ici commence la plage que j’ai imaginé sereine
de l’avenir sans toi. Et c’est un Sahara.

Cahier du nomade de Tomas Segovia (pages 113-114). Éd. Poésie/Gallimard.

Je te le dis tu es ici
je sais ce qu’est la solitude et je te le dis
ce n’est pas aller seul cette traversée de la nuit
notre amour endormi entre mes bras
l’ombre est insomnieuse et de grands nuages pâles
poursuivis dispersent leur innombrable orphanité
un baume cordial m’oint la poitrine
je ne me soumets pas à un fantasme je te le dis
c’est toi vraiment qui palpites dans mes pas
avec tas substance obscure trempée dans les éclairs
et ton âme comme une eau amère et propre
et la pâte de fièvre et le pollen de ta p eau
je te dis que ce n’est pas quelque délire que j’aime
je ne te trahis même pas avec ton propre spectre
et je saurai ne jamais te toucher en rêve
entièrement sur moi tu t’appuieras un jour
chargée de splendeur et croulant sous les fleurs
aujourd’hui je ne veux t’échanger contre aucune consolation
et j’avance dans la nuit sans nommer quoi que ce soit.

Cahier du nomade de Tomas Segovia (pages 114-115). Éd. Poésie/Gallimard.

Si vous connaissez un peu l’espagnol, je vous invite à vous rendre sur le blog de Tomas Segovia : http://tomassegovia2.blogspot.com/

Claude

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