La boucherie des amants
de Gaetaño Bolán

 

Le Chili vit ses dernières heures sous le régime de Pinochet, les gens se soulèvent ici et là. Les ripostes du gouvernent sont implacables. Mais la vie continue, et dans notre historiette il y a : Tom, l’enfant aveugle, Juan, le père boucher, Dolorès, l’institutrice.

Tom est orphelin de mère, il ne se sent pas seul, il y a toujours beaucoup de monde à la boucherie paternel, que ce soit la journée pour le commerce ou le soir pour la révolution. Il est très heureux quand Juan et Dolorès vivent une histoire d’amour. Cette dernière est passionnée de poésie et surtout de Marina Tsvetaieva, elle s’occupe de lui, lui fait la lecture, l’aide à rentrer à la maison etc.

Les protestations continuent à s’élever contre le régime, des tracts sont collés sur les murs, les gens continuent à disparaître sans espoir de retour.

 

C’est un joli moment de détente, c’est très drôle (enfin j’ai beaucoup ri), c’est une condamnation sans appel aux régimes totalitaires. Lorsque vous commencez le livre, vous partez immédiatement là-bas, dans la boucherie, dans les rues, vous entendez les gens, la musique, les pneus… C’est plein de poésie aussi. Voilà deux extraits qui parleront mieux que moi. J’aime bien ces livres sans prétention, où sous une naïveté apparente de graves sujets sont abordés.

 

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« Jésus Marie Joseph ! » pensa Dolorès. « Il me courtise, il me caresse, il me dit que je suis belle… mais… a-t-on déjà vu un boucher poète ? … ses déclarations ne valent pas un pet de mouche… où sont Neruda, Tsvetaieva ?... et pourquoi ma bouche est-elle sèche ?... pourquoi mon cœur bat-il la chamade ?... pourquoi ce feu entre mes jambes ?... pourquoi je… mais… je… » Juan lui pressa doucement le bras, l’attira vers lui. Les amoureux se retirèrent un peu dans l’ombre ; ils s’embrassèrent. Juan lui mordilla l’oreille. Tom était heureux.

 

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Le message que portait l’affiche était direct. Les hommes en avaient au préalable longuement débattu, verres de feu à l’appui. Ils avaient envisagé mille slogans, plus chargés les uns que les autres ; puis, dans un souci d’efficacité, s’en étaient remis aux vertus de la simplicité. Les affiches reproduisaient en les agrandissant les portraits noir et blanc des contestataires disparus. Ces opposants au régime, parfois inconnus, avaient leur nom sous leur photo. L’ensemble était sobrement surmonté de deux lettres noires, en majuscules et caractères gras : NO. Et c’était tout.

Le ton résolu de Dolores ne convainquit les hommes qu’à moitié. Non qu’ils vinssent à douter de son aptitude à coller les affiches ; mais un semblant de compassion pour la gent féminine les renforçait dans l’idée que c’était tout de même risqué. Il fut décidé que Juan accompagnerait l’institutrice.

La boucherie des amants de Gaetaño Bolán. Éd. Le livre de poche. La dragonne 2004

Claude

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