Vous comprendrez donc
de Claudio Magris

Version moderne d’Eurydice, ce roman est formidable. Une femme décédée a reçu la permission exceptionnelle de rejoindre l’homme qu’elle a aimé. Elle décide de ne pas en profiter. Elle s’en explique dans un long monologue à un certain « Président ». Elle lui raconte l’amour, le quotidien, leur histoire. Mais aussi, l’amour au-delà de la mort, le désir, le besoin presque maladif de savoir.
Je n’ai certainement pas assez de recul pour bien parler de ce livre, mais, quand on sait que la femme de Claudio Magris est décédée d’un cancer, on comprend pourquoi tout est si fluide, le bon mot pour le bon sentiment… on y ressent toute la brutalité de la vie, tout ce que la douleur peut engendrer chez un être humain, sans pour autant tomber dans le pathos. Il y a des moments où on ne peut s’empêcher de sourie d’ailleurs !

J’ai adoré ce livre pour maintes raisons encore qui me sont plus personnelles, voici quelques extraits.

Pages 17-18
Je sais, je sais que parfois il n'en pou­vait plus... parce qu'à moi, ça ne m'arrivait jamais? Mais cela dit... il sait bien lui aussi que c'est dans ses bras que je suis devenue une femme, et que c'est dans les miens qu'il est devenu un homme... un vrai, pas un Narcisse toujours sur ses gardes; quelqu'un qui va son juste chemin et n'a pas peur de ce qui pourra lui arriver. Depuis que je suis ici, à la vérité, j'ai entendu dire qu'il est devenu insupportable, geignard et prétentieux, qu'il demande de l'aide à tout le monde et n'écoute personneet qu'il voudrait qu'on reste à l'écouter et à l'admirer uniquement parce qu'il ne sait pas à quoi se résoudre. Mais si j'étais là...

Page 22
C'est moi qui lui ai tout appris, à rester longuement en moi, avant et après, à atten­dre que je lui permette, que je lui ordonnede venir, et tout le reste. Quand nous faisions l'amour, c'était comme une mer, une grosse vague qui berce soulève retombe se brise surle rivage; sans moi, il serait encore un enfant, quelqu'un qui fait l'amour comme on se mouche, pas un homme.

Page 40
Non, il n'était pas venu pour me sauver, mais pour être sauvé. Comment pourrais-je chanter mes chansons en terre étrangère? me disait-il. J'étais sa terre perdue, la sève de sa floraison, de sa vie. Il était venu pour repren­dre sa terre, d'où il avait été exilé. Et aussi pour être à nouveau protégé de ces coups féroces qui arrivent de tous côtés et que j'avais tou­jours parés pour lui, des flèches empoisonnées qui lui étaient destinées et qui au lieu de cela rencontraient ma poitrine, tendre sous sa main mais forte comme un bouclier rond pour rece­voir et arrêter ces flèches, pour intercepter et absorber leur poison avant qu'il ne parvienne jusqu'à lui. À la fin il y a eu trop de flèches, et le poison m'a vaincue, pourtant entre ses bras moi aussi j'ai été heureuse et sans peur; peu importe où arrive la flèche, sur le côté ou en plein cœur, le mien ou le tien, quand à deux on ne fait qu'un.

Vous comprendrez donc, de Claudio Magris, traduction de l’italien par Jean et Marie-Noëlle Pastureau. Éd. L’Arpenteur. 2008.

BILLLET_vous comprendrez bien claude magris

Claude