Les couleurs d’un hiver
de Pierre Silvain

Je lis, mais j’ai beaucoup de mal à écrire des billets, ça va
revenir très vite j’espère, en attendant voici un extrait de ce magnifique texte
de Pierre Silvain (le billet suivra bientôt)

p. 76
Il s’était installé pour lui écrie à la table boiteuse, sous une treille du
débit de vin du village, où il s’était fait servir une pinte de Saumur nouveau.
Une mouche tournait dans l’ombre ocellée. Il disait que c’était une façon de
voir erronée, illusoire, de parti pris, que de considérer le portrait de Louise
Vernet, eu égard à la robe bleue, à la pose sage, aux huit ans du modèle, comme
l’avatar un peu benêt des madones que peignait le maître. Il y avait sous l’apparence
d’une fillette aux airs d’enfant de Marie un petit être tout de dissimulation,
déjà dénaturé, sensuel, capable de cruauté qui s’ignorent, et suscitant non
moins d’effroi et d’attirance que les type humains, les morts violentes et ces
restes récupérés à la morgue des peintures de Géricault qu’il évoquait et dont
lui pouvait se faire une idée par les cauchemars de certaines nuits. Mais ces
visions qui auraient dû provoquer l’horreur, le rejet de leur fascination du
macabre, du pourrissement des chairs déjà entamé, dur rouge sanglant d’un
moignon de bras, d’un pied tranché à la cheville, de leur arrangement de nature
morte dans une lumière à la Chardin, n’étaient-elles pas au contraire, au-delà
de l’impudeur ou de l’obscénité, le témoignage d’un drame secret, d’une
compassion sans nom pour la nature souffrante, ses aveuglements, ses calculs,
ses terreurs, sa misère et au bout de tout son sort commun ?

Les couleurs d’un hiver de Pierre Silvain, éditions Verdier, 2010.

Claude

BILLET_Louise vernet_les couleurs de l'hiver