N’étranglez pas les singes
de Gérard Mordillat


N'étranglez pas les singes
Ils me regardent
Leurs bras sont maigres comme les miens
Leur souffrance jumelle
Je suis gibbon de mot en mot
Chimpanzé,orang-outang, gorille
Macaque, babouin electrodisé
Bonobo
Pauvre poilu au cul pelé
Je suis l'encagé vif
Le mangeur de bananes
Le branleur grimaçant
Qui singe sa mort
Qui singe sa vie
Qui ne vaut pas une cacahuète
Pas un pet de ouistiti…
Homme noir
Homme blanc
N'étranglez pas les singes aux yeux verts
Ça m'arrache les poils du cœur
Ç'a m'arrache le sang du ventre

Le linceul du vieux monde de Gérard Mordillat, Le temps qu’il fait.2011. Page 11.

 

L’émerveillée
de Gérard Mordillat


En autant de langues
Que Babel l'autorise
Je te le dis
Ce visage en feuilles d'ombre
Que le soir lentement exaspère
C'est ton visage

Ton visage
Paré d'un véhément silence
Émerveillé d'envies
Dont l'âpre gravité
Reconnaît ma patience
Où je te vois
Trop mortelle
Miroir psyché
Œil de chatte
Lac aux chagrins
Où perle tu resplendis
À l'orée de la nuit

Le linceul du vieux monde de Gérard Mordillat, Le temps qu’il fait.2011. Page 32.

 

La romancée
DE Gérard Mordillat
 

La romancée
Celle dont la vie est une histoire
Ne s'en laisse pas conter
Elle dit ce que les autres n'osent
Met son coeur à cul
Son nombril au zénith
Remue l'eau de sa main
Pour éclabousser d'écume
Le mâle qui la traite

L'homme livre
La met aux pages
L'allitère
La justifie
La tourne, la retourne
L'effeuille
La prend noire sur blanc
La corrige d'une main agile
Puis l'édite
Dans l'impudeur de son lit

Le linceul du vieux monde de Gérard Mordillat, Le temps qu’il fait.2011. Page 52


Découvert à la Médiathèque. Il m’est très difficile de faire un choix dans ce magnifique recueil. J’aime presque tout… « … Dehors, dans son exil Pour moins d’une larme Le froid vend son art À qui lui tend la main… » (extrait de la Fêlée page 33).

Que dire de plus, devant tant de beautés !

Gérard Mordillat est écrivain et cinéaste. Il a réalisé une vingtaine de films. Il écrit peu de
poésie, mais comme il est dit sur la quatrième de couverture, « il en écrit un peu, sans manières et à sa façon, rouge et noire, pleine de sourde colère et de tendresse insolente. Très incorrecte en somme. » et moi, cela, j’aime.

À bientôt.

Claude

BILLET_ le linceul du vieux monde-Gérard Mordillat