Bloomsbury, côté cuisine
de Danièle Roth

Ce livre, je le lis de temps en temps, quand je suis malade. J’aime l’histoire qui m’emmène dans le quartier de Bloomsbury au début du 20ème siècle à Londres. Je ne dirai pas que c’est un grand roman, mais j’apprécie l’atmosphère qui s’en dégage, les petites habitudes de chacun, leurs caractères bien trempés !

Virginia Wolf écrivait dans un de ses journaux : « Si je lisais ce journal comme un livre qui me serait tombé sous la main, je pense que je m’emparerais avec gourmandise de ce portrait de Nelly et écrirais une histoire, et ferais peut-être de ce portrait le cœur de l’histoire. Ça m’amuserait. Le caractère de Nelly, nos tentatives pour nous débarrasser d’elle, nos réconciliations. (The Diary of Virginia Woolf, volume 3 1925-30, Penguin Books, p. 274. traduction de Daniele Roth).

Cela, Danièle Roth l’a fait. Nelly Boxall a été la cuisinière de Virginia Woolf de 1916 à 1934 (année où elle fut renvoyée), puis cuisinière chez les Laughton de 1935 à 1939 (année où ils partent aux États-Unis). Précédemment, elle avait été bonne chez Roger Fry.

Le roman relate la dernière nuit de Nelly dans le quartier de Bloomsbury, à la veille de l’embarquement des Laughton. Elle est assise dans sa cuisine, et, se remémore son arrivée et sa vie chez les Woolf, leurs échanges très particuliers avec Virginia Woolf, tantôt haineux, tantôt aimants, complices et distants, violents et protecteurs ! Virginia Woolf, reste tout au long du roman le personnage aimé/détesté, son caractère et sa maladie font d’elle un être à part pour Nelly, qui est bien plus terre à terre.

 Page 96. « Nelly était une cuisinière bien inexpérimentée quand elle avait pris du service chez Mr et Mrs Woolf. – J’suis plutôt bonatoufaire, avait-elle dit honnêtement. L’aveu lui coûtait car elle avait très envie de la place du fait du gentil accueil de Mrs Wolf. Depuis elle n’avait fait des progrès qu’en cuisine, elle avait pris l’habitude de réfléchir avant de l’employer à ce qu’un mot voulait dire, surtout un composé, qu’elle prenait autrefois en bloc. » Elle se souvient aussi que c’est Roger Fry qui l’a « initié » à l’art, etc. Elle a toujours su prendre ce qu’on lui donnait.

Elle se revoit en visite à Charleston’s Farmer, où Vanessa Bell (la sœur de Virginia Woolf) et Duncan Grant, aimaient recevoir  les anciens du Groupe Bloomsbury ou Omega ; Roger Fry, Lytton Strachey, Carrington, Maynard Keyne etc.

Le point de vue de Nelly est celui d’une femme du peuple qui a côtoyé pendant toute sa vie professionnelle des gens hors du commun ; il nous transmet un aspect assez « pur », il est cocasse et juste. Et, par-delà les apparences, il nous dit la vérité profonde des êtres.

 Première page

La femme a laissé retomber lourdement la malle qu’elle avait trop emplie, calculant mal ses forces sinon celle du déménageur, qui déjà s’en emparait et la soulevait vivement, la journée tirait à sa fin et ils étaient pressés d’en finir, lui et son collègue. Il l’avait poussée de côté plutôt brutalement et elle pestait, passé un certain âge une domestique ne doit pas s’attendre à beaucoup d’égards de la part de ce genre d’hommes, et des autres guère plus. Elle les a laissés continuer tout seuls, il faut dire qu’elle n’avait guère le cœur à l’ouvrage, comme on dit. Contournant la vaste caisse plate où elle avait la veille couché et emmitouflé le Renoir, sous l’œil attentif mais non pas inquiet du propriétaire (elle avait eu l’occasion de montrer ses talents en la matière, dans cette maison on accrochait puis décrochait souvent les tableaux qu’on dit « de maîtres », et pas pour cette raison qu’ils appartiennent à vos patrons, mais cette fois, c’était bien la dernière), elle est allée à la fenêtre et s’est avancée sur le balcon. Les coudes appuyés sur le métal tiède de la balustrade, elle a pris une longue goulée d’air, d’une grande douceur en cette fin de journée d’été et promené un regard circulaire et triste sur Gordon Square et comme au-delà sur les autres squares du quartier. Se haussant sur la pointe des pieds, elle vouait le sommet de leurs arbres, elle murmurait la litanie des bonnes adresses : Fitzroy Square, Tavistock Square. Parfois Mrs Woolf menaçait,

- Si Bloomsbury WC1 devient une bonne adresse pour les bourgeois, je m’en vais !

Bloomsbury, côté cuisine, de Danièle Roth. Édition Balland.

 bloomsbury côté cuisine

Claude