Le vent se lève de Tatsuo Hori

Tatsuo Hori est né à Tôkyô (1904-1953, il a été très tôt attiré par l’Europe. Il est devenu l’ami de nombreux écrivains et poètes, il a traduit Apollinaire et Cocteau, et, a fait connaître Gide, Proust, Rilke et Mauriac. La plus grande partie de son œuvre est marquée par des récits autobiographiques et les classiques japonais.

« Le vent se lève » a été écrit entre 1935 et 1936. Le titre de ce roman est emprunté à un vers du « Cimetière marin » de Valéry.

Le vent se lève_ photo de Tatsuo Hosi           

Tatsuo Hori

Le vent se lève

Un écrivain accompagne sa fiancée Setsuko dans un sanatorium dans les Alpes japonaises. (pages 28-29)

…« Éh bien... dit-il à la fin en se levant, comme s'il venait de se rappeler une affaire à régler. Tu vas bien mieux maintenant; il suffira sans doute de passer un été à la montagne », prononça-t-il sans trop de conviction, avant de quitter la pièce. Restés seuls, nous restâmes silencieux, comme d'un commun accord…

Au fur et à mesure que la maladie progresse leurs liens se renforcent : (page 63)
Jour après jour la malade se vit prescrire le repos absolu.

Un store jaune voilait entièrement la fenêtre de la chambre, et l'intérieur était plongé dans la pénombre. Les infirmières elles-mêmes mar­chaient sur la pointe des pieds. Je ne quittais presque pas le chevet de la malade. J'assurais moi-même la garde de nuit. Parfois, la malade se tournait vers moi et paraissait vouloir dire quelque chose. Pour l'en dissuader, je portais aussitôt un doigt à mes lèvres.

Ce silence nous obligeait à nous retirer cha­cun dans ses pensées. Cependant chacun de nous ne faisait que ressentir avec une lucidité presque douloureuse les pensées de l'autre.

Alors que la maladie continue ses ravages, il commence un livre pour ne jamais oublier ces moments de partage absolu.(pages 83-84)

… Laissant dormir la jeune fille un peu souffrante, je me lève sans bruit au point du jour et m’enfonce avec entrain dans la neige. Tout autour, une lueur rose illumine les montagnes qui baignent dans la lumière de l’aube. Je reviens gelé jusqu’aux os avec du lait de chèvre encore chaud que je suis allé chercher chez un fermier voisin. J’allume alors moi-même le feu dans la cheminée. Quand les bûches s’embrasent enfin avec  un crépitement violent qui finit par réveiller la jeune fille endormie, je suis déjà au travail, les doigts gourds, mais d’excellente humeur, occupé à fixer par écrit la vie que nous menons dans ces montagnes…

Après la mort de Setsuko, il revient dans le village où ils s’étaient rencontrés, c’est encore l’hiver, et, il y retrouve enfin la paix. (pages 120-121)

Le 30 décembre
La soirée est parfaitement calme. Comme hier, dans ma solitude, je me laissai aller au gré des pensées qui affluaient dans mon cœur.
« Je ne suis ni plus heureux ni plus mal­ heureux que la moyenne des hommes. Ce bonheur (ou bien qu'était-ce?) qui nous don­nait tant de tourment autrefois, éh bien ! aujourd'hui, si je décidais seulement de l'ou­blier, je pourrais l'oublier sans retour. Peut-être même suis-je plus proche de l'état de bonheur aujourd'hui. S'il fallait absolument comparer, mon cœur aujourd'hui ne parait guère changé, si ce n'est pour un peu de tristesse, quoique, il faut bien le dire, il ne semble pas non plus fermé à toute joie.

 

Ce livre est une petite merveille. Je l’ai lu pour la première fois, il y a presque 20 ans, je m’en souvenais comme d’une longue balade entre la vie et la mort. Aujourd’hui j’ai plus apprécié la poésie qu’il dégage. Il y a énormément de sensibilité, de douceur, jamais, l’auteur ne tombe dans le pathétique. Ce livre, on pourrait l’écouter, le laisser nous envahir, fermer les yeux et se retrouver dans les Alpes japonaises…

D’ailleurs, pour ce billet, j’ai préféré vous mettre des extraits plutôt que d’en parler.

Claude

Première page

Par ces journées d'été dans la prairie recou­verte d'une herbe haute et drue, alors que tu peignais avec passion, je restais toujours non loin de là, allongé à l'ombre d'un bouleau. Quand le soir tombait, que tu achevais ton travail et venais me rejoindre, nous restions un long moment nous enlaçant les épaules, à regar­der l'horizon encombré de lourds nuages sombres aux franges garance. Comme si à cet horizon enfin gagné par l'obscurité quelque chose, au contraire, était en train de naître...
Par un après-midi (c'était déjà à l'approche de l'automne), nous avions laissé la toile que tu venais de fixer au chevalet et mordions dans un fruit, étendus à l'ombre du bouleau. Des nuages qu'on aurait dit de sable filaient dans le ciel. À cet instant, soudain et sans qu'on sût d'où il venait, le vent se leva. Les taches indigo que nous devinions à travers le feuillage de l'arbre au-dessus de nous s'étendirent, puis se contractèrent. Presque aussitôt nous entendîmes un objet lourd tomber dans l'herbe : la toile que nous avions abandonnée non loin de là devait être tombée avec le chevalet. Alors que tu te précipitais pour la relever, je te retins de force, refusant de te laisser partir, comme pour ne rien perdre du moment que nous étions en train de vivre. Tu me laissas faire.

« Le vent se lève, il faut tenter de vivre. »

Ce vers monté spontanément à mes lèvres, je le répétai à part moi, posant ma main sur ton épaule venue s'appuyer contre moi.

 

Le vent se lève, de Tatsuo Hori, traduit du japonais par Daniel Struve. Éditions l’Arpenteur, 1993

le vent se lève_Tatsuo Hori