Vert d’eau
de Marisa Madieri

J’ai découvert Marisa Madieri avec son livre « la clairière » (ici), et, j’ai poursuivi mes lectures avec « Vert d’eau ». Il est écrit sous forme d’un récit journal, et relate simultanément, une partie de son histoire familiale et des moments de sa vie de tous les jours avec son mari et ses enfants. Elle nous livre ainsi des instants émouvants, dramatiques mais aussi drôles.  « Ma grand-mère n’était pas amie du grand air, ni de la lumière, et elle laissait toujours les persiennes entrebâillées. Elle était l’âme de la maison. Les autres, et tout particulièrement mon grand-père Antonio, étaient des satellites gravitant autour de cet astre prévaricateur. » (p. 33)

Sa famille est originaire de Fiurme, en Istre. À la fin de la seconde guerre mondiale, la Yougoslavie de Tito a annexé la région. Au bout de quelque temps, sa famille est contrainte à émigrer en Italie. Avant d’atteindre leur destination, ils doivent tous rester dans un « silo » (c’est en fait un ghetto), où ils vivent les uns sur les autres, dans des conditions misérables. « La fin de la guerre et l’occupation yougoslave représentèrent pour ma famille une première période de peurs, de méfiance, de perquisitions. » (p.46)

Entre 1947 et 1948, on demanda à tous les Italiens encore présents à Fiurme de choisir : prendre la nationalité yougoslave ou abandonner le pays. Ma famille opta pour l’Italie et connut une année d’exclusion et de persécutions.(p.51)

Notre box donnait sur une rue principale du troisième étage, celle qui conduisait des escaliers aux toilettes, où je me rendais souvent sous prétexte d’aller chercher de l’eau avec un seau, de me rincer le visage et les mains ou de laver un peu de linge. Mais, en fait, j’allais y chercher la lumière et l’air qui me faisaient défaut à l’intérieur du box.(p. 93)

Elle évoque également des instants de vie avec son mari Claudio Magris et leurs deux enfants, moments de rire, de plénitude. Mais aussi, des moments de doutes et de solitude face à la maladie. Il est tard. La vaisselle du dîner est rangée, les chambres sont en ordre ; plongées dans la pénombre, prêtes pour la parenthèse nocturne. Les garçons ne dorment pas encore. L’un regarde, tout ensommeillé, la télévision, l’autre révise une leçon pour  une prochaine interrogation orale. Claudio corrige la version dactylographiée de son dernier article. Leurs respirations tranquilles animent la maison.

Près d’une fenêtre, je feuillette ces pages, qui, soudain, gouttelettes dans l’océan du vécu, me semblent si pauvres et inadéquates à transcrire ne serait-ce que ce moment de sérénité. (p. 170)

C’est admirablement écrit, c’est un livre sensible, qui déborde d’amour. Ce livre m’a bouleversé, je n’ai pas les mots pour vous en expliquer  la raison, il est si beau, il y a tant de sincérité, de solitude aussi. Il y a longtemps que je n’ai été aussi troublé par un livre.  Le voyage en train depuis Florence est long. Pendant longtemps, hier, j’ai laissé glisser rapidement mon regard et mes pensées au-delà de la fenêtre. Confrontée à un épaississement inattendu et douloureux de la trame de mes années, j’ai ensuite reposé ma tête et fermé les yeux en un désir de fuite, d’obscurité, de giron maternel. J’ai regardé mon visage dans le miroir de la nuit et dans le fragile été de mes traits j’ai vu le reflet des criques et des reliefs de l’île d’Alcinoos, j’ai parcouru les claires vallées de la jeunesse, j’ai suivi les sentiers du temps, du souvenir et de l’oubli. (p. 49) Que dire de plus…

Claudio Magris a écrit la postface, en voici un extrait : Quête de l'essentiel, soustraction, trois cents pages publiées par Marisa Madieri en une quinzaine d'années d'une créativité à l'éclosion tardive, jamais impatiente de publier, de faire et d'avoir fait, pas même - les tout derniers temps - de battre de vitesse le mal qui la harcelait, dont elle avait connaissance et qu'elle regardait avec une lucidité absolue sans en être troublée. Un style sobre, laconique même, des ablatifs absolus et des accusatifs à la grecque, un reste peut-être de la sécheresse des lettres administratives qu'elle écrivait, lorsque, avant d'enseigner, elle travaillait aux Assicurazioni Generali (en parfait accord avec la meilleure tradition mitteleuropéenne de l'employé-écrivain, comme ce fut le cas autrefois, de Kafka) : tout cela en vient à être, comme l'a dit quelqu'un, savante simplicité d'une feuille, touche incomparable du silence, « sprezzatura «, négligence voulue (qui a incité certains critiques à comparer Marisa Madieri à Cristina Campo), douce amabilité, étrangère à la violence et aux bassesses, détachement empreint de passion et d'amour pour l'humanité. Le non-dit, la pause, sont aussi le rapprochement inattendu de situations et de sentiments opposés entre eux. Ce court-circuit déclenche des moments d'une intensité violente et indélébile, des coups de vent qui gonflent la voile ou brisent le mât. Quelques touches suffisent à brosser une histoire d'amour, quelques traits à profiler sa passion pour ses fils; la douleur la plus brutale se niche, comme incidemment, au détour d'une phrase; il n'est que d'un détail pour que se creuse tout soudain une faille dans la trame de l'existence.

Marisa Madieri réussit à concilier la tranquillité sereine de la narration avec la fracture subite qui la déchire, la délicatesse des fables avec l'impétuosité d'une rivière karstique qui coule sous la grâce, le jeu malicieux avec le sens du tragique et la passion morale. « Des histoires simples comme la vie – a écrit Ermanno Paccagnini – dans lesquelles on retrouve toutes les vérités élémentaires à l’existence ».

Vert d’eau de Marisa Madieri, traduction de Pérette-Cécile Buffaria. L’esprit des péninsules.

 

Connaissez-vous d’autres livres écrits par Marisa Madieri traduits en français ? Parce qu’à part, Vert d’eau et la clairière, je ne trouve rien !!! et, la seule librairie, qui pouvait se dire librairie dans ma ville a fermé ses portes ! je sais qu’elle a écrit plusieurs livres… Alors, si quelqu’un peut me renseigner, cela me ferait vraiment plaisir.

Claude

BILLET_vert d'eau