Les années du crépuscule
de Sawako Ariyoshi

Nous vivons de plus en plus longtemps, pourquoi ? pour finir en maison de retraite, assise sur sa chaise à attendre une visite ou l’heure du repas. En tout cas, les personnes âgées dérangent souvent. Dans notre monde où tout va vite, on a bien du mal à encore prendre le temps d’apprendre de leurs expériences, ou tout simplement de leur laisser la place à laquelle elles ont droit. À chaque âge son rôle, il est étonnant de se rendre compte que celui des personnes âgées est de plus en plus restreint !

 

Le livre de Sawako Ariyoshi, raconte l’histoire d’Akiko, femme de 45 ans, qui, du jour de la mort de sa belle-mère se retrouve avec la charge de son beau-père. Je dis charge, car le jour même de la mort de la grand-mère, la famille c’est rendue compte que Shigezo (le vieil homme)est en train de devenir sénile. Alors qu’il a toujours été désagréable avec sa belle-fille, du jour au lendemain, elle devient la seule personne qu’il reconnaisse, qu’il accepte auprès de lui. Il se met à manger avec excès, ne peut plus se laver seul, ni aller aux toilettes…

Les deux enfants de Shigezo ont baissé les bras et laissent tout à gérer à Akiko. Son fils se réfugie dans le travail et sa fille vit loin et attend sa mort.

Son état s’aggrave, il fait des fugues, des cauchemars qui obligent Akiko à dormir près de lui. Elle se rend compte qu’il lui est de plus en plus difficile de s’occuper de lui tout en travaillant. En même temps, elle se prend à aimer cet homme qui ne lui a jamais rendu la vie facile dans le passé. Elle aime son air tendre et son regard enfantin. Elle a envie qu’il ait une belle fin de vie, entouré et choyé. « Peut-être en effet, est-il le symbole de l’amour le plus désintéressé, le plus authentique qu’elle n’est jamais connu. »

Page 232.

Depuis qu'il avait frôlé la mort, Shigezo avait d'une certaine manière franchi les limites habituelles du grand âge. Il avait sur le visage une expression candide qu'Akiko ne lui avait jamais vue. Lui, qui était toujours mécontent et ne cessait de se plaindre, souriait avec les yeux sans rien dire ni même ouvrir la bouche. Kyoko et Akiko qui ne l'avaient, ni l'une ni l'autre, jamais vu satisfait ou heureux n'en revenaient pas. Était-ce le contrecoup de la pneumonie? En tout cas un sourire angélique éclairait désormais son visage. Il souriait quand Akiko devinait ce qu'il désirait, quand elle lui servait à manger ou chaque fois qu'elle le faisait venir près d'elle. De temps à autre, assis tout seul, il se mettait à sourire sans raison.

Satoshi avait le même sourire juste après sa naissance. Je me demandais à quoi il pouvait bien rêver puisque ses yeux ne distinguaient pas encore le monde extérieur, mais le docteur m'a expliqué qu'il souriait simplement aux anges. C'est vrai que les bébés ont l'air de petits anges. J'ai l'impression que c'est la même chose pour grand-père... Est-ce ainsi qu'un homme devient un bouddha? »

Page 250.

« A l'époque féodale, les paysans étaient maintenus dans un état de subsistance minimale. C'est pareil avec la méde­cine d'aujourd'hui, elle empêche les vieillards de mourir sans les faire vivre pour autant.

- Mais "Papy Bonjour " vit : il a toujours l'air transporté dans un rêve merveilleux. C'est mieux que d'avoir le corps qui se détraque. Ma grand-mère souffre de rhumatismes, je t'assure qu'elle a le visage bien plus ridé que lui. Il a la chance de ne pas souffrir et de ne pas être malade! »

Après leur départ, Akiko réfléchit à la justesse de leurs observations. Il était vrai que les vieillards, aujourd'hui, au lieu de mourir, survivaient comme Shigezo dans un état euphorique de rêve éveillé. Était-ce un privilège accordé à ceux qui avaient traversé une longue vie? Aux yeux de Shigezo, Emi était sans doute un ange du paradis et l'oiseau dans la cage, Kalavinka, l'oiseau sacré du nirvâna.

Page 265.

Akiko sentit le vide se faire en elle. Incapable de répondre, elle mit machinalement la housse noire sur la cage. Les marches de l'escalier craquèrent tandis que son fils remon­tait dans sa chambre. Akiko, la cage entre les bras, se laissa glisser à genoux. L'oiseau poussa un petit cri. De grosses larmes se mirent à couler sur ses joues; ce n'est qu'au bout d'un long moment qu'elle s'aperçut qu'elle pleurait.

Elle resta là, à même les tatamis, serrant la cage sur son cœur.

Les années du crépuscule de Sawako Ariyoshi, traduit du japonais par Jean-Christian Bouvier. Nouveau Cabinet Cosmopolite/Stock 1986

 

Sobriété, humour font de ce livre un grand livre ! Je m’y suis plongée avec délice, c’est une très belle réflexion sur la vieillesse.

C’est la seconde fois en 26 ans que je le lis, l’âge se faisant je pense que j’ai beaucoup plus apprécié toutes ses subtilités et sa sensibilité.

Claude

Bonnes vacances à celles et ceux qui vont partir.

BILLET_les années crépuscules_Sawako arioyoshi