Coquelicots Varsovie
d’Huguette Hérin-Travers

Une femme, Lydie, après avoir perdu son enfant est dévastée. Pour survivre, elle décide de se remémorer son enfance. page 190 La vraie raison de ce récit n’est pas l’histoire d’une communauté en équilibre instable, la distance d’une mère ou l’âpre et hasardeuse recherche d’un père ; il y a une motivation forcément plus pressante, Lydie le sait. Qu’elle n’a pas cachée d’ailleurs, et qui est restée dans ce geste ultime de vouloir sauver un enfant minuscule, quand il gardait encore un soupçon de souffle. Elle n’aurait jamais raconté sa vie, si elle n’avait pas rencontré l’inconcevable : ce démembrement sans appel que provoque la mort d’un enfant. Un si petit enfant. Des gens vont jusqu’à dire : vous oublierez vite, si petit, voyons, il était si petit. Au début, Lydie avait envie de les mordre, de les corriger ; ne serait-ce qu’en rectifiant : si petite, elle avait un prénom, choisit dans l’allégresse, Dorothée. Mais voilà, il ne faut pas non plus soûler les gens avec son histoire !

Lydie est une enfant naturelle, confiée toute petite à Émilienne, une nourrice, puis à Louise et Gustave des fermiers. page 39. J’ai tout jeudi pour m’habituer à ma nouvelle vie, à ma mère et aux autres de la ferme. Avant, dans la première maison, tout était gris presque pareil. Les habits des parents nourriciers, le bois de la clôture au bord du chemin, la barrière à côté du puits. Même le grelot est devenu gris ; il reste à l’arrière une petite trace de bleu. Ce sont toujours les autres qui disent si on est bien, si on est mal. Je préfère qu’on ne me demande rien. Parce que je sais que personne n’a besoin de mon avis. Quand je suis partie de là, j’ai oublié de regarder en arrière, pendant un moment. Vraiment, je n’y pensais pas. Et puis, je me suis retournée, vite. J’ai vu deux vieux qui étaient rapprochés comme je ne les avais jamais vus.

Très rapidement sa mère préfère partir travailler à Paris comme bonne. Lydie reste avec le couple et Simon, l’amoureux délaissé de sa mère, un polonais qui fut lui aussi abandonné par sa mère, Wanda, une polonaise. Lydie est donc élevée au milieu d’adultes assez bourrus, qui la protègent, la grondent, l’aiment à leur façon, dans le monde rustre de la campagne de l’époque. Ils sont là, mais ne parviendront jamais à combler l’absence maternelle et paternelle. Elle grandit entre l’école, la ferme, sa recherche constante d’un père dans une relative grande liberté. Jusqu’au retour du fils aîné de la famille, elle vivra dans cette famille qui l’aime à sa façon, même si les mentalités sont dures, et qu’il n’y a pas de confort affectif, matériel ou encore moral. Elle vit l’enfance difficile, d’un enfant né alors qu’il n’était pas désiré. Elle partage toutefois avec ses patrons et Simon des moments privilégiés qu’elle sait reconnaître. page 20. Je me suis levée tôt, je suis entrée dans la pièce à feu, me suis assise devant Gustave qui m’a découpé un épais morceau de pain et ensuite a ajusté, au moins sur la longueur, un grand rectangle de hareng au saumure.
Nous nous regardions dans nos yeux du matin tout emmêlés de rêves différents. Je suis sûre que Gustave rêve aussi. Il dit souvent : si seulement, raccourci en si s’ment. Si s’ment quoi ? ça, personne ne le sait. C’est bien, dit-il, tu te lèves de bonne heure et tu n’as rien à faire… mais je suis content que tu sois là !
Dimanche, si tu veux, on ira poser des collets. On emmènera le furet.
Tous deux, tournés vers le feu, nous ouvrons grand la bouche à cause de la hauteur de la tartine. Il y a du feu été comme hiver, dans la cheminée. Les tartines ont la même épaisseur pour tout le monde.
(j’aime particulièrement ce passage, qui est beaucoup plus profond quand on sait la suite de l’histoire de Lydie)… Je suis du regard tout ce qui est bleu violet dans le cœur du feu. Au fond du coquelicot, c’est pareil : il y a du bleu violet. Je suis aussi la musique du feu, car le matin et tard le soir chacun parle pour lui-même. Je mange la tartine à hauts bords après avoir repoussé tout au bout la pointe du beurre gratté dans les cavernes du pain.
Parfois, quand j’ai le temps, je pique la tartine au bout de la fourchette et surveille, un pas en arrière, tellement c’est brûlant. L’ennui, c’est que le beurre s’évanouit dans la tartine chaude.

 

Nous plongeons avec ce roman, dans la France de l’après-guerre. Il nous décrit la réalité de la vie à la campagne, sa rusticité que ce soit matérielle ou humaine. La difficulté d’y grandir quand on est une enfant placée, les dangers, les menaces, l’absence, la solitude…

Je n’ai écrit ici, que sur l’enfance de Lydie, je vous laisse découvrir l’autre face du roman. Il est en effet à deux voix, celle de l’enfant et celle de l’adulte. Mais, je n’aime pas tout dévoiler, j’ai pris beaucoup de plaisir à passer de l’un à l’autre. J’ai beaucoup aimé ce livre, il y a un moment que je voulais le lire. Ce n’est pas un roman facile, mais une fois que la première page est commencée vous ne pouvez plus vous arrêter !  Je connaissais la poésie d’Huguette Hérin-Travers, mais pas son roman.

Début première page

Tout peut être reconsidéré et à tout moment, explique volontiers Lydie. Comment oser dire qu’on a eu une vie angoissante ou simplement tiède si on ne regarde pas le monde dans toutes les dimensions des bonheurs et des malheurs imbriqués les uns dans les autres. Encore que, poursuit-elle, impossible de les répartir dans deux colonnes, non trois : heureux, malheureux, indifférent, cela pour chaque personne. C’est donc impossible puisqu’il faut tenir compte des systèmes qui sont censés vous protéger, pour votre bonheur, et qui généralement avec plus ou moins de violence vous étouffent, vous engloutissent –plus ou moins vite-, en tout inégalité, bien sûr.

Coquelicots Varsovie, d’Huguette Hérin-Travers. Éditions Cénomane. 2007
Claude

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