Le monstre

 

Il pleut sur le lac, drôle d'été. Le soir, le ciel se couvre, éclairs et tonnerre s'installent jusqu'à la nuit, un vent furieux happe les vitres et fait claquer les portes. Ce n'est même, plus de la pluie, c'est un orage tourbillonnant qui se déchaîne sur tout avec la violence d'un Destin. Comme ici maintenant, vers Oltrona,sur cette pauvre vieille qui a perdu son parapluie dans la descente, déjà complètement trempée à mi-chemin. Restera-t-elle sous cette corniche pour attendre un proche, ou malgré le mauvais temps poursuivra-t-elle jusqu'à sa porte, devant laquelle elle laissera tomber son trousseau de clefs dans une bouche d'égout ?

La pluie qui tombe sur l'eau forme des cercles fugaces sur la peau du lac qui en gonfle de plaisir avec de longues vagues et une légère écume. Les gouttes se brisent en brusques flic floc sur ce miroir opaque : c'est comme si une bouche immense les avalait, avide d'elle-même, de sa propre substance. Celle-ci, s'évaporant, se condense puis revient en elle dans un cycle sans fin qui transforme l'air en eau jusqu'à produire un halètement qu'étranglent les flots.

Et de nouveau j'écris: "Il fait nuit, depuis plusieurs jours il tombe des cordes. Ils ont pris le chemin le plus long en remontant sur la rive piémontaise déjà inondée par les intempéries, la cale pleine de provisions et de lampes pour la pêche rangées parmi de longues lignes et des filets raccommodés. Ils sont sortis au crépuscule, amenés vers ce coin par le flot et par de brusques reflets à fleur d'eau, semblables à ceux que fait un plongeur qui ressort et disparaît en un clin d'œil : juste le temps d'apercevoir les contours sombres de pinces et de tentacules derrière le promontoire, presque dans les eaux suisses. À l'endroit précis du plongeon, l'eau garde un halo plus clair en surface, comme une lame de glace qu'aurait fait rouler de haut la montagne. Aucune trace de la dernière victime, un corpulent baigneur hollandais qui s'était attardé au large sur un zodiac. La vedette des douaniers italiens a retrouvé celui-ci le lendemain à Canneroamputé d'une rame et avec une sandale pointure 46 à l'arrière.

Ici l'histoire s'arrête net une fois encore, balayée par les rafales de tempête. À cette heure le cheikh dort au milieu de son harem, dans le parfum du henné répandu sur la chair fraîche de vierges tatouées aux pieds nus ; l'écureuil est dans son abri forestier de noisetiers, l'enfant serre contre lui son chien en peluche. Et vous, comme des fous au milieu du lac, vous bravez encore le monstre invisible, vêtus de nuit et de pluie, pour rien...

Le monstre, extrait de Sur cette rive de Fabio Scotto, traduit de l’italien par Patrice Dyerval Angelini, préfacé par Yves Bonnefoy. Pages 57 – 58. L’Amourier, Poésie.

Voilà, encore une découverte de l’été que je n’arrête pas de feuilleter. Je vous laisse découvrir…

Claude

 

BILLET_sur cette rive de fabio scotto