Langues de pierre
nouvelle de Carnet intime
de Sylvia Plath

Une jeune femme est assise sur un sofa, elle pleure car son tricot est plein de trous. Elle pleure parce qu’on lui a dit que c’était à la portée de tous.

Voilà comment commence cette nouvelle de Sylvia Plath. Elle nous raconte avec réalisme, le séjour d’une jeune fille dépressive en hôpital psychiatrique. Prise entre son monde, et le monde extérieur. Cette nouvelle s’inspire du premier séjour de Sylvia Plath en Hp et du traitement qu’elle a subi à la suite de sa première tentative de suicide. C’est bouleversant, déchirant. Le style qu’elle adopte est intense, nerveux et aussi enjoué. p. 109 Elle avait recherché les ténèbres et elle avait perdu. On l'avait ramenée de force dans l'enfer de son corps trépassé. On l'avait ressuscitée comme Lazare d'entre les morts stupides, corrompue déjà par le souffle du tombeau, la peau cireuse, des ecchymoses violettes sur les bras et les cuisses et, sur la joue, une plaie à vif qui formait un magma de croûtes brunies et de pus jaunâtre sur la partie gauche de son visage, enflée au point de l'empêcher d'ouvrir l'œil gauche.

On sent derrière son style, sa voix brisée, qui par des métaphores subtiles nous entraîne dans son monde, dans sa douleur. p. 110. Une fois revenue de la nuit ultime où elle avait cherché à se perdre, la jeune fille recommença à mesurer la gravité de sa situation. Cela ne servait à rien de s'inquiéter pour ses yeux quand elle n'était pas capable de réfléchir ni de lire. Cela ne changerait rien que ses yeux soient vides, telles désormais deux fenêtres aveugles, car elle ne pouvait ni lire ni réfléchir.

Rien au monde ne pouvait la toucher. Même le soleil semblait briller au loin dans une coquille de silence. Le ciel, les feuilles, les gens, s'éloignaient progressivement, et elle n'avait rien à voir avec eux parce qu'elle était morte à l'intérieur, et tous leurs rires, non plus que tout leur amour, ne pouvaient plus l'atteindre. Comme d'une lune lointaine, éteinte et froide, elle distinguait leurs visages suppliants et désolés, leurs mains tendues vers elle, leurs corps figés dans des attitudes d'amour.

Sylvia Plath développera plus précisément ce thème dans son seul roman « La cloche de détresse ».

Première page.
Le soleil matinal, tout simple, brillait à travers les feuilles vertes "des plantes de la petite verrière et les motifs de fleurs sur le divan recouvert de chintz étaient naïfs et roses dans la lumière du matin. La jeune fille qui, sur le sofa, tenait dans ses mains un carré de tricot rouge de forme irrégulière, se mit à pleurer parce que son ouvrage n'allait pas du tout. Il y avait des trous, et la petite femme blonde en uniforme blanc soyeux qui avait affirmé que n'importe qui pouvait appren­dre à tricoter se trouvait dans la salle de couture en train d'aider Debby à confectionner un corsage noir avec un poisson bleu lavande imprimé dessus.

Il n'y avait personne d'autre que Mrs Sneider dans la véranda où se trouvait la jeune fille assise sur le sofa, les larmes glissant comme des insectes lents le long de ses joues, tombant mouillées et brûlantes sur ses mains. Mrs Sneider, installée à la table de bois près de la fenêtre, était en train de pétrir une grosse bonne femme en argile. Courbée au-dessus de son matériau, elle lançait de temps à autre à la jeune fille des regards furieux. A la fin, la jeune fille se leva et se dirigea vers Mrs Sneider pour regarder la grosse dondon en argile.

Langues de pierre, nouvelle extraite de Carnets intimes de Sylvia Plath, traduit  de l’américain par Anouk Neuhoff. Éd. La table ronde.

Je suis revenue une fois encore vers Sylvia Plath. J’y pensais depuis  un moment et la semaine dernière, nous avons parlé avec Polline Moineau du livre « Froidure » de Kate Mose, qui relate la vie du couple Plath-Hughe de façon romancé. Et j’ai eu terriblement envie de la relire. J’ai ouvert au hasard Carnet Intime,  j’ai relu « Langue de pierre », et lorsque je l’ai eu terminé, je n’ai pas eu envie comme souvent de passer à la nouvelle suivante, non, j’ai eu envie de la relire. C’est un texte tellement fort, comme la plupart des écrits de cette immense écrivain. Comme le dit Anouk Neuhoff dans la présentation du livre : « C’est semble-t-il, quand elle traite de ses expériences les plus intimes et les plus douloureuses que Sylvia Plath adopte un type d’écriture à la fois fiévreux et enjoué. »

J’ai repris « Froidure » et je continue à me replonger dans les autres textes que je possède.

Claude

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