Et en écoutant cette musique, je lis un recueil de poèmes de Gertrud Kolmar : « Mondes Poèmes »

Phares
de Gertrud Kolmar

Sur la plage de la mer du nordique
Où la cruelle tempête noire fouette des nuées
     de mouettes poussant des piaillements stridents,
Où la vague projetée contre les écueils lézardés vient se briser
     dans un tintement de glace verte,
S’écraser, s’éclabousser,
Le phare se dresse.
Dur, sinistre, pesant, muet dans la triste grisaille.
Éteint.
Sans bouche.
Pas un portail, pas une porte : fermé.
Dans les brumes rôde aux fenêtres sans regard une faible
     lueur rouge sombre,
Un corbeau creuse de croassantes prophéties,
Le harfang des neiges nage sans bruit, floconnant dans le chant
     cristallin du silence nocturne.-
Quelque part au loin, un bateau se lamente dans les glaces…
Quelque part.

Quelque part en Bohême un bouleau incline ses étroites  joues
     baignées de blondeur sur des ruines rougeâtres.
Mélancoliquement, les mains jointes sur la poitrine.
À son pied pourtant les clochettes jouent,
Le mélampyre des prés sourit, diapré, depuis les oubliettes
     impuissantes du château, et l’herbe affligée folâtre sur
     le seuil enseveli ;
Au soleil, des vulcains voltigent par-delà des murs effondrés,
     par-delà des lignées éteintes.
Des yeux luisant d’avidité des requins bleus qui, happant,
     aux aguets, s’ébrouent dans les eaux côtières
Rejaillit le regard des seigneurs de la forteresse, âme de
     pirate illyriens,
Qui autrefois firent de ce revêche et massif édifice le
     gardien bas et trapu de leur étincelant butin.
Ô noirs pavillons, équipées de corsaires, abordages
     en armes contre les Vénitiens !
Du passé.
Des pièces délabrées
Ne résonnent plus les timbales dorées d’ivresse qui sont remplies
     d’un vin couleur sang,
Aujourd’hui encore n’y pénètrent ni les cris des enfants de pêcheur
     ni l’odeur âcre de la friture prise,
Des lézards aux reflets de jade se faufilent en remuant
     inlassablement la queue, échangent des chuchotements dans le
     patois des lézards
Ou se posent sur les chaudes pierres baignées de lumière pour y
     méditer paisiblement.
Au creux de sombres murailles la femelle scorpion engendre
     des petits viables, puis meurt ; mais les fils  héritent
     du poison des pères.

Celui-ci aussi est solitaire,
À qui une bouche impérieuse commande d’être, la main tenant
     le sceptre d’un roi d’Orient.
Sa couronne pourtant tomba de son front et ses habits d’apparat
     au parfum de myrrhe se décomposèrent.-
Mais lui reste debout et souffre.
Indiciblement vide, le ciel qui ne connaît pas plus l’aile de
     l’oiseau que le nuage fécond, à l’infini sur lui déverse
     un azur brûlant ;
Des chaleurs torrides, des flots rayonnants s’écoulent de ses
     livide boutisses.
Le cyprès s’est enfui. Le cèdre et l’olivier ont migré
     et pas un sarment n’enroule ses bras aimants autour
     de sa pierre endormie.
Pas un berger ne guide les brebis pour qu’elles lui arrachent
     aux jointures des herbes poussiéreuses à ras de terre,
Et jamais à la caravane de chameaux chargés il ne montre le chemin.

Parfois,
Quand la faucille de la nuit fauche les gerbes ardentes du jour,
Une lune effilée répand sur lui tel un baume une argentine
     fraîcheur,
Au tréfonds de son être vibre,
Frêle et timide, le timbre tôt éteint
D’une harpe disparue.

Peut-être mon âme m’a-t-elle oubliée en rêve,
Déployée vers le levant, elle piqua ; et le phare blanc
Attendait son vol changeant : à travers ses chaudes
     pièces sans vie, enchantées, elle erra
À la recherche de ses ancêtres,
Et dans son essor effleura des cordes qui encore résonnent…

Phares, extrait de Mondes poèmes de Gertrud Kolmar, édition établie, postfacée et traduite de l’allemand par Jacques Lajarrige. Éd. Autour du monde SEGHERS, édition bilingue.

Je ne connaissais pas du tout, je sais qu’il est fastidieux de lire de longs textes sur l’écran, mais il est tellement beau ;o)
Dans ses notes Jacques Lajarrige écrit que l’édition française de Mondes reprend la progression souhaitée par l’auteure, et qu’elle et la première à respecter la volonté de la poétesse.

À bientôt

Claude

BILLET_phares de gertrub kolmar