Trains étroitement surveillés
de Bohumil Hrabal

En 1945, Milos Hrma est stagiaire dans une petite gare de Bohême. Il vient de faire un séjour à l’hôpital, à la suite d’une tentative de suicide. Il est sous les ordres d’un chef de gare colombophile qui a installé sa volière dans la gare.

Page 84. Le chef tendit les rênes, s’éloigna au trot vers le colombier et cria en levant la tête :
- Dormez bien, mes petits ! Je vais revenir ! Il ne va pas vous abandonner, le chef de gare ! Faites dodo, mes petits !
Les lynx roucoulaient, battaient des ailes contre la grille baissée de la lucarne d’envol et le chef de gare s’éloignait à cheval accompagné par le domestique.

Husicka, son adjoint est tout aussi truculent : lors d’une garde de nuit, il a profité d’être seul avec la télégraphiste pour lui couvrir les fesses de tous les tampons du bureau de gare.

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- Est-ce votre postérieur? demanda-t-il en montrant une photo de Zdenicka.
- Oui, dit-elle, et elle sourit.
- Qui vous y a apposé ces cachets ? demanda le conseiller Zednicek tandis quechef de gare inscrivait.
- M. Hubicka, dit-elle.
- Eh bien, mademoiselle Lange, racontes nous comment ça s'est passé, dit le conseiller Zednicek.
- On était ensemble de service de nuit. Vers minuit je me suis fait les ongles et comme il n'y avait pas de trains, on s'ennuyait, expliquait Zdenicka en regardant le plafond.
- Plus lentement, dit le chef de gare.
- Ensuite M. Hubicka a dit on va jouer à pigeon vole, oiseau vole, avion vole, feuille vole, tapis vole, cerf-volant vole... j'ai d'abord perdu mes chaussures, ensuite ma culotte... expliquait la télégraphiste en suivant des yeux le mouve­ment du crayon au moyen duquel le chef de gare inscrivait sa confession.
- Et qui vous l'a enlevée ? s'enquit le conseiller.
- Le sous-chef Hubicka.

Et le sous-chef était assis sur sa chaise, les jambes croisées, avec son képi réglementaire sur les genoux, le poli de son crâne chauve luisait et les fonctionnaires de la direction de Hradec, qui regardaient tantôt cette calvitie tantôt la jolie télégraphiste, soupiraient et hochait la tête.

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Le conseiller Zednicek se mit à la fenêtre.
- Voilà nos jeunes, notre espoir. Ils vont se battre pour l'Europe libre. Et ici, que faites-vous pendant ce temps ? Vous tamponnez le derrière de la télégraphiste ! dit-il, et il se rapprocha de la table, examina les photos puis les jeta.
- Evidemment, dit-il, pour ce qui est de l'attentat à la pudeur, nous sommes bredouil­les... mais c'est une insulte à la langue alle­mande, à la langue nationale ! - Il se redressa et frappa du poing sur la table. - La moitié des cachets se compose de mots allemands. C'est une` profanation ! 

 

Chacun a son caractère, son histoire, tous se connaissent au-delà des apparences, les liens sont plus importants qu’il n’y paraît. Milos semble s’épanouir dans cet environnement pour le moins extravagant. Plus encore, depuis qu’il a résolu le problème qui lui a valu son plus grand désespoir et poussé à sa tentative de suicide. (Je vous laisse le découvrir) 

En arrière-plan, les trains ennemis défilent, chargés dans un sens de jeunes soldats allemands partant pour leur dernier combat et dans l’autre ceux qui reviennent avec toutes les atrocités des combats en tête et toutes leurs douleurs.

(page 76) Et je sortis sur le quai, j'indiquai voie libre à"7 un train-hôpital qui revenait du front, un express aménagé en hôpital. Et dans cet hôpital de campagne, il y avait les plus étranges yeux d'hommes, les yeux des soldats blessés, comme si la douleur là-bas sur le front, la douleur qu'ils avaient infligée à d'autres et que d'autres leur avaient à leur tour infligée, comme si cette douleur en avait fait des hommes différents, ces Allemands-là étaient plus sympathiques que ceux qui passaient en sens inverse, ils contem­plaient par la fenêtre le paysage insipide, d'un regard tellement attentif et enfantin, comme s'ils avaient traversé le paradis, comme si ma petite gare était le plus beau des châteaux, ils avaient dans les yeux la même expression que M. Hu­bicka quand il contemplait le ciel. Donc je lisais le même intérêt dans les yeux de ces malades au teint jaune qui me regardaient, certains tour­naient la tête, d'autres se tenaient au trapèze fixé au plafond du wagon, d'autres prenaient appui sur une infirmière, et cet hôpital de campagne rentrait au, pays, rien que des lits blancs ornés de mains jaunes crispées et de visages jaunes, d'yeux enfantins.

La vie dans la gare suit son cours, jusqu’au jour, où un train spécial est affrété. Monsieur Husicka devient bizarre, distrait ou plutôt très concentré, il parle de plan pour le train spécial ! Alors, Milos, fort de sa nouvelle expérience, sûr de lui, décide de mettre à exécution ce plan sans peut-être en mesurer toutes les conséquences.

Première page

Cette année-là, l'année mil neuf cent qua­rante-cinq, les Allemands n'étaient plus maîtres du ciel au-dessus de_ notre petite ville. Moins encore au-dessus de la région, de tout le pays. Les bombardiers en piqué avaient perturbé le trafic, à tel point que les trains du matin passaient à midi, les trains de midi le soir et les trains du soir en pleine nuit, et si par hasard un train de l'après-midi arrivait à l'heure exacte, c'était un omnibus retardé de quatre heures.

Avant-hier, un chasseur ennemi a abattu un chasseur allemand au-dessus de notre petite ville, l'amputant d'une aile. La carlingue prit feu et tomba dans la campagne, mais l'aile, en se détachant de la carlingue, arracha de pleines poignées de vis et de boulons qui retombèrent sur la place, écorchèrent au passage plusieurs têtes de femmes. Mais l'aile planait au-dessus de notre petite ville, tous ceux qui le pouvaient regardaient, jusqu'au moment où l'aile descendit avec un mouvement grinçant juste au-dessus de la place où se précipitèrent les clients des deux brasseries et l'ombre de l'aile glissait sur la place que les gens traversaient en courant puis retra­versaient aussitôt à cause de l'aile qui allait et venait comme un gigantesque balancier et repoussait les habitants du côté opposé à son point de chute possible en faisant entendre un grondement de plus en plus fort et un son mélodieux.

 

Trains étroitement surveillés de Bouhumil Hrabal, traduit du tchèque par François Kérel. Folio.

 

Quelle découverte pour moi !!! J’ai adoré la plume de Bouhumil Hrabal, et je pense que vous n’avez pas fini d’en entendre parler ! Il a un rythme bien à lui, il nous tient en haleine avec de longues phrases, pouvant faire plus d’une page puis elles reprennent un rythme plus simple. On retient son soufle, c’est très beau, et très intéressant.

Dans une sorte de huit-clos, il retranscrit l’atmosphère qui se dégage entre les personnages, il nous fait partager leurs joies, leurs interrogations. Quand on le lit, on entend roucouler les pigeons, arriver les trains, le brouhaha sur le quai de gare, on y est. L’histoire dans un premier temps peut donner l’impression d’être raconté de façon assez anodine, il n’en est rien, tout a de l’importance, tout s’imbrique. Il y a un côté surréaliste qui donne beaucoup de charme au livre, de l’humour, de l’émotion. C’est aussi une très belle réflexion sur le sacrifice, et sur la résistance que les guerres engendrent.

En quelques mots, c’est un roman passionnant ! Et on m’a dit que « Trains étroitement surveillés » n’était pas aussi bien que « Une trop bruyante solitude ». Ça promet des bonheurs de lecture.

Ce roman a été publié à Prague en 1965 sous le titre Ostre sledované vlaky. Il a été adapté au cinéma par Jirì Menzel, en 1967, le film a remporté un oscar du meilleur film étranger.

Claude

 

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