Fille de pierres
de Cécile de Tormay
 

Jella garde ses chèvres, au début de cette histoire, elle a 13 ans. Elle vit seule avec sa mère. Son univers est la montagne, elle ne connaît qu’elle, elle n’aime qu’elle, sa mère et son ami Davorin, un garçon du village avec qui elle court les bois. Leur vie est rude, elles sont pauvres, sa mère parce qu’elle n’a pas mené une vie qui convient aux bonnes gens et aux bons mœurs est chassée du village. Jella reste seule.

page 33
La voix du curé siffla, éraillée, jusqu'au fond de l'église.
- Les mauvaises femmes gâtent les braves gens, déshonorent les familles; certes, elles ont beau jeu! Elles chantent joliment, elles s'attifent bien!
Jella se cramponna, effrayée, à la jupe de sa mère, comme autrefois, quand toute petite, on la maltraitait. Elle se souvint alors brusquement d'une autre jupe, plus ornée, que sa mère portait longtemps auparavant, d'un collier d'ambre, de perles de verre sonnantes, de grandes boucles d'oreilles rondes en or, et de jeunes gens inconnus qui quittaient la maison au matin.

page 39
- Je ne puis rester ici. Je dois m'en aller. Ces chiens m'assommeront quand il n'y aura plus de gendarmes dans le pays.
Elle détourna la tête. Sa voix était mal assurée lorsqu'elle reprit :
- Je vais emporter le filet à Porto-Re, pour les pêcheurs. Quand nous aurons de l'argent, nous nous établirons ailleurs.
- Mais je viens avec toi?
Giacinta hésita, elle levait et baissait les pau­pières, son visage s'éclairait puis s’assombrissait. A la fin elle secoua la tête, luttant contre elle-même.
- C'est impossible. Quand je serai partie ils ne te feront pas de mal. Plus tard je reviendrai te cher­cher.

Seule, elle continue de garder ses chèvres, son cœur s’endurcie plus encore. Elle grandit, elle devient femme et un jour Davorin veut abuser d’elle, un autre jour, il recommence avec ses amis, elle s’échappe à chaque fois, mais quelque chose est cassé. Un jour, en cherchant à leur échapper, elle s’éloigne du village et rencontre Pierre, un homme âgé qui devient son ami. Elle le voit chaque jour, jusqu’au jour où sans explication il la chasse. Sa solitude s’intensifie, il n’y a plus qu’elle, la nature et ses chèvres. page 57. Elle était seule. Sous le ciel ensoleillé, le silence pur, le silence intact des sommets lui parvenait, le silence vivant, tout-puissant, dont elle ignorait qu'il n'était si bon que parce qu'il arrêtait les pensées doulou­reuses. Une puissance invisible la dominait. Elle ne se révoltait plus contre cette idée que les montagnes finissaient dans des lointains inconnus; mais les montagnes lui devenaient plus chères. Elle les regarda à travers ses larmes. Il semblait qu'elles s'étaient brisées tout à coup, qu'elles s'étaient fondues, qu'elles venaient à Jella par-dessus les sapins, qu'elles vou­laient pénétrer en elle. Alors, étendue sur le sol, collée à la terre, il lui parut que son cœur ne battait pas dans sa poitrine, mais plus bas et plus profond, parmi les pierres; il lui parut que son cœur chassait les pulsations des petites sources dans la mousse; que sa respiration agitait lentement dans la clairière l'herbe des montagnes...

Un jour, sa mère revient, non pas pour l’emmener mais pour mourir. page 93.

Elle se rapprocha du lit.
Sa mère ne respirait plus. Jella comprit que Ciacinta était là tout à l'heure, qu'avant de partir sa mère était revenue.

Elle n’a désormais plus d’espoir. Elle erre dans la forêt, et, elle retrouve Pierre.

pages 103/104
Au-delà se trouvait une maison à laquelle elle avait songé bien des fois. Sur le talus se tenait quelqu'un gui l'avait renvoyée et qui pourtant l'attendait chaque Jour. Elle se mit à pleurer. L'homme prit entre ses mains la tête de la jeune fille et la serra craintive­ment sur son cœur. En cette minute, l'un était si vieux, l'autre si jeune! Tous deux sentaient qu'ils avaient besoin l'un de l'autre.
Et au bout d'un mois la jeune fille et le vieil homme se marièrent, dans le vallon, en bas, dans l'église du village. 

Et la vie passe paisiblement. Jella est libre avec Pierre, il ne lui demande rien, ne lui impose rien, elle règne. Elle est toujours aussi sauvage, capricieuse, elle passe son temps à errer dans la forêt au fil de ses humeurs. 

Mais un jour, un nouveau garde arriva, il s’appelle André Retz. Il vient de la plaine (cette plaine tant détestée), tout change, elle découvre une multitude de sentiments et de sensations jusqu’alors inconnus. L’amour, la jalousie, le désir… alors l’amour naît. Son amour avec André est entier, un affrontement semblable à celui de la montagne et de la plaine, où il n’y aura pas de vainqueurs !

Fille des pierres de Cécile de Tormay, traduit du hongrois par Marcelle Tinayre. Éd. Vivian Hamy.

 Que vous dire, si ce n’est que lorsque j’ai commencé ce roman, je n’ai plus pu m’arrêter. J’aime le rapport de Jella et de tous les acteurs avec la nature, c’est merveilleusement bien écrit, c’est simple, sans fioriture. On court dans la montagne… En 1914, lors de la première parution du livre,  Anatole France affirma n’avoir guère rencontré d’homme, et jamais de femme, qui fût parvenu par des moyens aussi simples, à rendre vivante les choses inanimées. (présentation de l’éditeur). Mon bémol, serait le caractère de Jella, elle m’a un peu agacé, mais bon… à côté du reste cela n’est rien ! Se côtoient aussi, la bêtise du groupe, la haine, la jalousie, la suffisance… tous ces sentiments que peuvent avoir certains à l’égard des gens qui vivent différemment.
Pour finir, je vous dirai que c’est en fait une escapade, tant dans la nature dans son sens premier que dans la nature humaine.

Claude

BILLET_fille de pierres