L’asphyxie
de Violette Leduc

Parce qu’elle n’était pas désirée, parce qu’elle était la « Bâtarde », sa mère lui faisait porter le poids d’une faute jamais pardonnée. Elle lui faisait ressentir que par sa faute, elle ne pouvait refaire sa vie.
Alors, elle devait obéir, ne pas se faire remarquer, l’attitude de sa mère était dure comme un regard : « c’est dur et bleu ».
Pages  101/102. De nouveau, nous étions seules.
 - Essuie tes yeux. Ta grand-mère...
Je n'entendis pas le reste. Je sanglotais.
- Sors.
Je ne bougeai pas. J'avais plus de raison qu'elle.
- Je te dis de sortir.
Je pleurai dehors. C'était calmant. On sonnait un office. Deux religieuses me frôlèrent. Elles par­laient avec entrain. Des ménagères se pressaient. Je regardai, hébétée, la vie de la rue. L'allumeur de becs de gaz retournait chez lui. Deux femmes m'accostèrent :
- Je la connais cette petite. Ta grand-mère n'est pas avec toi ?
- Ma grand-mère est...
Je n'eus pas le temps d'achever ma phrase. Elles entraient dans le magasin. J'entendis : « Elle est perdue. » Ma mère se montra sur le seuil :
- Rentre, espèce de sauvage!

Heureusement, elle a  une grand-mère. Légère, drôle, affectueuse, douce, complice, c’est elle qui apportait un bol d’air pur dans leur univers asphyxié.
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.  Je me réfugiai dans les bras de grand-mère. J'embrassai ses cheveux, ses yeux, le creux de ses joues. J'enlevai et je remis les grosses épingles qui tenaient son chignon. Habituellement, je lui démontrais ainsi mes sen­timents pour elle.

Mais, sa grand-mère est très malade, et meurt. Il ne lui restera que les souvenirs, qui heureusement lui permettront de survivre, de lui adoucir le pensionnat et sa solitude. Ses relations avec sa mère vont encore se distendre, mais malgré tout, elle arrivera à s’en détacher.
Page 188. Elle nous offrait des bananes, les restes d'un gâteau moka, du café.
- Est-ce qu'elle mange? Il faut qu'elle mange... Veux-tu rester jusqu'à mardi? Ça ne sera pas gai. Tu t'occuperas.
Je refusai et déçus la surveillante. J'appartenais à ce collège vide. On me le soufflait fort. Si je restais, elle ne me mettrait pas encore à l'aise. Je compterais jusqu'à vingt avant de lui demander quelque chose, le pain à table par exemple... Un corset de fer tomba à mes pieds quand je la quittai...
Elle me dit de ne pas courir pendant les récréations et de prendre les leçons particulières qui me paieraient.

C'était une mère irréprochable.

L’asphyxie, de Violette Leduc. Éd. L’imaginaire, Gallimard.

Quel beau livre ! J’aime beaucoup Violette Leduc, avec des mots simples elle nous emporte dans l’histoire de sa vie. En 1944, elle avait discrètement glissé à Simone de Beauvoir son roman, cette dernière la rappela dès le lendemain, tant elle avait été séduite par son écriture.
Je vous invite à aller sur ce site : http://violetteleduc.org/

Claude

Première page.
Ma mère ne m'a jamais donné la main... Elle m'aidait à monter, à descendre les trottoirs en pinçant mon vêtement à l'endroit où l'emmanchure est facilement saisissable. Cela m'humiliait. Je me croyais dans la carcasse d'un vieux cheval qu'un charretier tirerait par l'oreille... Un après-midi, alors qu'une calèche fuyait, éclaboussant de ses reflets le sinistre été, au milieu de la chaussée, je repoussai la main. Elle me pinça davantage et me souleva de terre comme un poulet qu'on enlève par une seule aile. Je devins molle. Je n'avançais plus. Ma mère vit mes larmes.
- Tu veux te faire écraser et tu pleures!
C'était elle qui m'écrasait.
Elle commençait par m'habiller la première. Quand j'étais prête, je tournais comme un manège devant elle; Elle me toisait, je m'arrêtais. Tel un peintre qui s'éloigne et se rapproche de son che­valet, elle arrivait, estompait le brillant des coques d'un ruban en le renouant à l'envers, avançait mes boucles sur mes joues et m'asseyait sur une chaise de paille.
Elle avait relevé ma robe et mon jupon. Quand je bougeais pour moins sentir les fibres s'incruster dans mes chairs elle me fixait.

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