Niki
L’histoire d’un chien
Tibor Déry

En 1948, la guerre est terminée, mais le peuple Hongrois vit des jours difficiles. Les Ancsa ont perdu leur fils unique. Lui est ingénieur et elle travaille à la maison. Ils vivent en banlieue en attendant qu’on leur alloue un appartement en ville.

Un jour, un petit fox-terrier les choisit comme nouveaux maîtres. Ce sera le début d’une grande histoire.

Ils partiront vivre en ville, elle s’habituera à tout, elle leur restera fidèle jusqu’au bout lorsqu’il sera emprisonné.
Page 57. Chaque fois que Mme Ancsa rentrait, même après la plus courte absence, elle l'accueillait, ivre de joie, avec des bonds verticaux, une danse qui n'en finissait pas, frétillant de la queue et haletant comme si sa maîtresse revenait d'un long voyage, et il fallait toujours de longues minutes pour que se calmât son exaltation enthousiaste.

Première page.
LE CHIEN - ne lui donnons pas encore de nom - s'introduisit chez les Ancsa au printemps 1948. Janos Ancsa, professeur à l'École des Mines et des Eaux et Forêts de Sopron, et ingénieur diplômé, avait été muté à Budapest. Après avoir pendant six mois attendu sans succès un appartement dans la capitale, il avait fini par louer deux chambres meublées dans la grande ban­lieue, à Csobanka, sur la ligne de Szentendre: il partait de bon matin pour son bureau et ne rentrait que tard le soir pour le dîner, que sa femme, faute de cuisine, pré­parait dans une des chambres sur un réchaud élec­trique. C'est aussi le soir que le chien fit son apparition chez eux.
Pour autant qu'on pouvait le distinguer dans le cré­puscule où baignait le jardin, c'était un fox-terrier, sans doute un croisement de fox à poil dur et de fox à poil ras. Son corps svelte était recouvert d'un poil blanc court et lisse, sans tache ni éclaboussure.

Niki, l’histoire d’un chien, de Tibor Déry, traduit du Hongrois par Imre Laszlo (Ladisla Gara). Éd. Circé.

Quelle belle histoire ! Elle est simple, mais si l’on va au-delà nous pouvons y voir l’histoire politique de cette période qui souligne les affres de la dictature.
C’est par les yeux d’une chienne que l’auteur décrit une des périodes les plus difficiles du pays. La seule façon de Niki de traverser ces années est l’amour inconditionnel qu’elle leurs porte.
J’ai beaucoup aimé le parallèle entre l’enfermement du maître et la dépression de la chienne.
Page 122. De par sa dépendance entière vis-à-vis de l'homme, Niki ressemblait à ces détenus qui ignorent pourquoi on les a mis en prison et combien de temps ils y reste­ront, ou à ces chefs d'entreprise qui, au moment de leur .nomination, n'ont pas la moindre idée du temps qu'ils resteront à leur poste, ou à ces employés des magasins nationaux d'alimentation Kôzért, qui igno­rent parfaitement pourquoi on vient de les transférer du jour au lendemain dans une succursale située à l'autre bout de la ville, à une heure et demie de tram­way de leur domicile, ou à ces écrivains qui ne savent pas pourquoi ils écrivent ce qu'ils écrivent, ou encore à ces lecteurs qui ne savent pas pourquoi ils le lisent.

Page 148. Ce qui confirmait Mme Ancsa dans son opinion, c'était de voir l'état de la chienne empirer rapidement depuis l'excursion de Csobanka. Les souvenirs ravivés de son bonheur perdu hâtaient sans aucun doute le processus d'auto-intoxication. Niki se refusait à vivre. « Comment peut-on vivre autrement? » devait-elle se demander en pensant aux coteaux ensoleillés de Csobanka ou à la mare aux canards, cependant que sa mémoire était obscurément hantée par l'ombre portant canne et chapeau de l'ingénieur marchant derrière elle: « Est-ce bien ainsi que j'ai vécu autrefois? » Eh bien, puisqu'il n'y a plus moyen de continuer, abandonnons la partie! Jusqu'à la piqûre de guêpe de jadis qui devait faire couler du miel dans son cœur! C'était là, selon Mme Ancsa, le véritable mal de sa chienne, et il lui semblait tout à fait inutile de vouloir mesurer le déclin d'une âme avec un thermomètre planté dans son derrière.

Je ne vous en dirai pas plus, car il faut découvrir ce livre, plein d’émotions, de tendresse, de drôleries et d’intelligence. C’est une très belle ode à l’amour, la dépendance.

Je vous conseille également Derrière le mur de briques aux éditions la dernière goutte. (je dois, hé oui, une fois de plus finaliser le billet, depuis le temps je pense que je devrai le relire.)

Claude

En ce qui concerne Tibor Déry, je vous conseille l’excellent billet du site esprit nomade : http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/derytibor/derytibor.html

Quant à la traduction, elle est de Imre Laszlo. Voici, le texte qui est présenté dans le livre pour présenter cet homme.

Imre Laszlo: ce nom construit avec deux prénoms typiquement hongrois, excitera peut-être la curiosité de certains "spécialistes" des traductions à partir du "magyar", comme on dit dans cette partie de ce qui fut l'Autriche-Hongrie. En fait, Imre Laszlo n'a jamais existé en tant que personne. C'est le pseudonyme du romancier-journaliste-traducteur hongrois, Ladislas Gara, grand "passeur" d'une langue à l'autre, qui a signé la version française d'œuvres écrites par les plus grands poètes ou prosateurs nés aux bords (ou près) du Danube. Pourquoi, alors, Ladislas Gara au nom connu, associé à une image de fidélité et de qualité dans le mode de l'édition, signe-t-il ainsi dans les années cinquante, ses tra­ductions, de ces deux prénoms, dont l'un demeure le sien (Laszlo est, en effet, la forme hongroise de Ladislas) ?

C'est qu'il a peur, très peur pour sa famille restée en Hongrie (sa mère, devenue veuve au moment de l'entrée des troupes allemandes à Budapest, en 1944, son frère, sa femme et leurs deux jeunes garçons). Lui-même vient de passer deux ans, retenu de force dans la capitale hongroise, craignant chaque matin d'être arrêté, alors qu'il réside habituellement en France, où vit sa famille (sa femme et sa fille). Ce n'est pas sans raison qu'il craint pour ses proches. Les livres qui passent par ses mains - et sont aussitôt publiés par les meilleurs professionnels - constituent autant d'actes de résis­tance. Son entourage pourrait en subir les conséquences. La situation devient terrible, particulièrement après l'écrasement sans pitié de la " Révolution s de 1956 et la pen­daison de celui qui en fut le moteur et le symbole: Imre Nagy. C'est à ce moment que, dans les vitrines des libraires, apparaît le chef d'œuvre de Tibor Déry. Ladislas Gara devient ainsi, pour quelques livres Jérôme Hardouin ou Imre Laszlo, à moins qu'il ne se dissolve purement et simplement dans le brouillard en s'abstenant de signer quelques écrits particulièrement critiques pour le régime en place.

C'est une condition qu'il paiera de sa vie.

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