Les boîtes
d’Estván Örkény

Le livre commence par une lettre expédiée du front par Gyula Tót à ses parents. Il leur annonce l’arrivée prochaine, pour deux semaines, de son commandant. Il leur demande de bien s’occuper de lui malgré ses bizarreries, car, il pourrait améliorer son quotidien à son retour. Aussi, les Tót et leur fille, vont tout mettre en œuvre pour plaire au commandant Varró. Il est peu dire que de dire que leur vie va devenir un cauchemar !

C’est formidable, c’est une petite merveille satirique comme il est écrit sur la 4èmede couverture ! « Quiproquos et situations totalement loufoques s’enchaînent dans une comédie acide à l’humour décalé ». On y rencontre des personnages et des situations fantaisistes au possible, mais, au-delà il y a tout l’absurdité de la guerre.

Page 21. Le facteur de Mátraszentanna avait été mobi­lisé dès le premier jour de guerre. À sa place, un individu bossu, bègue et simple d’esprit se chargea de la distribution du courrier. Tout le monde l'appelait le père jojo.

Le jour où l'on recevait son courrier dépendait aussi du sens de la symétrie du père Jojo. Par exemple, il détestait le professeur Cipriani, le psychiatre de renommée européenne qui garait souvent sa voiture devant le portail de sa villa, sur le côté de la rue, dans une position cruellement asymétrique. Il n’en aimait que plus la famille Tót, et en premier lieu Lajos Tót lui-même.

Il était quasi amoureux de lui. Les loqueteux prennent souvent les porteurs d'uniforme pour des êtres supérieurs, comme les infirmes les indi­vidus au corps parfait. Mais ce n’est pas tout. Lajos Tót prenait toujours soin de sa personne. On ne le voyait jamais le casque de travers, ou avec un mouchoir pendouillant de sa poche. Aux yeux du père Jojo, il était le superlatif de la symétrie humaine, car même ses cheveux étaient partagés par une raie au milieu, c'est-à-dire que si on le coupait en deux avec un couteau bien tran­chant, on obtiendrait deux moitiés parfaitement identiques, ce qui est difficile à faire même avec un veuf.

Grâce à cela, les Tót ne recevaient que de bonnes nouvelles du front puisque, par pure bienveillance, le père Jojo avait détruit l'une des lettres de Gyula (pourtant il n'y était question que d'une légère intoxication due à un saucis­son). La fenêtre du bureau de poste de Mátraszent­anna donnait sur la cour. En dessous, à portée de main, se trouvait un tonneau pour la pluie, plein d'eau verte et croupie. Après avoir soigneusement examiné le courrier du jour, le père Jojo y jetait les lettres vouées à la destruction.

Une fois encore, István örkény, arrive par la dérision à aborder un sujet grave, à savoir ici, jusqu’où on pourrait aller pour sauver un être cher. C’est le second livre que je lis de cet auteur, j’avais il y a quelques temps fait un billet sur « le chat et la souris ». J’adore !

Claude

Première page
LETTRE DU FRONT

Chers parents, chère Agika,

J'ai appris hier que notre chef bien-aimé, le comman­dant Varró, rentrait deux semaines en permission pour rétablir sa santé légèrement ébranlée. J'ai aussitôt couru le voir et j’ai tâché de le convaincre de profiter de l'hospitalité de mes parents plutôt que de l'appartement poussiéreux de son frère dans les bruits de la capitale, mais il a décliné mon invitation en disant qu'il ne voulait être un fardeau pour personne avec ses nerfs en charpie. Effectivement, à cause du harcèlement intense des partisans, notre commandant bien-aimé souffre de graves insomnies, il est en outre très sensible aux odeurs. Il y en a qu'il ne peut pas supporter alors que d'autres l'apaisent, comme par exemple l'odeur des sapins. Heureusement, je me suis rappelé que l'appartement de son frère est situé non loin des établisse­ments Spódium, où on équarrit des charognes. Je suis retourné le voir et je lui ai décrit notre maison à Mátraszentanna, le jardin ensoleillé, la vue sur le mont Bábony, et puis le délicat parfum de sapin qui baigne la vallée de Bartalapos, et figurez­-vous que notre commandant a accepté mon invitation! Si les partisans relâchent la pression, il se mettra en route probablement au début de la semaine prochaine. Vous pouvez vous imaginer ce que ça représente pour moi! Le train des permissionnaires part de Koursk, et il m'a déjà promis de m'emmener dans la voiture du bataillon, mon Dieu, je pourrai prendre un bain!

Les boîtes d’István Örkény, traduction du hongrois de Natalia Zaremba-Huzsval et Charles Zaremba. Éd. Cambourakis.

Sans titre-2