Les Eltychev
de Roman Sentchine

Les Eltychev sont une famille russe au budget modeste. Lui travaille dans la police, elle est bibliothécaire, un de leur fils est en prison et l’autre a du mal à démarrer dans la vie. Ils vivent comme ils le peuvent bon gré mal gré jusqu’au jour où suite à  une bavure, il est licencié. S’amorce alors pour eux le début de leur déchéance. Ils décident d’aller vivre chez une vieille tante à la campagne, pensant que la vie y serait moins chère et meilleure. Elle, elle quitte son emploi à regret et ils s’embarquent dans leur voiture avec fils et bagages pour leur nouvelle habitation. Page 32. Nikolaï Mikhaïlovitch avait fait les trajets en bus : un mal­heur n'arrivant jamais seul, sa voiture était en panne. Il n'essayait pas d'engager la conversation avec les gens du coin, parlait le moins possible avec la tante. Celle-ci, petite et desséchée, passait le plus clair de son temps assise sur un tabouret devant le poêle strié de suie, démesurément grand dans la petite isba, à regarder le sol de ses yeux décolorés, resserrés par les rides:.. Dans les premiers temps, quand il trouvait dans la cour une planche un peu pourrie, mais qui ferait provisoirement l'affaire, il demandait à la tante Tatiana : « Est-ce qu'on peut l'utiliser ? » Elle levait péni­blement son bras pareil à une branche morte, soupirait « Pren-ends-la. Qu'est-ce que j'en ferais... » Très vite, il cessa de lui poser des questions, cessa presque de remarquer sa présence.

Tout en s'affairant à isoler le sol, le plafond, sortir de la chambre la table tombant en morceaux (sa place allait être occupée par une partie de la paroi murale de l'appartement), Nikolaï Mikhaïlovitch ne pouvait pas croire, et ne voulait pas croire, que c'était désormais la maison de sa famille. Qu'ils allaient vivre dans cette construction en rondins penchée par les années, et que, peut-être, c'est de là qu'on les emmènerait un jour, lui et sa femme, au cimetière.
Mais la vie au village est rude, solitaire. Page 48. Valentina Viktorovna ne croisait presque jamais les gens avec qui elle avait grandi au village, qu'elle fréquentait encore avant de partir faire ses études. Rien d'étonnant à cela : qua­rante ans avaient passé. Mais elle en tirait quand même une impression désagréable : on aurait dit que tout le monde était mort de la peste ou du choléra et que les quelques personnes qui en avaient réchappé étaient soit malades, soit en conva­lescence - faibles, indifférentes, comme absentes. Quand Valentina Viktorovna commençait à leur raconter ses mal­heurs, expliquant que, sur ses vieux jours, elle était contrainte de tout recommencer à zéro, ils hochaient la tête machi­nalement, soupiraient d'un air abattu et regardaient dans le vide, évitant son regard. Ils lui disaient un au revoir aussi terne que leur bonjour, et reprenaient leur chemin d'un pas ralenti.

Il n’y a pas de travail, leurs économies s’amenuisent très rapidement, ils se rendent vite compte que les villageois vivent comme ils le peuvent, trafiques, magouilles ne sont pas rares. Activités à laquelle dans un premier il n’est pas question pour eux de s’adonner, ils ont leur honneur. Les choses changeront malheureusement rapidement. Leur fils comment erreur sur erreur… Ils placent alors beaucoup d’espoir dans la vente de leur dernier bien, le garage qu’ils avaient conservé en ville, et dans le retour du fils prodigue. Mais, c’est sans compter sur les aléas de la vie !

 

C’est un beau roman, dur, que l’on peut transposer n’importe où !! Roman Sentchine aborde le sujet de façon frontale, on sait où on va, on le vit avec encore plus d’intensité.

Claude

Chapitre premier

Comme beaucoup de ses contemporains, Nikolaï Mikhaïlo­vitch Eltychev avait passé la plus grande partie de son exis­tence persuadé qu'il devait se comporter humainement, remplir correctement ses fonctions, et que ses mérites se ver­raient peu à peu récompensés. Par un grade plus élevé, l'attri­bution d'un appartement, une augmentation de salaire qui permettrait, en mettant un peu de côté chaque mois, d'éco­nomiser de quoi s'acheter un frigo pour commencer, puis une paroi murale, un service en cristal, et pour finir: une voi­ture. A une certaine époque, Nikolaï Mikhaïlovitch aimait beaucoup les Jigouli modèle six. C'était son rêve.

Bien sûr, ils n'avaient pas eu tout à fait tort d'espérer. On leur avait donné un appartement, un deux pièces. Il est vrai qu'en recevant les clés, ni Nikolaï Mikhaïlovitch, ni sa femme n'avaient accordé d'importance au fait que c'était un loge­ment de fonction - ils étaient bien trop contents. L'appar­tement était grand, il leur semblait même immense, et leurs deux fils de neuf et six ans, Artiom et Denis, pouvaient désor­mais se démener, éparpillant leurs jouets un peu partout sans les gêner, sans être constamment fourrés dans leurs pattes. Il y avait de la place pour tous... L'avancement de Nikolaï Mikhaïlovitch était plutôt lent, mais sûr : de sergent à lieutenant ­chef, cela correspondait presque à son ancienneté. Et son salaire lui avait permis d'économiser un peu, ils avaient acheté une voiture en quatre-vingt-sept, certes pas une Jigouli six, mais une trois, d'occasion, avec déjà quarante mille kilo­mètres au compteur, mais tout de même...

Les Eltychev de Roman Sentchine, traduit du russe par Maud Mabillard. Les Éditions NOIR sur BLANC.

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