Cinéma muet avec battements de cœur
de Deszö Kosztolányi

J’ai déjà plusieurs fois écrit des billets sur les livres de cet écrivain. J’aime beaucoup. Péter Ádám, un de ses traducteurs écrit dans sa préface intitulée « Jouer avec », que c’est dans la seconde partie des années 1920 que Deszö Kosztolányi change le style de ses écrits. Il pense qu’ils ne lui correspondent plus. Il cherche dans 2 directions :

- Dans sa première tentative, il essaie de construire un nouveau style en se servant de ce qu’il avait fait précédemment, il en ressortira le cycle « Kornél Esti ».

-   Dans la seconde, ses écrits sont plus instinctifs, ce sont des « griffonnages », des « fragments de journal », etc.
« Cinéma muet avec battements de cœur » est un choix opéré sur l’ensemble de ces textes journalistiques.
Il crée ici quelque chose d’inédit, qui lui a permis de s’extraire des formes existantes.
Il part souvent d’un détail, d’une situation du quotidien, voire insignifiante, et, il la magnifie, révèle sa profondeur, son humour.

Ce livre est à déguster, les textes font une ou deux pages, et sont très sympas à lire à haute voix.

Claude

Voilà pour vous donner une petite idée, deux des griffonnages de Deszö Kosztolányi :

P. 13-14
LE PLUS LONG DÉJEUNER DU MONDE

Le garçon pédalait sur son triporteur quand, on ne sait trop pourquoi, il est parti de côté et s'est renversé avec son engin et le tramway alors les a traînés, son engin et lui, sur une certaine distance. Par bonheur, peur exceptée, il n'a rien eu. La seule chose cassée était la vaisselle où se trouvait le déjeuner qu'il devait livrer. Les mets avaient giclé entre les rails, avaient goutté, avaient laissé un long dépôt sur la chaussée. Apparus sans tarder, les agents commis pour l’enquête ont découvert une longue et mince bande rouge, trace de la soupe à la tomate, ensuite, encore plus longue, une bande verte, trace de la purée d'épinards, puis, de loin en loin interrompue, une bande jaune, trace en poin­tillé du gâteau de semoule. C'était pour eux autant de renseignements, comme l'auraient été du rouge, du vert et du jaune sur une carte d'état-major. Ce qui s'était déroulé dans le temps, tout à l'heure, était fixé à présent dans l'espace. Ils ont mesuré le déjeuner. Il faisait près de 34 mètres cinquante de long. Ils se sont rendu compte avec étonnement, eux qui dans leur vie avaient déjà fait plus d'un long déjeuner, qu'ils n'avaient encore jamais vu un déjeuner aussi long.

64-65 LETTRE

Je viens décrire à un ami très riche, voici l’essentiel de ma lettre

« ... Nous étions tes invités, l'autre jour, dans ton hôtel particulier, et pendant le dîner, nous en étions à la truite, il me semble, tu as commencé à parler de la misère dans le monde d'aujourd'hui. Ta noble ardeur t'a emporté ensuite à un tel point, tu as peint à nos yeux avec tant de compassion, tant de pitié, la misère des foules, le dénuement devenu intolérable des banlieues, que sur ta petite cuiller, tu mangeais ta glace, tu as laissé tomber une larme. Cette larme, en même temps que la glace, tu l'as léchée avec abnéga­tion. Tes invités émus parlaient de ta bonté de cœur, du caractère avancé de tes idées. Permets-moi d'être franc. Moi, toute la soirée, dans ton fauteuil Louis XVI, je me suis agité avec embarras. Le sentiment que j'avais, c'était que la cause de cet océan de souffrance, c'était moi et moi seul. Tu m'avais jeté dans un vrai désespoir. Puis tu m'as fait me révolter. Me révolter contre nul autre que toi-même. J'étais même tout près d'immoler sur l'autel du bien public ton hôtel parti­culier, tes tableaux, tes terres, tes automobiles, tout ce (lui est ta propriété, mais je connais sur cette ques­tion aussi et je respecte la rigueur de tes principes, et je n’en ai rien fait. Permets-moi donc de te le dire, en toute confidence, ton comportement n'était pas du meilleur goût. Pour te l'avouer, c'était même, mon ami, d'un goût plutôt mauvais, tout comme ta glace salée aux larmes. Tout autre est ton devoir. Toi, ta situation est privilégiée, et c'est le contentement que tu dois partout professer, toi, afin qu'en nous dont la vie est plus dure, tu puisses maintenir, même en ces temps amers qui sont les nôtres, la foi et la confiance. Elles sont à toi, les perles du champagne, il est à toi, le bleu de la mer, à toi le rire des filles, à toi l'hiver les roses de l'Italie, à toi l'été les neiges de la Norvège. Ne désire pas en plus la détresse des pauvres. -C'est trop d'avidité. Ne pleure pas tant sur eux. C'est pure indécence. Ne leur confisque pas leur plainte. C’est un abus de pouvoir. Fie-toi à eux, ils ne manqueront pas de se plaindre eux-mêmes, s'ils en voient la nécessité. N'oublie pas cet autre principe, celui de la division du travail. Reste modestement dans tes limites. Continue à n'être qu'heureux, vigoureux, puissant, souris-nous et donne-nous à tous la sérénité. C'est là, mon ami, ta seule vocation... » 

Cinéma muet avec battements de cœur de Deszö Kosztolányi, traduit par Maurice Regnaut en collaboration avec Péter Ádám. Éd. Cambourakis.

Claude

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