L’île de Tôkiô
de Natsuo Kirino
 

Kiyoko, 46 ans et son mari Takashi ont fait naufrage et se retrouvent sur une île déserte. Quelques temps plus tard, 32 jeunes japonais échouent eux aussi sur l’île. Elle se retrouve donc seule avec 33 hommes. Son mari meurt assez rapidement et soudainement. Elle se remarie, et, quand le nouveau mourra lui aussi soudainement, le scénario se rejouera. La vie s’organise, un peu pour soi, et chacun à sa façon. C’est la même chose pour Kiyoto, elle « échange » ses charmes. La vie est difficile, ils souffrent tous de malnutrition, de leur mauvaise organisation, de la dangerosité de chacun… Un jour, une dizaine de chinois est retrouvé sur l’île, et, rapidement les rapports entre les deux groupes se dégradent. L’île se retrouve divisée en deux, Tôkyô, et Hong-kong. Contrairement aux japonais, qui développent plus leur goût pour l’art que pour les besoins quotidiens, les chinois sont très efficaces, organisés, travailleurs, ils cultivent, élèvent, organisent du troc… Ils se révèlent inventifs, et ils créent une économie de survie à partir de presque rien.

Que devient Kiyko au milieu de tout cela ? pourra-t-elle jouer encore beaucoup de son monopole de seule femme ? Les hommes ne vont-ils pas se lasser ? lui pardonneront-il toutes ses fautes ?...p. 26-27 Kiyoko s'imagina dans les bras de ce Yang, et son corps se réchauffa. Elle se rendait compte que les petits jeunes de Tôkyô ne lui suf­fisaient pas. Elle avait besoin d'expériences nouvelles. D'hommes différents. À force de rester la seule femme de l'île, elle avait l'impression d'abriter des désirs qui ne pouvaient être comblés par la totalité des hommes présents. Des désirs qui ne se satisferaient même pas d'absorber toute l'île. « Que faire ? » se demanda-t-elle en regardant le dos de GM, qui ne la réconfortait guère. Comme il n'y avait pas de lessive sur l'île, la crasse pénétrait jusqu'au fond des fibres, et son tee-shirt vert pâle était devenu saumâtre. Se marier sur cette île, quel bonheur cela pouvait-il offrir à ce jeune homme amnésique ?
—      Kiyoko-san, l'interpella Watanabé. Tu ferais mieux de venir à Hongkong. Tu t'amuserais plus qu'à moisir ici avec des types pareils.
—      Pourquoi ?
—      Parce que. Je peux pas te le dire ici. Et, avec ça, on a un projet extraordinaire.
Watanabé resta évasif, tout en jetant un regard furtif vers le groupe de Chinois qui lui tournaient le dos. Kiyoko pensa qu'ils avaient peut-être commencé un élevage de cochons sauvages.
—      Allez, dis-moi.
—      Si tu me laisses coucher avec toi.
N'importe quoi ! Je viens juste de me marier, figure-toi.
— Tu parles, la prostituée de l'île. Déjà que t'es vieille, tu couches bien avec qui tu veux sous prétexte que t'es la seule femme. Watanabé grimaça. De colère, le sang monta à la tête de Kiyoko, mais elle retrouva son calme en riant : inutile de se fâcher contre ce type que tout le monde haïssait.

J’ai dévoré ce livre, jusque la dernière page il vous tient en haleine. Il décortique la mécanique des rapports dans une société en vase clos. L’auteure manie magnifiquement la cruauté psychologique et l’humour sans jamais oublié le fil conducteur de son œuvre : la place de la femme. Je ne l’avais jamais lu, en recherchant sur internet, j’ai vu qu’elle est auteure de romans policiers, ça ne m’étonne pas du tout. Quel beau roman ! Elle est née en 1951, elle a écrit 24 livres, elle est très populaire dans son pays, ce roman a reçu le prix Junichorô Tanizaki en 2008.


Claude

 

Première page
1

L'île de Tôkyô

Le tirage au sort qui allait décider de l'identité de son mari devait se dérouler au Palais impérial. Kiyoko, qui s'était levée plus tôt que &habitude, descendit vers Odaiba. Le rivage recouvert de galets noirs, était morne, au point que Kiyoko avait du mal à se croire en plein Pacifique sud. La crique était coincée entre deux promontoires rocheux qui donnaient une impression d'écrasement. Le niveau de l'eau avait dû monter car la mer se dressait comme un mur qui en bouchait l'entrée.

Kiyoko détestait cette plage qui semblait l'emprisonner. Cela faisait cinq ans qu'ils avaient réussi, son mari Takashi et elle, à débarquer en cet endroit après le naufrage de leur voilier. Pris dans une tempête, ils avaient été fous de joie en apercevant l'île, et depuis, dans l'impossibilité de repartir, Kiyoko passait ses journées à contempler l'horizon.

Elle enleva sa robe noire en lambeaux et, complètement nue, s'immergea. Il fallait faire attention aux trous. Bercée par les vagues, elle foulait les galets, lavant son visage à l'eau tiède.

L’île de Tôkyô, de Natsuo Kirino, traduit du japonais par Claude Martin. Éd. Seuil.

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