Tous les chiens de ma vie
d’Elizabeth von Arnim

 

J’avais besoin d’un livre léger pour passer cette période. Je suis allée butiner dans ma bibliothèque, un paragraphe par ci, une ligne par là. Et me voilà à relire Elizabeth von Arnim. Ses livres me détendent, j’aime sa plume, j’aime sa façon d’analyser la société de son époque, j’aime son ironie et aussi sa transparence.

Dans ce livre, que l’on peut aussi qualifier « d’autobiographie canine », elle revisite les périodes de sa vie qu’elle a passé accompagner d’un chien. Il y en aura 14, de Bijou son premier qu’elle n’a pas choisi à Winkie qu’elle adorait. C’est tendre, c’est drôle, on découvre des tempéraments bien différents, et on peut aussi l’appliquer aux personnes qu’elle croise au long de son parcours.

Chaque chapitre correspond à un passage de sa vie accompagnée d’un de ses chiens. Il y a également quelques photos mais pour la plupart de mauvaise qualité. Page 14. Bijou fut donc mon premier chien: vague silhouette perdue parmi les brumes du passé. Entre lui et mon deuxième chien, neuf ans s'écoulèrent, pendant lesquels je subsistais, si j'ose dire, grâce aux, chats. Pour mon plus grand bonheur, mon père faisait partie des amis des chats, si bien qu'il s'en trouvait toujours un qui consentait à mes caresses et à mes chatouillements, voire paraissait y prendre plaisir. J'étais la plus jeune, et bientôt l'unique enfant de la maison. On m'avait confiée aux bons soins d'une Mademoiselle qui devait pourvoir à mon éducation et s'assurer que je me lavais bien les oreilles. Une Mademoiselle, cela ne se chatouille pas. On ne peut pas la retourner sur le dos et lui caresser le ventre — je n'avais d'ailleurs pas la moindre envie de caresser le sien. Ces chats étaient donc particulièrement bien venus, et je leur consacrais toute mon attention.

Mais aussi, comme il est décevant de s'attacher à des chats ! À peine daignent-ils nous répondre. Hautains et détachés de tout, éternellement plon­gés dans des méditations profondes et mysté­rieuses, ils se laissent adorer sans guère donner en échange. Pardon, ils ronronnent. Je reconnais que ce ronronnement a quelque chose d'enchan­teur, et j'aurais donné beaucoup pour parvenir à ronronner, mais enfin de simples ronronnements ne sauraient contenter un cœur solitaire et sen­sible. Et comme, à cette époque, j'étais une enfant, très solitaire, mes parents étant absorbés par leurs affaires et Mademoiselle séparée de moi par la barrière du français, je ressentais souvent un grand vide intérieur. Oh, qui dira le décourage­ment, le sentiment d'abandon du désespéré qui lance un appel et ne reçoit que l'aumône d'un regard ? Même les plus basses flatteries n'auraient  pas amené ces chats à bouger s'ils n'en avaient pas envie. Or, quand on appelle quelqu'un, c'est pour qu'il vienne, et même avec enthousiasme, prêt à partager les moindres de nos plaisirs. Bref, nous avons envie d'avoir un compagnon de jeu, un camarade, un ami. Nous avons envie d'un chien.


Il y a de très beaux passages sur la solitude tel que celui pages 96/97. Le concierge, sa femme et la jeune fille — c'est ainsi qu'on nommait la bonne ­étaient depuis longtemps endormis, et dans ce majestueux silence, cette pureté immaculée, il nous semblait que le monde entier nous appartenait.

Oui, ces moments étaient admirables et bénis. Comment avais-je pu craindre la solitude ? Jamais, de ma vie, je ne m'étais trouvée complètement seule, et je compris alors que je n'aimais rien tant que ce qu'on nomme solitude. N'étais-je pas plus heureuse que je ne l'avais jamais été ? Sans doute avais-je connu, et souvent, des semaines entières de bonheur — pas sans mélange, bien sûr, car le bonheur n'existe pas à l'état pur, mais de longues semaines d'enchantement, et pourtant il y avait dans la félicité que j'éprouvais en ces instants une qualité nouvelle. C'était vraiment la "communion des profondeurs", dont parle Wordsworth. (Nul ne sait, comme lui, trouver les mots pour peindre certains états d'âme qui défient la description.)

Et puis, elle aussi relisait ses livres, butinait quelques bribes comme dans ce passage : page 135. Un soir que j'examinai distraitement les livres de ma bibliothèque, j'ouvris au hasard un volume de Goethe et tombai sur la fameuse phrase où soutient que im Wahren, Guten, Schônen resolut zu leben* est la seule conduite digne d'un être humain. * « Décidé à vivre dans le Vrai, le Bon et le Beau » (le Divan occidental-oriental).


Il y a de très beaux paragraphes sur les relations qu’elle pouvait avoir avec ses animaux, mais aussi des extraits très poignants. Pages 206-207 Comme d'habitude je l'appelai, sans aucun effet. C'était une route secondaire sur laquelle je n'avais jamais rencontré d'automobile, si bien que je ne me dépêchai pas d'aller le rechercher, comme jel'aurais fait s'il s'était agi d'une nationale. Au lieude cela, je fis quelques pas  pour aller respirer de la sauge et des rosiers sauvages, tout en l'exhor­tant par-dessus mon épaule à se montrer un bon garçon et à nous rejoindre. Ce furent quelques pas de trop. Une voiture surgit au coin de la route, et je n'eus pas le temps de le sauver. La voiture le heurta avant même que j'aie pu me mettre à courir, et continua son chemin sans montrer le moindre intérêt pour ce qui s'était passé. Woosie était encore vivant, mais déjà inconscient, lorsque je le rejoignis. Je l'emmenai du plus vite que je pus chez le vétérinaire le plus proche, avec les trois autres chiens silencieux et atterrés qui se serraient les uns contre les autres.

La pauvre bête reprit ses esprits en chemin, et bientôt ce fut l'horreur. Je ralentissais pour ne pas le faire souffrir si bien que je crus ne jamais arriver. Et si jamais le vétérinaire n'était pas là ? Oh, j'ai souvent éprouvé de la reconnaissance dans ma vie, mais jamais autant que lorsque je compris que le vétérinaire était chez lui.

 

 Nous transportâmes mon malheureux chien sur la table d'opération. Il était bien tranquille, trop tranquille à présent, et ses yeux ne me quittaient plus, eux qui m'avaient toujours évitée quand il était fort et en bonne santé. Maintenant, il avait besoin de moi. J'étais son seul espoir. Mais je ne pouvais que lui caresser la tête et prier à voix basse le vétérinaire de faire vite pour abréger ses souffrances. « Ça va aller mieux, mon chéri... très bientôt... »

Il parut comprendre ce que je lui disais, et y croire. Il ne me quitta pas des yeux jusqu'à ce que le vétérinaire l'ait endormi. Il n'aurait pas survécu à ses blessures. Elles étaient trop graves. Lorsque tout fut terminé, je demandai au vétérinaire ce qu'il pensait des passagers de la voiture, que j'avais vu regarder ce qui se passait par la lunette arrière. Ils savaient ce qu'ils avaient fait, et pour- tant ils ne s'étaient même pas arrêtés. Comment pardonner à des gens pareils ?

Il se contenta de hausser les épaules. « Après tout, Madame, dit-il, ce n'est qu'un chien. »

En ramenant Woosie, enveloppé dans une cou­verture que j'avais dû supplier le vétérinaire de me donner, Woosie si tranquille maintenant, et éternellement obéissant, lui le rebelle, il me sem­bla comprendre pour la première fois que la vie est souffrance et cruauté, et que la mort seule nous apporte une authentique consolation.

C’est la seconde fois que je lis ce livre, et, j’ai pris autant de plaisir que la première fois. Je viens de me rendre compte qu’il ne me reste qu’un livre traduit à lire d’Elizabeth von Arnim « la Bienfaitrice », et je pense que ça ne va pas tarder !!

Claude

Première page.
PARENTS, maris, enfants, amants et amis ne manquent certes pas-de mérites, fort grands même, mais enfin ce ne sont pas des chiens. Je sais de quoi je parle, je vous l'assure, car au cours de ma vie j'ai rempli chacune de ces fonctions ­dans sa version féminine, s'entend. Oui, je connais les intermittences du cœur, et ces sautes d'humeur qui, de jour en jour — voire d'heure en heure, pour peu qu'on ait l'âme sensible — accompagnent inévitablement les amours humaines.
Les chiens, ignorent pareilles variations. Quand ils aiment, c'est avec une constance qui ne prend fin qu'avec la vie.
Il me plaît que l'on m'aime ainsi. Aussi est-ce de mes chiens que je vous entretiendrai.

Tous les chiens de ma vie d’Élizabeth von Arnim, traduit de l’anglais par François Dupuigrenet-Desroussilles. Éd. 10/18 domaine étranger.

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