Romance provinciale
de Kornel Filipowicz

Je viens de terminer ce petit roman (petit par sa taille). En le lisant, je me disais que l’histoire me rappelait une autre histoire… celle d’Emma Bovary. Et, surprise, à la fin du livre, Charles Zaremba, le traducteur, écrit une note avec les mêmes conclusions. Ouf ! mon corps est peut-être au ralenti en ce moment, mais je suis encore capable de réfléchir !!!

L’histoire se situe en 1950, dans une petite ville de Pologne. Elżieta est professeure de piano, elle vit avec sa mère. Tous les soirs, son prétendant M. Soniewicz, de 20 ans son aîné, qu’elle n’aime pas, vient dîner. Une vie qu’elle qualifie de fade, ennuyeuse. Un jour, un poète, Fabian Milobrzeski, doit faire une lecture en ville. Pour changer son quotidien, elle décide, d’y aller, même si après avoir acheté ses livres, elle n’y trouve rien de fantastique. La soirée avec le poète est charmante, tout comme l’homme, ils se reverront… p. 52-53. — Une femme qui ne veut pas faire de scandale, comme on dit, est impuissante dans les bras d'un homme. Profiter de cette situation est la pire des saloperies.

— Pourquoi devez-vous toujours tout commen­ter ? Je sais déjà que vous êtes une femme très intelli­gente, mais cela crée des obstacles... Écoutez-moi : je suis venu ici et je vous ai trouvée. Quand je vous ai vue à ma soirée, j'ai tout de suite su que c'était vous. Cela ne m'a absolument pas étonné. Notre rencon­tre était inévitable. Des millions de petits points gra­vitent sur des orbites dont nous ne connaissons pas les trajectoires. Mais nos routes à nous devaient se croiser un jour, c'est clair. Vous aussi, Elżieta, vous savez que cela devait arriver..., murmura-t-il en lui chatouillant l'oreille de son haleine.

Elle écarta sa tête et lui dit dans un sourire :
— Pourquoi débitez-vous de telles balivernes ?
— Je dis ce que je ressens...
— Il vaut mieux dire ce qu'on pense.
— En ce moment, je ne pense à rien.
— Justement. C'est l'effet de notre vin, Reinette d'or. Le docteur Dobrucki déconseille fortement les vins de fruit. Il dit qu'ils sont toxiques.

Milobrzeski conduisit Elżieta de manière à ce qu'ils se retrouvent à nouveau dans un coin. Il l'obli­gea à danser pendant un instant sur place et lui dit tout bas en la regardant dans les yeux :
Elżieta, demain, après-demain au plus tard, je devrai partir. Nous ne nous verrons peut-être plus. Je t'attendrai ce soir, à onze heures. Je m'arrangerai pour que le portier ne soit pas là...

Elle éclata de rire, d'un rire franc et massif, comme si elle venait d'entendre une bonne blague. Mais ses yeux, eux, ne riaient pas. Son regard était sombre, grave et sévère.
Elżieta, tu viendras, n'est-ce pas ?

Elle ne répondit pas, riant toujours.
— Tu me donneras un signe : si c'est oui, tu joue­ras du Chopin, si c'est non, si tu ne peux pas sortir de chez toi, tu joueras du Bach. Mais moi, je veux entendre du Chopin...

Elżieta cessa de rire et dit :
—  Ce soir à onze heures, vous pourrez écouter du Bach. Je ferai en sorte que cela vous plaise...
Elżieta..., dit Milobrzeski d'un ton sup­pliant.
— Vous n'aimez pas Bach ?
Non, répondit-il laconiquement.
— Eh bien, tant pis...

Plus tard, Elżieta lira dans le train qui la ramène de Varsovie, le dernier poème de Fabian Milobrzeski, celui qui raconte leur amourette. Pages 86. Et voici que dans l'un d'eux, dans une fenêtre rectangulaire enchâssée au milieu du texte, Elżieta vit le nom de Fabian Milobrzeski, et en dessous, le titre du poème : Romance provinciale. Elle lut le poème, un poème qui parlait d'elle. Elle replia lentement le journal et sortit dans le couloir. Elle avait soudain senti dans son estomac une amertume terrible et brûlante. Elle se tenait devant la fenêtre ouverte, une main appuyée sur le ventre. Dans le poème de Milobrzeski, les roses embaumaient, la lune brillait, de petits bonshommes déments cou­raient comme des souris et se cachaient dans leurs maisons, les horloges qui sonnaient les heures s'étaient tues et c'était alors qu'elle venait chez lui, à l'hôtel — elle, la muse provinciale —, et qu'elle se donnait à lui. Elle lui disait qu'elle l'attendait depuis longtemps, qu'elle savait qu'il viendrait dans sa ville. Elle lui donnait sa bouche brûlante, elle s'ouvrait tout entière, elle était frémissante et avide, timide et sauvage — elle, la muse provinciale qui, dès le len­demain, allait pianoter laborieusement, se trompant et se corrigeant, répétant depuis des années le même air de Chopin...

Debout près de la fenêtre, Elżieta sentait qu'elle allait tout de suite vomir. Quelque chose n'allait pas bien en elle, dans son ventre. Elle ressentait une honte infinie, elle se sentait calomniée et stigmatisée en public. On l'avait trompée, on l'avait dépossédée de quelque chose de précieux sans lui laisser aucune chance, lui refusant le droit de défendre ce qui lui appartenait. En s'appuyant aux parois de la voiture, elle arriva jusqu'aux toilettes où elle vomit.

Bizarrement les rôles sont inversés de manière à correspondre un peu plus à nos habitudes de lecture, à rétablir les codes qui ont été inversés dans ce roman. Fabian fait de la femme un être rêveur, passif, et une piètre pianiste, alors que l’homme, lui, devient le prince, gentil, qui donne son amour comme s’il donnait l’aumône. Tout le contraire de ce qui s’est passé en fait ! Seule façon pour lui de garder la tête haute dans toute cette histoire. Mais en réalité Elżieta a suivi son propre désir, et son dégoût profond, son malaise vient plus de ce qu’elle lit qu’au fait d’être en train de faire une fausse couche.

À la différence de l’histoire d’Emma Bovary, ici, il n’est pas question d’amour, ni de mort, mais de désir et de vie. Elżieta au contraire d’Emma prend des médicaments pour pouvoir continuer à vivre et non pour mourir, car elle sait qu’elle ne pourra vivre avec l’enfant d’un homme qu’elle n’aime pas.

Autour de cette histoire, il y a aussi les réactions des gens de la ville, des commères, des rumeurs, de la méchanceté… de la bêtise humaine, que chacun d’entre nous s’il ouvre les yeux peut entrapercevoir. Page 91. Il était tard. Assise au piano, Elżieta jouait du Bach. Installé à côté d'elle, Soniewicz suivait attentive­ment les notes et tournait les pages. Tout était fini depuis longtemps. Elle ne ressentait aucune consé­quence morale de ce qui s'était passé; la soupape de l'opinion publique fonctionnait bien, elle lais­sait passer les ragots dans un seul sens, en évitant les personnes directement concernées : Elżieta, sa mère et Soniewicz. Et entre ces personnes, pas une parole ne fut prononcée à propos de ce qui s'était passé. M. Soniewicz était devenu l'hôte quasi quoti­dien des Jab ło ńska ; Mme Brygier venait moins sou­vent qu'avant, et l'abbé Ryba venait désormais très rarement. En revanche, Irena passait régulièrement; la mère Elżieta la prit en affection.

Comme vous devez vous en rendre compte, j’ai beaucoup aimé ce roman. Je vous ai peut-être beaucoup parlé de l’histoire, mais il y a encore beaucoup de choses à découvrir, tout cela vous l’auriez découvert en 4ème de couverture. J’ai trouvé très pertinente la façon de « raconter » la vie des gens dans de petites villes, et j’avoue que je pense que dans n’importe quels pays, nous nous retrouvions avec ces genres d’attitudes !

Kornel Filipowicz (1913-1990) est un des meilleurs prosateurs polonais du XXème siècle.
…« Ses fines analyses psychologiques font ressortir l'ambiguïté des êtres humains, la complexité et souvent l'horreur des situations appa­remment les plus banales. Son style clair, voire parfois lapidaire, dépourvu de pathos et de didactisme, contribue à faire de lui un vrai moraliste — celui qui n'assène pas sa leçon, mais dont la vérité s'impose d'elle-même. »

Romance provinciale de Kornel Filipowicz, traduit du polonais par Charles Zaremba. Éd. Les allusifs.

Claude

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