Les voix
de Claudio Magris

Un homme, apparemment un employé de bureau, à première vue tout à fait ordinaire, est attiré par les femmes. Pour l’instant tout va bien. Il est plus spécialement intéressé par leurs voix, mais plus particulièrement encore par la voix qu’elles laissent sur leur répondeur téléphonique ! Page 19. Ce sont les voix qui comptent. Ou plutôt, elles seules qui existent. En apparence les corps font beaucoup de bruit et occupent beaucoup de place, mais ce ne sont que des ombres, qui disparaissent quand le soleil se couche.

Pages 14-15. La seule voix vraie, consciente, nécessaire, c'est celle qui est enregistrée, tout comme le seul mot vrai, c'est celui qu'on trace sur le papier, tout seul dans sa chambre, tranquille — dehors, par la fenêtre, le ciel est vide, il blanchit comme un visage de plus en plus pâle, le soleil a disparu et il s'est vidé de son sang, il n'y en a plus..., en haut, par­dessus la cour étroite entre les maisons, le ciel est un visage de marbre ; le papier aussi est blanc et les mots sont là, noirs et bleus, une belle écriture, les mots vrais, silencieux, rangés, rien à voir avec ceux qu'on déblatère, ceux qui se bousculent dans la cohue des gens et des choses. Et c'est comme ça avec la voix pure, enregistrée sur le répondeur : rythmée comme une musique, libre.


Il croise des femmes, si une lui plaît, il fait en sorte de trouver son numéro de téléphone, puis il l’observe, car ce n’est pas lui parler qui l’intéresse, mais juste écouter son répondeur. Une condition s’impose : son absence à la maison. Pages 40-41. J'ai même un tableau avec les horaires précis. Le 48 27 81, seulement l'après-midi, elle commence le travail à 14 heures ; le 25 36 12, c'est plus compliqué, selon les jours, le lundi, le mardi et le mercredi, le matin et les autres jours, l'après-midi, y compris le samedi, parce qu'elle va faire les courses. Mais c'est risqué, une fois, elle était chez elle et j'ai raccroché aussitôt. Bien fait pour moi, il ne faut jamais être trop sûr de soi, attention de ne pas prendre machinalement des habitu­des et se persuader qu'elle aussi en a envie au même moment ; aimer veut dire respecter, ne rien tenir pour dû, s'adapter délicatement à l'état d'âme de celle qu'on aime. Le 39 15 29, j'en ai eu marre, c'était une créature désordonnée, sans horai­res fixes ; on ne sait jamais à quoi s'atten­dre, je ne peux pas tout contrôler, j'ai laissé tomber. En plus, excepté le 27 65 04, le 57 24 41, le 32 64 29 et le 72 28 16, qui vivent seules, pour les autres, je dois aussi tenir compte des horaires du mari ou du compagnon ; et pour le 69 57 23, de sa mère aussi, une vieille qui chaque fois hurle dans le combiné...

Toute la difficulté est là, car si quelqu’un répond ou si le répondeur est débranché, tout le charme est rompu. Le mensonge s’installe. Pour cet homme, seule la voix enregistrée à de l’importance, « c’est la seule vraie, consciente et nécessaire » !

Et attention si l’annonce change ! Page 11. « I'm happy again singing and dancing in the rain. I'm dancing and singing in the rain... Vous êtes bien au 27 65 04. Désolée, mais je ne suis pas chez moi. Si vous voulez, vous pouvez laisser un message après le bip. Merci et ciao. »

Tiens, qu'est-ce que c'est que ce ciao ? hier, elle disait encore « Je vous rappellerai à mon retour... » Et au­jourd'hui, ciao... Culotté, ce ciao, je n'aimerais pas ça, même s'il ne s'adres­sait qu'à moi, et quand je pense que n'importe qui, ne fût-ce que par erreur... Autoritaire, provocant, ce ciao.

page 12. Pourquoi donc a-t-elle refait l'enre­gistrement, qu'est-ce qui lui est passé par la tête pour que, d'un coup, elle change les mots, elle enlève un verbe et ajoute un ciao... Et quand? Entre hier soir à six heures et aujourd'hui, sans doute hier soir tard, en allant se cou­cher, en se déshabillant, une voix par­fumée, la voix d'une femme nue... Ciao — dit sous les couvertures, en fin de compte, il est pas mal ce ciao. Je le mérite bien, depuis le temps, ce ton de police d'assurance était injuste, telle­ment anonyme, tellement indifférent.

Toutefois, le progrès étant ce qu’il est, un jour, ce n’est pas une voix qui s’adresse à lui. Pages 49-50. Moi, j'aime appeler, je n'aime pas qu'on m'appelle. Je suis respectueux, je l'ai déjà dit, mais je suis un homme et je ne renonce pas complètement à pren­dre l'initiative. Je sais patienter, attendre le bon moment, ça fait partie de l'ex­périence ; celui qui s'y connaît ne fonce pas comme un gamin, mais de toute façon, c'est à moi d'appeler. Ce serait tellement beau si personne n'appelait jamais, un monde silencieux, paisi­ble... Et il n'y aurait que moi, moi, pour composer les numéros... Mais là aussi, de l'autre côté, ça commence à bouger, le traquenard est partout. Il y a quelque temps, j'ai fait le 28 15 31, d'habitude si câline, veloutée... Je l'ai appelée à 9 heures, la bonne heure, et, de fait, elle n'était pas là. Mais ce n'est pas la voix qui m'a répondu. C'était autre chose, une chose métallique, asexuée, neutre : « Vous-ê-tes-au-28- 15-31-mer-ci-de-rap-pe-ler-a-près-14- heu-res... »

C’est alors que la passion fétichiste de notre narrateur prend une autre dimension, la paranoïa déjà présente, se décuple, et ses inclinations sont de plus en plus inquiétantes.

Cette nouvelle pourrait-être définit comme un monologue paranoïaque. Il y a des passages sensuels, des passages inquiétants, des passages drôles. J’ai ri quand il voit une femme, il trouve son numéro, l’appelle sur son répondeur, et tombe sous le charme. Et puis, il la rencontre par hasard dans un bar, elle commande un coca, et là, elle dit ok. Juste ok, et pour lui, c’est la fin « Obscène, la bouche grande ouverte, avec une prononciation franchement vulgaire, ces voyelles indécentes comme l’haleine de quelqu’un qui n’utilise ni dentifrice ni brosse à dent. »
Et puis, habituellement le Don Juan a un carnet d’adresses bien rempli, et pas un annuaire… Claudio Magris, a comme d’habitude le mot juste.
Les voix m’ont toujours fasciné, peut-être parce que l’on n’entend pas vraiment la nôtre, mais là dans cette nouvelle, le délire est entier !!!

Claude

Les voix, de Claudio Magris traduit de l’italien par Karin Espinosa. Éd. Descartes & Cie.

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