Alouette
de Dezsö Kosztolányi

Alouette est une femme de 35 ans, elle vit avec ses parents. Ils ont tous les trois une vie parfaitement rangée. Elle ne s’appelle pas réellement Alouette. Page 23. C'était eux, il y a longtemps, qui lui avaient donné ce nom d'Alouette, il y a très longtemps, quand elle chantait encore. Ce nom ne s'était plus, depuis, détaché d'elle, elle le portait comme un vêtement d'enfant pour lequel elle était devenue trop grande.
Alouette est spéciale, elle est laide, très laide si l’on en croit la description de son père. Page 26. Ce jour-là encore il se sentait mal. Il avait pitié d'elle, et pour atténuer cette pitié, il se faisait souffrir lui-même. Il la regardait fixement, avec une attention méti­culeuse, presque agressive, il regardait cette chose à quoi s'habituer était impossible, ce visage à la fois gras et maigre, ce nez charnu, ces larges narines chevalines, ces sourcils d'une austère virilité, ces minuscules yeux vitreux qui faisaient penser quelque peu aux siens.
De toute sa vie il n'avait jamais rien compris aux femmes, mais que sa fille était laide, il en avait toujours eu le sentiment très vif. Elle était aujourd'hui non seu­lement laide, mais déjà décatie, flétrie, une vraie vieille fille.

Ce père, même s’il ne veut pas encore se l’avouer vraiment a honte de sa fille, pas lorsqu’ils étaient tous les trois, mais quand ils allaient en ville. Page 26. Il marchait ainsi, dans son costume gris, et quand ils ont débouché sur la place Széchenyi, la grande place centrale, agora et marché de Sàrszeg, de façon instinc­tive il s'est avancé rapidement de quelques pas pour ne pas avoir à marcher près d'elle.
Page 27. …Cessant alors de penser à tout ce qui le torturait si péniblement, le vieux monsieur a ralenti le pas et nom de nom, par pure bravade, il s'est rangé au côté de sa fille, il se considérait comme visé, lui aussi, par cette sympathie et cette joie mauvaise, et nerveusement, c'était chez lui une habitude, il a remonté un peu son épaule gauche, comme si par ce geste il avait voulu cacher son trouble et compenser cette infraction à l’ordre naturel que constituait sa progéniture.

Un jour, ils reçoivent une invitation pour partir une semaine à la campagne. Mais ils se sentent trop fatigués pour y aller, ils décident d’envoyer Alouette, qui elle aussi a bien besoin de vacances. Elle qui fait tout à la maison. Ils ont toutefois le cœur gros, jamais ils ne se sont séparés. Page 30. - Alouette, a crié en mâchonnant son mouchoir la mère qui s'était remise à pleurer, ma petite fille, oh, ce que les jours vont être longs!
C'est alors seulement qu'Alouette a parlé.
Mais je reviens vendredi, vendredi prochain, dans une semaine.

Ils pensaient être perdus sans elle. Commence alors pour eux, une semaine exceptionnelle, où leur vie sociale reprend, ils vont se permettre de vivre tout ce qu’ils s’interdisent habituellement. Le restaurant, le théâtre, le club du jeudi soir avec les guépards, le piano… et au fur à mesure, la vérité est là, elle surgit et rien ne pourra la faire se taire. Mais nous n’en sommes pas encore là. Page 100. Si Alouette n'allait pas au théâtre, c'était pour cette raison. Elle la sentait à peine, cette odeur, cette chaleur la frappait à peine au visage, à peine voyait-elle, au-­dessus d'elle et devant, tout ce monde inconnu, toute cette foule agitée, elle était prise d'un mal de tête, il lui venait une nausée semblable au mal de mer. Ils avaient acheté trois places de parterre, un jour, mais avant la fin même du premier acte, ils avaient été obligés de rentrer. Et depuis, ils n'y allaient plus. Leur fille disait qu'elle préférait rester à la maison, à s'occuper à des travaux d'aiguille.

Entre temps, ils recevront une lettre d’Alouette, que le père égarera et ne pourra lire à sa femme. Page 140.Ce soir, il y a un bal à Tarkö, les demoiselles Thurzó, Berci et Olcsvay Feri, tante Etelka, toute la joyeuse bande a fait atteler deux voitures pour s'y rendre. Ils m'avaient invitée avec insistance, moi aussi, mais je n'y suis pas allée. J'ai dit que je n'avais pas de robe. Pour ma part, sans vous, je ne m'y sentirais pas à l'aise, et me retrouver en compagnie des demoiselles Thurzó n'a rien, à vrai dire, qui puisse me tenter. Et puis, la nuit dernière, la dent qu'on m'a plombée s'est mise tout à coup à me faire mal, je dus même réveiller tante Etelka. Ne vous inquiétez pas, elle ne me fit pas mal longtemps, je mis dessus un peu de rhum et tout passa. Mais comme je craignais que ma dent ne recommençât à nie faire des misères, je restai avec oncle Béla pour garder la maison. Lui s'est couché et moi, dans l'intimité de ma petite chambre, je vous écris…

Le jeudi soir, en rentrant de sa soirée avec ses amis guépards, la crise éclate. Tout ce qu’ils n’ont pas osé se dire pendant 35 ans, tout leur mal être est dit. Il a bu, il est fatigué, et c’est lui qui commence, très maladroitement. Mais, il se retrouvera face à une femme forte, sa femme.
Page 188.
- Qu'est-ce qui te fait rire?
— Il y a eu un bal, a répété Àkos, un bal ici, chez nous? Alors maman, tu t'es bien amusée?
— Je t'attendais, a-t-elle dit simplement, et j'ai joué du piano.
— C'est bien ce que je dis, a fait Àkos ironiquement, il y a eu un bal, et son ton est devenu accusateur, un bal.
A peine avait-il dit ces mots qu'un spasme l'a pris à la gorge, il s'est effondré sur son siège, il sanglotait. Son corps entier était secoué par ces sanglots, ces gei­gnements secs, sans larmes, qui s'arrachaient de sa bouche. Il s'est affalé sur la table.
— Ma petite, gémissait-il, ma pauvre petite, toute ma peine, ma seule peine, c'est elle.
Il voyait Alouette, face à lui, comme dans son rêve il l'avait vue, quand elle était derrière la palissade et qu'elle le regardait d'un regard de démente, implorant son aide. Cette image, et ce qu'il ressentait, c'était pour lui insup­portable. Et sa douleur n'en était que plus vive.
— Oh que je la plains, ohhh.
— Pourquoi la plaindre? lui a demandé la femme.

Page 188.
 — Maman, a dit Akos en la retenant, reste encore un peu, et il implorait presque.
La femme est restée.
— Qu'est-ce que tu veux, au juste? a-t-elle demandé impérativement. Pourquoi tu pleures? Pourquoi tu hurles? Je ne te comprends pas.
Elle s'exprimait avec dureté. Puis, après une pause, elle a repris d'une voix plus douce :
— Bon, elle ne trouve pas de mari. Et alors? Il y a beaucoup de filles qui ne trouvent pas de mari. Elle n'a que trente-cinq ans, il peut encore se présenter quel­qu'un. On ne sait jamais. Au moment peut-être où nous l'attendrons le moins. Qu'est-ce que je devrais faire, accoster les gens dans la rue, ou chercher un mari par petites annonces? Pour une Vajkay. Allons, je t'en prie.
La mère s'est tue. Àkos aurait aimé qu'elle parle encore. Plus elle était impitoyable, plus ce qu'elle disait lui faisait du bien. Que ne pouvait-elle le frapper, le fustiger encore plus fort.

Et ils vont parler, comme ils ne se le sont jamais permis auparavant. Puis, se coucheront, et iront chercher leur fille à la gare. Et là encore…
J’ai trouvé la fin très touchante, très parlante. Ils se retrouvent, et recommencent à jouer pour s’épargner… Pendant tout le livre, nous suivons les parents, Alouette ne prend la parole qu’à la fin. Quelques phrases suffiront à définir sa détresse, son calvaire, sa solitude, ses peurs… C’est fort comme moment, parce que pendant tout le roman, on imagine par les yeux des parents comment eux imaginent la vie de leur fille, et là, en quelques mots tout est résumé. C’est vraiment un des moments très poignant du livre. Page 239. Elle a ouvert les yeux, qu’elle avait tenus fermé très fort. Une ombre épaisse et mate, une noire profondeur l’entourait charitablement, et d’un coup, au contact de l’air ou peut-être à cause même de cette obscurité où elle ne voyait absolument rien, ses yeux se sont remplis de larmes, de larmes ruisselant avec abondance, et l’oreiller en un instant s’est retrouvé tout trempé, comme si le verre d’eau sur la table de nuit, s’était renversé dessus. Elle n’a pas pu retenir ses sanglots. Elle s’est mise à plat ventre, elle a collé sa bouche sur l’oreiller pour que ses parents n’entendent rien. De ce genre d’exercice, elle avait acquis déjà une certaine expérience.

Alouette de Dezsö Kosztolányi, traduit du hongrois par Ádal Péter et Maurice Regnaut. Éd. Viviane Hamy.

C’est un très beau livre, malgré les sujets assez tristes qui sont abordés, il est plein d’humour, et l’humour à la Dezsö Kosztolányi, c’est formidable, moi, j’adore ! Je connaissais déjà l’histoire pour l’avoir lu dans les années 90 !!! j’ai pris un plaisir immense à le relire. Je vous mets le titre des chapitres, parce que rien que cela est drôle (enfin pour moi).

Claude

TABLE DES MATIÈRES

La laideur mascarade pour André Rollin

Préface : Alouette ou le lapsus par Maurice Regnaut

CHAPITRE PREMIER (dans lequel le lecteur fait connaissance avec deux vieilles personnes, puis avec une troisième, leur fille, que les deux premières idolâtrent, et dans lequel également il assiste à de laborieux préparatifs de départ pour un séjour à la campagne)

CHAPITRE DEUXIÈME (dans lequel nous descendons la rue Széchenyi jusqu'à la gare où le train part enfin)

CHAPITRE TROISIÈME (dans lequel nous apprenons deux ou trois choses sur la première journée en tête à tête du père et de la mère)

CHAPITRE QUATRIÈME (dans lequel font leur entrée, au Roi de Hongrie, plusieurs célébrités de la ville de Sàrszeg, dont Környey Balint)

CHAPITRE CINQUIÈME (dans lequel Vajkay Ákos, de Kisvajka et de Köröshegy, mange du goulash, de la poitrine de veau, des nouilles à la vanille, et allume un cigare)

CHAPITRE SIXIÈME (dans lequel les Vajkay, à Sárszeg, assistent à la représentation des Geishas)  

CHAPITRE SEPTIÈME (dans lequel les vieux ont une conversation avec un poète de province à la candide verdeur)

CHAPITRE HUITIÈME (dans lequel on peut lire en son intégralité la lettre d'Alouette)

CHAPITRE NEUVIÈME (dans lequel on peut suivre la description du célèbre jeudi des Guépards, dit encore grand gueuleton des mâles)

CHAPITRE DIXIÈME (dans lequel survient la grande explication que tout annonçait depuis tant d'années, et dans lequel également la vie accorde à nos héros cette justice et cette consolation qu'à bon droit nous attendons tous)

CHAPITRE ONZIÈME (dans lequel il est question du réveil tardif, de la pluie et des Guépards qui font leur réapparition)

CHAPITRE DOUZIÈME (dans lequel l'écrivain retrace par le menu les joies de l'arrivée et des retrouvailles).

CHAPITRE TREIZIÈME (dans lequel, le vendredi 8 septembre 1899, le roman prend fin, mais ne s'achève pas).

 

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