La légende du saint buveur
de Joseph Roth

Andréas, un clochard voit un jour un bourgeois lui offrir de l’argent. Il accepte mais lui précise qu’il ne pourra certainement pas lui rendre. L’homme fortuné lui répond qu’il n’aura pas à le faire, mais que si un jour il en a les moyens, il pourra aller déposer l’argent à Ste Thérèse, à la Chapelle-Sainte-Marie-des-Batignolles, et le remettre au prêtre qui dit la messe le dimanche. Sainte Thérèse ayant beaucoup fait pour lui, il préférait que la somme lui revienne. Il lui prête alors 200 francs.
Pages 9-10.
— Sans doute deux cents francs me convien­draient mieux que vingt, mais sachez que je suis un homme d'honneur. Vous vous trompez sur mon compte à ce qu'il semble. Cet argent que vous m'offrez, je ne peux l'accepter, et ce pour les raisons suivantes : premièrement, je n'ai pas l'honneur de vous connaître ; deuxièmement, je ne saurais ni quand ni comment vous le rendre ; troisièmement, je ne vois pas comment vous pourriez me le réclamer. Car je n'ai pas d'adresse et, voyez-vous, j'habite pres­que chaque jour sous un autre pont. Il n'empêche, comme je l'ai déjà souligné une fois, que, même sans adresse, je suis un homme d'honneur.

— Moi non plus je n'ai pas d'adresse, répondit le monsieur d'un certain âge, moi aussi je dors chaque jour sous un autre pont, je vous prie néanmoins de me faire l'amitié d'accepter ces deux cents francs ­une somme ridicule du reste pour un homme de votre qualité. Pour ce qui est du remboursement, cela m'entraînerait trop loin de vous expliquer pourquoi je ne puis vous indiquer de banque où rapporter cet argent. Sachez seulement que je suis devenu chrétien après avoir lu l'histoire de la petite sainte Thérèse de Lisieux. Depuis lors, je vénère tout particulièrement la petite statue de la sainte qui se trouve à la chapelle Sainte-Marie-des-Batignolles et que vous trouverez aisément. Ainsi, dès que vous serez en possession de ces misérables deux cents francs et si jamais, un jour, votre conscience vous force à vous acquitter de cette somme ridicule, allez, je vous prie, à Sainte-Marie-­des-Batignolles et remettez là-bas cet argent au prêtre qui aura dit la messe. Si tant est que vous soyez rede­vable à quelqu'un, c'est assurément à la petite sainte Thérèse. Mais n'oubliez pas : à Sainte-Marie-des-­Batignolles.

La nature assez faible d’Andréas, son penchant pour le pernod, les copains et les femmes, mettent à rude épreuve ses bonnes intentions !
Page 50. Or la Providence voulut qu'Andreas arrivât, cette fois-ci encore, juste après la messe de dix heures — la Providence, ou le hasard, pour parler comme des gens moins croyants. Il va de soi qu'il ne manqua pu d'apercevoir près de l'église le bistrot dans lequel il avait bu la dernière fois. Et comme de bien entendu il y entra.

 

Première page.
Par un soir de printemps de l'année 1934, un mon­sieur d'un certain âge descendait les degrés de pierre d'un de ces ponts qui enjambent la Seine, et qui per­mettent d'accéder à ses rives. A cette occasion, il n'est pas inutile de rappeler à la mémoire des hommes, encore que ce fait soit connu du monde entier ou presque, que c'est là, à Paris, que les sans-abri ont coutume de dormir ou, pour mieux dire, de coucher à même le sol.

Or il advint que l'un de ces sans-abri s'avançait dans la direction du monsieur d'un certain âge dont la mise en l'occurrence était soignée et faisait penser à ces voyageurs qui, dans chaque ville étrangère, ne manquent jamais de passer en revue toutes les curiosités.


La légende du saint buveur de Joseph Roth, traduit de l’allemand par Dominique Dubuy et Claude Riehl. Éd. Du seuil.

C’est une nouvelle fraîche, drôle et merveilleusement « irrévérencieuse » ! Tout s’enchaîne formidablement bien, c’est un plaisir à lire.

Claude

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