La mémoire de l’eau
de Ying Chen

Lie Fei avait 5 ans lorsque le dernier empereur a été chassé de son trône.
À 5 ans, les petites filles chinoises se faisaient bander les pieds pour qu’ils restent petits. Lie Fei n’échappa à la règle.
Page 14.
— Tout à l'heure, au lit, on va t'enserrer les pieds ! annonça maman Ai-Fu d'un air tout excité.
- Pourquoi ?
— Mais pour les rendre beaux !
-  Beaux comme quoi ?
— As-tu vu les pieds de ta mère ?
- Ils ne sont pas beaux.
- Hum ! Alors, tes pieds, ils seront beaux comme des lotus.
— Qu'est-ce que c'est, des lotus ?
- Ce sont des fleurs.

Une fois au lit, Lie-Fei ferma les yeux pour imaginer ce qui se passerait le jour où ses pieds deviendraient des fleurs. Accompagné de mon arrière-grand-mère, un homme entra dans sa chambre. Il s'inclina poliment devant le lit, sortit de sa poche un gros rouleau de bande en coton blanc et se mit à l'enrouler sur le pied de la petite fille. Celle-ci ne voyait pas les yeux de l'opérateur. La bande se resserra de plus en plus. Elle se mit à crier et à pleurer de désespoir, suppliant maman Ai-Fu de la sauver, cherchant des yeux sa mère qui était sortie de la pièce elle ne savait quand.

Page 19. Il fallait que grand-mère Li-Fei reste au lit cent jours afin que les éléments de ses pieds — chair, veines et os — cessent de se rebeller. Puis, elle aurait à prendre des mesures (toujours avec les bandes de coton) moins pénibles, plutôt agréables selon l'expérience de sa mère, pour obtenir un résultat parfait. Ainsi elle aurait à trente ans les pieds aussi étroits et courts qu'à cinq ans.

 Environ 50 jours après le début de son bandage, le gouvernement tombe, et il  n’est plus très bien vu d’avoir les pieds bandés. Aussi son père ordonne-t-il que l’on les lui débande. Ses pieds grandiront, mais auront aussi une forme anormale en raison du début des mauvais traitements qu’ils avaient subi.
Cette opération inachevée aura pour elle des conséquences différentes selon les époques, et l’évolution du pays. « Les années ont passé comme de l’eau » se plaît à dire la grand-mère. C’est sa petite fille qui est la narratrice de son histoire – de son mariage arrangé avec un homme plus âgé qu’elle, de sa séparation avec ses deux enfants aînés, de son départ pour Shanghai, de sa fausse couche, des changements de gouvernement, de l’évolution des mœurs. On suit sa grand-mère jusque dans les années 80, jusque sa mort.

C’est un beau livre, il se lit rapidement. Les couleurs et les odeurs des eaux qui accompagnent la grand-mère Lie Fei s’imprègnent en effet en elle comme des souvenirs impérissables, au fil des ans et des bouleversements qui vont transformer la Chine. Il nous entraîne dans les remous de l’âme chinoise.

Claude

Extraits

Page 65.
Le bateau arriva à Shanghai le 21 février 1933, cinq jours après son départ du pays natal de mes grands-parents.

Dans la voiture qui avait quitté l'hôpital central de Shanghai et qui roulait vers la con­cession française, grand-mère Lie-Fei contempla la ville. Elle fut surprise de voir une foule de femmes marchant à grands pas dans la rue remplie de soleil. Avec leurs cheveux courts soulevés par le vent, elles donnaient l'impression de s'envoler. Son mari lui dit que c'étaient les ouvrières qui allaient travailler jusqu'à onze heures du soir. Quand la voiture traversa le quartier ouvrier, quelques femmes sortirent, entourées d'enfants, les pieds longs et nus dans de larges pantoufles.


Page 101.
Dès janvier 1950, c'est-à-dire six mois après le départ de mon père, une femme à cheveux courts vint sonner à la maison. Elle appelait ma grand-mère Lie-Fei « camarade », et semblait bien con­naître la famille. C'était la responsable du comité du quartier. Elle demanda à sa « camarade » si elle savait que son ami Wang avait été condamné parce qu'il avait vendu des médicaments à l'armée « contre-révolutionnaire ». Comme ma grand-­mèreparut surprise et abattue, la camarade res­ponsable changea de sujet. Elle regarda un instant les pieds de sa « camarade ».

— Tu as été une victime du féodalisme, dit-elle d'une voix attendrie. Maintenant que tu es libérée, je te conseille de sortir de la maison, de ton petit monde. Viens voir comment nous tra­vaillons pour un idéal commun et tu partageras notre joie.


Page 133.
Grand-mère Lie-Fei est morte de vieillesse six mois après mon départ. D'après ma mère, grand-mère avait été contente que je parte, bien qu'elle crût que « l'odeur de l'eau était partout la même ».

« La petite me ressemble », avait dit grand-mère.

 

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La mémoire de l’eau de Ying Chen. Éd.Leméac.

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Ying Chen est née en 1961 à Shangai, elle vit à Montréal. En décidant d’aller au Québec, elle a fait du français sa langue d’écriture. La mémoire de l’eau a été son premier roman (1992). Elle en a écrit depuis une dizaine. J’avais lu celui à sa sortie, mais je n’ai pas lu les autres. À suivre… 

Claude