La constance de la douleur m’épuise… alors j’ai un peu déserté l’ordinateur. Mais me revoilà doucement.

Alors, en attendant le billet que je suis en train d’écrire, voilà un petit extrait du beau livre dont je vous parlerai demain j’espère. JARDINS Les vrais et les autres d’Umberto Pasti, illustré par Pierre Le-Tan. Éd. Flammarion.
Claude

Première page
Un jardin est un endroit où un homme cultive des arbres, des buissons, des fleurs et des légumes par besoin et par plaisir. Le jardin ressemble à celui qui l'a conçu. Il reflète ses aspirations, ses compétences, ses folies, ses vertus. Mais, à la différence de l'œuvre d'art, tout entière créée à partir de rien (si l'on peut dire), le jardin devient ce qu'il est par l'addition de causes et éléments indé­pendants des capacités de son concepteur. Le talent d'un jardinier, son art, tient presque tout entier dans la connais­sance de facteurs qui semblent étrangers aux soins accordés à la plante : l'exposition du terrain, sa pente et sa composi­tion chimique, la présence ou l'absence d'eau stagnante ou vive, la qualité du drainage, la hauteur des précipitations, la température aux différentes saisons et les écarts thermiques entre le jour et la nuit, ainsi que la distribution des espèces tout autour. Il ne s'agit pas, cher débutant (car le vrai jardi­nier est toujours un débutant), de vous atteler à l'étude de la chimie, de la géologie ou de la botanique. Cultiver une touffe d'iris, au moins au début, est plus simple qu'écrire un roman. La syntaxe du jardinage a beau égaler en com­plexité celle de la langue la plus ardue, on peut l'assimiler par les yeux. Voyez-vous, pour devenir le jardinier que vous êtes probablement déjà sans le savoir, il vous faut ouvrir les yeux.

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Pages 114-115 (Franges périurbaines)
Il en va de même pour les jardins, si on peut appeler ainsi les pelouses exiguës cantonnées à l'intérieur des clôtures séparant les pavillons, ainsi que dans les intervalles entre celles-ci et la rue. Du gazon encore et toujours, du gazon qu'il faut arroser, tondre, entretenir. Du gazon qui ne donne ni fleurs ni fruits et n'attire pas les insectes, mais où l'on peut poser des chaises en plastique et installer parasols et piscines gonflables dont on recherche la fraîcheur, alors même que l'ensemble résidentiel est construit au bord de ce qui fut une plage. Et pour mieux souligner l'étendue du contrôle humain sur la nature, le peu de besoin qu'on a de ses dons et le mépris où l'on tient ses surprises, voilà des haies d'hibiscus roses ou rouges qui, si elles n'étaient pas élaguées d'atroce façon, seraient des buissons touffus ; des jacinthes d'eau dans des bassines en plastique sur le perron, entourées de rosiers taillés « en gobelet » qui ressemblent à des queues de caniche bien droites après une tonte sévère ; des marguerites et des pélargoniums déguisés en coeurs, sphères ou coussins rigides, en tête de la bordure alternant bégonias et gazanias sur les deux Mètres vingt d'allée de gravier entre la porte de la cuisine et l'auvent recouvert de l'inévitable bougainvillée, où le dimanche midi on mange en regardant la télévision. Ces univers périurbains incarnent l'horreur du monde contemporain plus sûrement que les nécropoles des Mamelouks au Caire transformées en slums, les slums de Mumbai et les favelas de Rio peuplées d'enfants qui se disputent une dose au couteau. Là-bas, les hommes sont encore des hommes. Avec des aspirations, des passions, des désirs. Ils forment une communauté. Ici, en revanche, les androïdes manucurés qui survivent tous de la même façon, se nourrissent des mêmes cochonneries, font l'amour
le même jour, sont isolés de leurs voisins, en conflit avec eux, mais ne désirent plus rien, pas même un cinquième téléphone portable pour leur deuxième gosse. La foi dans le réfrigérateur et l'ordinateur n'ayant plus cours, la liturgie, qui perdure immuable mais vide comme chez les derniers Byzantins, a perdu son pouvoir de réconfort. La névrose et le mal-être frappent même des cadavres bourrés d'anxio­lytiques.

Pour construire ces ghettos de « gens aisés », ces camps de concentration de lémures « libres », on a dévasté des cen­taines de milliers d'hectares de terre. Si vous voulez avoir une idée de l'ampleur du phénomène, regardez par le hublot quand vous décollez d’une ville américaine.

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La table des matières

Le jardin du collectionneur
Le jardin porno
Le jardin de dame
Le jardin milliardaire
Le jardin design
Le jardin mauresque
Le jardin du pompiste
Le rond-point
Le jardin public
Franges périurbaines
La Baitìa
Où l'on se lance dans le jardinage. Quelques conseils
Livres, tableaux et objets utiles