Icare et la flûte enchantée
de Julien Burgonde

Le mercredi 4 décembre 1991, le Dr Jean Hicquart est dans le train qui l’emmène à Vienne. Il rêve à Mozart dont ce serait le lendemain le deux centième anniversaire de sa mort. C’est alors que son train a un accident, il décide de sortir du train.
Il se réveillera près de Vienne, en septembre 1991. Pages 25-26. Seule présence familière en cette terre étrangère, le soleil qui se levait derrière les collines. Cette ville se détachant sur l'orient lavé par l'orage, je n'en pouvais douter, c'était Vienne ! Avec ses clochers et les nefs mater­nelles de ses églises dressées au-dessus d'une myriade de toits. Eclair lancinant : la petite gravure sépia du compartiment du train ! Vienne n'aurait-elle pas changé depuis deux siècles ? Ou était-ce moi..., moi qui mourais à reculons ?

Il rencontre Mozart, Constance et leur entourage. Le musicien est en train de finaliser la flûte enchantée, les premières représentations commencent. Pages 41-42. Il s'était adressé à moi en français, avec un léger accent nasal et chantant. Cette fois, la longueur du silence qui m'était accordé appe­lait des révélations qui me brûlaient la langue.
— C'est vrai... je viens de France... mais je viens aussi d'un autre siècle...
Constance et lui s'interrogèrent du regard. Un hoquet. La jeune femme du canapé pouf­fait, la tête dans ses mains, puis son rire trop longtemps retenu déchira le silence, déclen­chant l'hilarité générale. Cette explosion déployée avec tant de naturel m'arracha un sourire. Je rencontrai les deux perles grises du regard d'Anna sous une guirlande de boucles masquant son front.
Le petit homme posa la main sur mon épaule.
— Mon ami, la route vous a sans doute fatigué. Des brigands vous auraient-ils sous­trait la bourse et la raison ? Vous devriez vous reposer. Je n'ai à vous offrir que la chambre d'une servante absente. Dormez aussi long­temps que vous voudrez. Stanzi, prépare-lui mon habit de nankin, il est un peu grand pour moi et devrait lui aller. Vous le passerez à votre réveil. Nous poursuivrons alors notre conversation.
Il me poussa hors du salon de musique.
—    Je ne sais comment vous convaincre, mais je dis la vérité.
—   Mon ami, vous m'avez distrait et j'en suis bien aise, mais je dois travailler. Je n'ai pas encore fini d'écrire mon Ouverture, à moins d'une semaine de la première. Vous rendez-vous compte ?
Il retourna au piano. Plaqua les accords solennels du début de l'Ouverture de la Flûte enchantée, suivis d'autres plus tendres, por­teurs d'une attente.

 

Mozart l’appelle Icare, pour lui, il est tombé du ciel. Icare leurs raconte que les habitants du futur ont envoyé dans l’espace une partition, et à sa surprise, le musicien n’est pas vraiment d’accord… pages 87-88. Je m'étais arrêté pour reprendre mon souffle. Mozart et Giesecke me fixaient avec une intensité nourrie par l'émotion chez l'un et par une froide impatience chez l'autre.
Continuez, Icare..., murmurèrent-ils ensemble.
Aussi les terriens avaient-ils choisi pour leurs frères de l'au-delà les messages les plus essentiels. Sur une tablette, ils gravèrent l'appa­rence de l'homme et de la femme, les signes de notre écriture et les symboles des nombres. Mais ils voulurent également placer dans ce navire l'essence du génie humain...
Une partition! s'écria Mozart.
Oui, c'est cela; mais sous la forme d'une voix que l'on pouvait entendre comme sortie d'un livre qui parlerait tout seul. Il fallut choisir parmi tous les compositeurs connus depuis près de dix siècles.
Je marquai une pause. Le vent bruissait dans les feuilles.
C'est vous, Mozart, qui êtes le messager de l'humanité et votre musique, le chant de son âme. Les vocalises de la Reine de la Nuit retentiront bien au-delà de Pluton dans la nuit galactique. Pendant mille milliards d'années. Longtemps après la disparition de l'homme de cette terre.
Giesecke rompit le silence qui suivit.
— Wolfgang, tu es hypnotisé par la fable d'Icare. Réveille-toi!
Mais je ne dors pas ! Je suis contrarié. J'aurais voulu que l'on choisisse autre chose que l'aria de la Reine de la Nuit...
Je retins mon souffle. Mozart allait dévoiler le nom de oeuvre qu'il chérissait par-dessus toutes.
J'aurais aimé que l'Ave verism corpus fût le message d'amour des hommes.
Je me souvins de ces quarante-six mesures, écrites un jour de juin 1791, pour son ami Stoll, maître de chœur d'une église de village, en moins d'une heure sur un coin de table, avec la certitude du fleuve qui rejoint l'océan. En moi la sereine supplique prenait son vol, irradiant le triomphe du corps libéré de sa souffrance, le mystère de la transparence absolue. Celle des gours des lacs souterrains, si purs que leur profondeur abuse nos sens et donne le vertige de l'infini. Oui, Mozart avait raison, ce chant convenait au cosmos.
Il s'était penché vers moi. Ses lèvres trem­blaient un peu.
Icare, si un jour vous retournez d'où vous venez, dites-leur ce que je veux pour le prochain Voyageur. 

Au fil du livre, on entre dans l’univers de Mozart, de ses angoisses, de son agonie, du succès de la flûte enchantée… On imagine la vie à Vienne de l’époque. Pages 150-151. Un jour, l'hiver est arrivé. Un hiver sale, gla­çant la moelle des os. Pluies en bourrasques cinglant le visage au croisement des rues. Jours mornes où la nuit paressait de l'aurore au crépuscule.
Pourtant le soir venu, les Viennois se pres­saient toujours aux portes du Freyhaus. Là, il faisait chaud. Là, comédiens, musiciens et spectateurs mêlaient leurs pleurs et leurs joies. Loin des arbres nus et des caniveaux boueux. Loin de l'hiver. Loin de Vienne fla­gellée par les rafales de pluie.
Le mauvais temps dura toute la semaine. Puis un samedi matin, le 22 octobre, le soleil revint, comme un ami surgissant à l'improviste. Il faisait doux, les pavés fumaient, les chiens s'ébrouaient dans les rigoles, les cris des mar­chands ambulants retentissaient dans l'azur.
Constance, moqueuse, m'accueillit à la porte:
— Icare, cachez vos ailes ! Sinon le soleil va vous précipiter à nouveau dans les flots !
Mais dans la cuisine son visage se rembru­nit avec une moue que j'avais appris à ne pas confondre avec celle d'un caprice.
— Wolfgang m'inquiète. La mélancolie ne le quitte plus. Ce n'est pas la première fois, mais jusqu'alors il se débarrassait de ses humeurs dans la musique. Depuis quelques jours, il va à son piano, en soulève le cou­vercle, fixe le clavier pendant des minutes entières mais n'en effleure pas les touches. Il va à sa table, trempe sa plume mais laisse sécher l'encre avant d'écrire une note. Enfin il se lève et retourne dans sa chambre sans même caresser au passage le bois de son billard. Si je l'interroge sur son mal, il ne me répond pas. Aujourd'hui je voudrais lui chan­ger les idées. J'ai pensé que vous accepteriez de garder Franz Xaver.
J'eus droit au délicieux sourire dont Cons­tance n'était pas avare mais qu'elle décochait juste avant le oui qu'elle espérait.

Pages 158-159.Constance et Wolfgang revinrent vers quatre heures de l’après-midi. … … — Mon cher Icare, je vais reprendre ce soir même le Recordare de la messe des morts.
J’ai réussi, dans le dédale du Prater, à semer les démons qui me poursuivaient.
— Mais ne vous en êtes-vous pas plutôt débarrassé en les confiant à Constance ?
Il eut un sourire enfantin.
— Mari et femme se doivent assistance. Mais ils ne peuvent assumer ce rôle au même instant. Aujourd'hui, il revenait à ma chère Stanzi de soulager ma peine!
Puis se reprenant, soudain grave:
— L'homme doit être seul et libre pour laisser naître ce qui est en lui.
— Croyez-vous qu'il suffise d'être solitaire pour laisser monter le chant qui vous habite ?
— Non, il me faut d'abord rejoindre le vide.
— Le vide?
— Oui, le silence. Pas l'absence de bruit, mais celle de toute pensée. Si vous êtes ca­pable de comprendre cela, vous pouvez ima­giner le vertige qui m'étreint lorsque je le retrouve.
— Mais pourquoi cette angoisse ? Tout ce que vous créez porte la marque de votre esprit. Une signature que nul ne saurait contrefaire, et qui permet à ceux qui vous aiment de vous reconnaître en moins d'une mesure. Soyez donc vous-même, sans entraves.
— Ne croyez pas que cela soit si simple, Icare. Je ne reviens pas indemne de l'écriture d'une seule page du Requiem où vous m'en­verriez me noyer tout entier. Je me suis senti empêché de le poursuivre, paralysé par un poison insidieux. J'ai même imaginé, je vous l'avoue, que l'on cherchait à me détruire à l'Acqua tofana. Mais, en cette douce journée auprès de ma chère Stanzi, il m'est apparu que mon âme seule sécrétait cette liqueur funeste, Et ce venin de l'esprit, il me semble, a les mêmes pouvoirs sur notre chair que les humeurs malignes de nos organes. N'ai-je pas vu juste, docteur Icare?

 En filigrane, il y a bien entendu, le Requiem. Page 183. J'apportai la partition. Mozart l'étala devant lui. Il choisit enfin une page. Neuf mesures étaient écrites de sa main. C'était le Lacrymo­sa du Requiem. S'adressant à Schack:
— Benedikt, tu prendras la partie de sopra­no, car Hofer ne saurait tenir que celle de ténor et Gerl celle de basse.
Nous comprîmes qu'il se réservait la ligne de l'alto, la seule sans doute que lui permît l'état de son larynx. Schack et Gerl s'assirent sur le lit de part et d'autre de Mozart. Franz Hofer s'était penché au-dessus du trio, prenant appui sur la large épaule de Gerl. De sa grosse main, Wolfgang battit la mesure, puis bouche fermée, mima les appels syncopés des violons. Les quatre voix s'élevèrent à l'unisson, avec une justesse parfaite. La voix de Tamino transmuée en falsetto apportait au chant de douleur une dimension céleste.

Lacrymosa dies illa
Qua resurget ex favilla
(jour de larmes que ce jour
Où ressuscitera de la poussière...)

Courbés sous le poids du monde, les péni­tents gravissaient les marches du qua resur­get, leurs voix soulevées en vagues lourdes et lentes. Puis le chœur s'épanouit en un humble crescendo...

Judicandus homo reus
(Cet homme coupable que l'on doit juger...)

Jamais on n'entendrait ainsi la souffrance et la joie réunies dans une eau sans partage. Bonheur du chant qui nous soulevait loin du lit de misères. Adieu séchant ses larmes au soleil noir.
Voici la reprise sereine et fervente, puis le fil du silence s'abattant soudain.
— Je me suis arrêté ici, dit Mozart comme pour s'excuser.
Et sourdement, retrouvant le souffle court qu'il avait oublié en chemin:
— Je n'irai pas plus loin... Je ne sais pas si je suis coupable... Ma plume se couche sur un chant de poussière. Je m'en sens tellement proche. Plus proche que de la résurrection... Mon sang se fige comme l'encre de la plume, loin du papier.
Il vivait son agonie comme une inélégance dont il voulait nous épargner l'indécence. Le cœur étreint, nous étions sur le quai et nous regardions partir notre ami que le vent pous­sait vers un inéluctable naufrage.

Icare et la flûte enchantée, de Julien Burgonde. Éd. Actes Sud.

Ce livre est une relecture, je l’avais lu à sa sortie en 1991. Je l’ai relu parce que je n’arrivais plus à écouter Mozart. J’ai pris  un grand plaisir à voyager dans Vienne en compagnie d’Icare, de Mozart et de sa suite. Le style est tel que l’on imagine avec beaucoup d’émotions l’atmosphère, la musique, les personnages, les bruits de la rue, de l’opéra, des spectateurs… J’ai réécouté Mozart. Je ne pouvais faire autrement.

Je suis en train de lire du même auteur « la nostalgie du fossoyeur ». Je vous en parlerai bientôt, mais c’est aussi un bon moment.

Claude

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