L’aurore me trouvera les bras croisés
d’Emil Botta

Post ludum

Rends-toi, poésie, aux chênes de garde, au plus haut point
et transmets-leur le salut d'un ami qui n'est plus rien.
Prie les oiseaux de se taire, ils m'ont rendu fou,
je fus de leur pépiement plus que soûl.

Passe cette nuit, poésie, voir mes proches dans leur sommeil,
embrasse-les sur le front, chuchotez un peu ensemble.
Dis-leur que j'ai fermé la dernière page du cahier
et gagné la compassion des pierres et des rochers.

À ma mère, poésie, dis de me pardonner,
je suis une mauvaise graine, de celles qu'il faut vomir;
de toutes leurs larmes j'ai essoré ses yeux,
et cousu ses lèvres d'un fil de soupirs.

À mon frère, poésie, dis que je n'ai pas été l'ange qu'il a pu croire,
que mon cœur est châtiment, blâme et coups de fouet.
Les pensées cruelles et sauvages dont je fus le jouet
me valent un long sommeil crématoire.

À mes amoureuses, dis que je ne les ai pas aimées,
que je n'ai eu de goût que pour les échappées.

La vie fut pour moi comme un chapeau, comme un verre
où mélanger les dés du sort.

Au chat blond, s'il y peut comprendre goutte,
dis que sa paresse à la mienne ressemble toute.
Lumière dorée qui flânait au jardin, rare et nonchalant,
qu'il me pardonne, à moi qui ne fus qu'un ciel décadent.

Après quoi,
  poésie,
ne reviens plus jamais ici,
ce couple que nous faisons n'est pas noble;
notre alliance est rompue,
disparais, poésie, à jamais de ma vue.

a

 

Épithalame

Les trois sœurs m'ont mis à cran,
elles brodent, elles attendent Ulysse;
soudain, j'ai cogné contre leur porte en criant:
« Je suis votre fiancé, le vaillant, le courageux, le vif Ulysse».

La porte s'est ouverte, et que me fut-il donné de voir !
Trois sœurs hideuses, trois laiderons en robes séraphiques,
parées de fleurs de citronnelle,
des cierges nuptials dans les mains, en flammes.

« Bouffon, m'ont-elles dit, hypocrite, bon à rien,
pourquoi nous as-tu réveillées ? Avec nous, on ne badine point.
Nous dormions paisiblement dans les cryptes du sommeil
et tissions un voile pour notre cher fantôme. »

Ah, les maudites m'ont rattrapé, et encerclé.
Tapi sous le bouclier de mon front, j'écoute le doute
ironique du cœur:
« Réfléchis, te dis-je : n'es-tu donc pas Ulysse? Réfléchis bien. »

b

L’aurore me trouvera les bras croisés, d’Emil Botta, traduit du roumain par Nicolas Cavaillès. Éd. Hochroth.

 

Quelle belle découverte que ce recueil, ce poète roumain (1911-1977). Son œuvre est sombre. Dès son premier ouvrage, il est se dégageait une fragilité psychique qu’il conservera tout au long de sa vie. Il se réfugia dans l’alcool et la drogue.

Claude

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