Le peintre et le pirate
de
Còstas Hadziaryìs

L’histoire se passe au temps des Barbares, quand les Turcs étendaient leur empire. Elle commence sur un bateau de pirates, méchants, cruels, sanguinaires, avec de grands sabres… de vrais pirates quoi ! Il est commandé par Costandis. Il a un « passager », un peintre, que Costandis aime beaucoup, et avec qui il passe beaucoup de temps à discuter. Il aime également sa peinture, mais, au grand désespoir du peintre, il n’aime que les peintures faites sur l’instant ! p. 8-9 Le peintre à qui nous devons cette œuvre, et qui connaissait sans doute la situation, l'a symbolisée de manière expressive et non sans talent. Par la suite, si l'on en croit notre tradition familiale, Costandis traita le peintre de façon royale. Il lui fit don d'une bourse pleine de louis d'or et l'emmena dans tous ses voyages, l'honorant d'une faveur particulière. Il lui faisait peindre des frégates, des tempêtes, et ce qu'il aimait par-dessus tout : des massacres de prisonniers, Turcs, Français, Anglais ou autres, qui se trouvaient dans sa cale. Toujours selon la tradition familiale, Costandis désirait que tout soit peint d'après nature, ce qui ne simplifiait pas la tâche du peintre. Les navires, oui, il les peignait d'après nature, mais les tempêtes lui créaient de sérieux problèmes. Le chevalet se sauvait tout le temps, et bien des fois il faillit se retrouver dans la mer; mais Costandis, esprit clair et pratique, surmonta tous les obstacles. Il fit ligoter le peintre au pied du mât en lui laissant les mains libres, et clouer le chevalet devant lui; de quoi pouvait-il se plaindre à présent? Et pour que le mal de mer ne lui coupe pas l'inspiration, un canonnier, autrefois spécialiste en attaques de pharmacies, eut pour mission expresse de se tenir tout près, avec une grosse bouteille d'eau de Cologne française, et d'en asperger le peintre en cas de besoin.
Le peintre est un fervent chrétien, pratiquant, il profite du fait que le pirate aime lui parler, pour lui mettre dans la tête peu à peu, que tuer, torturer n’est pas bien ! qu’il faut demander pardon, prier, apprendre les textes des évangiles etc. qu’il faut au contraire apporter amour et paix ! En bon manipulateur qu’il est, il arrive à ses fins. p. 20-21 Le peintre, lui, fin psychologue, devina le drame du pirate et en tira tout le profit pos­sible, comme il l'avait fait de ses larmes auparavant.

Le résultat fut que Costandis, se rasseyant sur la malle, écouta le peintre attentivement. Il s'efforça de ne pas perdre un seul mot, car à la fin le peintre allait l'interroger et il devait répondre à tout prix. Le sujet était donc le nouveau caleçon du médecin, et l'on posait la question : faut-il jeter un homme à la mer, le cambusier par exemple, à cause d'un caleçon? «Non», soutenait le peintre, et Costandis, très attentif; notait mentalement :
« non ». La leçon avançait normalement, lorsqu'un Barbaresque entra; il annonça que le délai était passé sans que le cambusier trouve de caleçon. On l'avait donc mis dans le sac, et pour la suite on attendait les ordres. Le peintre frémit. Mais Costandis avait compris une bonne partie de la leçon et l'ordre qu'il donna le montra clairement. Il dit au Barbaresque :
Sortez-le du sac, tout de suite, et qu'on ne touche pas à un seul de ses cheveux.
Et qui va-t-on jeter à la mer? demanda l'autre avec curiosité.
Personne ! rétorqua Costandis, en regardant fière­ment le peintre.
Alors, voyant son œuvre porter ses fruits, le peintre se fit moins sévère.
J'avais toujours espéré en toi, dit-il au pirate avec douceur, en le regardant dans les yeux.
Cet émouvant hommage remplit Costandis d'une joie enfantine; il offrit au Barbaresque un pain de sucre. Ce dernier le prit avec déférence, tout en pour­suivant son idée :
Et qu'est-ce qu'on va faire maintenant pour le caleçon du médecin ?
Dites au second de vous en donner un. Il en a deux. Le peintre sourit avec douceur, et Costandis enthou­siasmé ajouta :
S'il fait sa mauvaise tête et ne veut pas le donner, qu'on lui coupe l'oreille droite.
Mais il sentit aussitôt que cette histoire d'oreille chiffonnait le peintre. Il le regarda, lui trouva l'air fâché, et comprit alors qu'il valait mieux laisser l'oreille du second tranquille.
Qu'on ne lui coupe pas l'oreille, dit-il en baissant les yeux.
Le Barbaresque s'en alla et le peintre reprit sa leçon avec une ardeur accrue.

De barbare, il devient extrémiste chrétien, passe son temps à prier, à absoudre son équipage de ses pêchers, à apprendre les textes, à le leur lire…

Arrive le moment, où les vivres manquent, pour y remédier, il faudrait recommencer à attaquer des bateaux, d’où le gros dilemme ! Mais, c’est encore une fois sans compter sur l’imagination du peintre, qui ayant plus ou moins pris la direction du bateau prend les choses en mains.

Bref, le pirate décide de donner son bateau à son équipage qui connaîtra une triste fin. Et lui, part avec le peintre et le cambusier s’établir sur la terre ferme, et là débutent de nouvelles aventures. Là, on apprend comment les plus riches arrivent à escroquer les plus pauvres, que le pouvoir appelle le pouvoir, que l’extrémisme dans tous les sens du terme est bien dangereux, et que le despotisme n’est jamais bien loin. Ça vous rappelle quelque chose ?!

Je ne vous raconte pas tout en détails, car c’est croustillant, et il faut le découvrir. J’ai adoré ce livre. J’ai pris une grosse respiration, et je suis partie en mer avec le pirate et le peintre. L’écriture est très belle, fluide, le ton est donné dès les premières lignes. Il n’y a pas de chapitres, pas de paragraphe, le rythme est là. C’est fin, intelligent. L’ironie se mêle à l’humour juste comme il faut (à mon goût, bien entendu), les vertus deviennent aussi monstrueuses que les vices. C’est formidable et si actuel.

La 4ème de couverture dit (et je trouve que cela suffit à résumer ce livre) : Humour noir et rire jaune, dérision et faux-semblant, Le peintre et le pirate c’est Dostoïevski joué par Guignol, Beckett raconté par Voltaire, Stevenson revisité par Kafka.

Première page.

En ce temps-là, les Bourbons régnaient sur la France; en ce temps-là aussi, je crois bien, les Turcs étendaient leur empire. Bien des métiers d'aujourd'hui étaient alors inconnus, et quant à ceux d'alors, beaucoup nous remplissent aujourd'hui d'effroi. C'est le plus effroy­able entre tous que choisit mon ancêtre Costandis : il devint, pour tout dire, un redoutable pirate.

Une chose est sûre : le lourd sabre d'abordage entre ses mains se changeait en plume quand il tournoyait en l'air, et en couperet de guillotine quand il tombait sur les crânes, les faisant voler en éclats. Un tableau, qui par bonheur existe encore, nous montre cet homme, si célèbre en son temps, avec de si gros bras qu'ils véri­fient assurément l'hypothèse de la plume, du couperet et des éclats. Un seul point reste obscur : ce moine maigre qu'on y voit étendu, tranquille, voire noncha­lant, dans la paume de Costandis. Mais là encore, tout s'explique aujourd'hui : certains papiers couverts d'une fine écriture, trouvés dans une malle, parlent de l'attachement respectueux que montrait Costandis pour les moines; il y est dit expressément que jamais il n'en égorgea un seul, bien que nombre d'entre eux tombassent entre ses mains.

Le peintre et le pirate de Còstas Hadziaryìs, traduit du grec par Sophie Goldet et Michel Volkovitch. Éd. Cambourakis.

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Les vacances approchent, ça ne va pas être du luxe cette année… vive la chaise longue dans le jardin avec la petite pile de livres, le vélo à portée de jambes, et le rythme libre !

Claude