Code-Barres
de Kristina Tóth

Ce livre est d’une grande beauté, à travers 15 nouvelles, Kristina Tóth, dissèque 15 éventuelles stations de vie. Chaque évènement est prenant, formidablement décrit, le vocabulaire est fort. En lisant, j’avais le sentiment d’entrer dans le personnage, vous savez comme quand on se sent effleuré par un souffle. Le style fluide y est aussi pour beaucoup.
Le roman a une structure assez particulière ; chaque chapitre est en effet assorti d’une expression contenant le mot ligne. Au bout du compte, l’ensemble construit un code-barres.

Homme inhabité (Ligne de démarcation)
Le Plumier (Ligne directrice)
Carte muette (Ligne de vie)
La Clôture (Ligne de sang)
Carte de fourmilière (Ligne de crête)
Le Château (Première ligne)
Lait tiède (Ligne blanche)
Bonhomme de neige noir (Lignes en réseaux)
Revêtement chaud (Billets de ligne)
Sol froid (Ligne de niveau)
Il était une sorcière (La ligne est occupée)
C'est la place de quoi, là ? (Ligne de bikini)
J'aime danser (Ligne de clôture)
Take five (Ligne de fracture)
Miserere (Dernière ligne)

Ce qui fait également la force de ce récit, c’est qu’il y a deux fils conducteurs. L’un poétique et romanesque qui est renforcé par un second, qui est plus documentaire. Nous sommes en effet, dans les années 60/90 en Hongrie, où la population vit sous surveillance constante, et le malaise est grand. Nous sentons l’insécurité, les règles compliquées… Dans une interview, (Libération Livres - 23 avril 2014 – Claire Devarrieux) elle l’évoque :

Il y a des moments de terreur dans votre livre. Est-ce lié à l’enfance ? Au régime politique ?
En tant que prosateur, toutes les formes sublimées de l’agression et de la tension m’intéressent. Nous vivions dans un monde horrible et mensonger, et je voulais savoir quelles traces il a laissées en nous, ce qui se transmet à la génération suivante. Il n’y a pas de place pour la nostalgie, il faut se souvenir. A l’époque, nous avons grandi avec la culpabilité et avec la présomption que l’autorité, ceux qui sont au-dessus de nous, ont toujours raison. Et que la famille ne peut nous protéger car elle a tout aussi peur. Partout se cachent des secrets, des histoires enterrées. Et elles nous travaillent de l’intérieur, elles font partie de notre corps. Je me souviens du moment, encore enfant, où, d’un seul coup, les événements à l’école me sont devenus indifférents. Je ne voulais plus avoir peur et j’ai décidé de ne plus obéir. Nous devions porter un uniforme et j’avais oublié le mien à la maison. L’institutrice m’a forcée à en porter un qui pourrissait depuis des années au fond d’un placard, car personne ne pouvait assister à la classe sans uniforme. Et j’ai refusé. Moi, non, un point c’est tout. Parce qu’il puait. Donc, on m’a envoyée chez le directeur, et j’ai résisté, tout en répétant que l’uniforme puait. J’ai vu la terreur se dessiner sur son visage. Il m’a fixée d’un regard implorant. Et j’y ai vécu un sentiment de liberté, que l’on ne peut rien faire de moi. Ce sentiment m’accompagne depuis. Et je sais que je ne porterai pas cet uniforme de merde si je ne veux pas.

Ce livre est en tout cas une très belle réflexion sur la vie dans tous les sens du terme.

Par contre, je ne sais pas pourquoi, mais la couverture… pfff… elle ne m’a vraiment pas donné envie ! D’ailleurs j’ai failli rater ce livre, car elle ne m’attirait pas. Elle me donnait l’impression de renfermer une nouvelle fois un livre lisse, oublié dans les 2 jours. Et puis, un jour par manque d’inspiration je l’ai feuilleté, ouf… quelle belle découverte.
J’ai souvent du mal avec les couvertures de livres…

Claude 

Première page

HOMME INHABITÉ
(Ligne de démarcation)

L'idée, c'était de descendre dès le jeudi, mais je n'ai plus eu le temps. Je n'ai fait le voyage de Kecskemét que dimanche, trop tard. Je n'ai pas eu le temps de lui dire au revoir. Quand je suis arrivée, quatre personnes faisaient le pied de grue à côté du corps. C'était un été suffocant, ils n'avaient même pas ouvert la fenêtre de la chambre, comme s'ils avaient eu honte les uns devant les autres de l'odeur écœurante, à peine entamée par la vapeur tiède qui affluait de la cuisine.

Je les regardais, gênée, je me demandais à quel point les morts se ressemblent, même comme ça, immédiatement après la mort, sans parler des plus avancés. C'est intéres­sant, je ne parviens pas à me rappeler la souffrance, pas plus que cette affaire qui m'avait paru alors impossible à reporter, la cause de mon retard. Je ne me souviens que de l'embarras, l'hésitation gauche derrière les parents silen­cieux, secoués. J'étais exactement dans la même position, les mains jointes devant moi, le regard vide, comme pen­dant quelque discours solennel, que dans mon enfance, sur le quai de la station Kisföldalatti, quand on coucha de tout son long sur un banc la vieille morte au visage jauni.

 Code-barres de Krizstina Tóth, traduit du hongrois par Guillaume Métayer. Éd. Gallimard.

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