Le secret de Luc
d’Ignazio Silone

 Je n’avais lu d’Ignazio Silone que Fontamara, (que je croyais avoir chroniqué, mais non !), alors je vous conseille les sites de terre des femmes et du matricule des anges qui en parlent.

J’ai lu la semaine dernière « Le secret de Luc », qui est son cinquième livre. Après lecture, je pense qu’il faut mieux commencer par ce livre, si l’on veut vraiment bien saisir la vie dans les Abruzzes (région centrale d’Italie). L’état d’esprit et de pauvreté des gens, de l’époque, les événements politiques… tant d’éléments qui ne peuvent être négligés.

Un homme Luc, pour sauvegarder sa liberté d’aimer se laisse enfermer à vie. (p. 9 – préface. … Dans le secret de Luc, un homme défend envers et contre tous sa liberté intérieure qui conditionne tout progrès social).

Luc a un peu moins de 70 ans quand il revient dans son village des Abruzzes, il en était parti entre 2 gendarmes, 40 ans auparavant, accusé de meurtre. Son retour inquiète le peu de personnes encore vivante qui ont été témoins ou acteurs dans le drame qui a changé sa vie à jamais.

Il avait refusé de se défendre, disant seulement qu’il était innocent. Les personnes proches de lui ne pouvaient comprendre cette attitude, elles le supplièrent d’apporter les preuves, mais il refusa. La part de population « aigrie » du village l’accusa, témoigna contre lui, et la sentence tomba : le bagne à vie.

40 ans après, un homme au seuil de la mort avoue le meurtre. Luc est gracié. Sa grâce fait remonter les souvenirs, les événements de cette nuit fatidique, qui marqua à jamais le destin d’un homme et de deux femmes.

Il rentre, à part l’ancien prêtre du village, tous les gens aimés sont morts ; sa chère mère, son meilleur ami, son amour, même sa maison est en ruine. Mais Luc est revenu serein, calme et heureux.
Revient alors au village, Andrea Cipriani, le fils de son meilleur ami. Lui aussi sort de prison, pas pour meurtre, mais opinion politique. Andrea n’aura de cesse à partir de leur rencontre de comprendre la raison de cet emprisonnement. Il remontera petit à petit l’histoire, rencontrera les derniers témoins, contournera les obstacles et, il trouvera enfin la vérité. C’est Luc qui finira par lui donner les derniers détails, lorsqu’il lui donnera une série de lettres venues du passé, qui lui permettra de finir sa vie apaisé.

Qui mieux qu’Ignazio Silone pouvait mêler tragédie antique, roman chevaleresque et chronique sociale. Il livre le portrait d’un paysan aussi pauvre que libre, libre d’aimer, libre de penser. Un homme qui a décidé de ne pas collaborer, qui défend sa part d’honneur, et qui en paye le prix. Il préfère perdre sa liberté et se perdre aux yeux de presque tous les hommes, plutôt que trahir celle qu’il aime.

La prochaine fois que je vous parlerai d’Ignazio Silone, ce sera pour vous parler du livre « Une poignée de mûres ».
Claude 

Première page

1

Le vieil homme, d'un pas lent, régulier, acheva de gravir la pente escarpée et rocheuse du raccourci. A l'embranchement de ce raidillon et de la route, une grande croix se dressait sur son piédestal de pierre. L'homme s'arrêta pour reprendre souffle et s'essuyer la nuque, le front et le visage. Derrière la croix, une fem­me était accroupie. C'était une jeune paysanne vêtue de noir, la tête couverte d'un mouchoir blanc. On n'eût pu dire si elle se reposait ou si elle priait. Il y avait à côté d'elle un grand panier de poivrons rouges. Sur le piédestal de la croix, on pouvait lire ces mots gravés

Souvenir de la Mission des P.P. Passionnâtes,
Carême 1900.

L'homme regardait fixement cette inscription, ce­pendant que la femme l'observait.
- D'où êtes-vous ? demanda-t-elle.
Il ne répondit pas. On lui aurait donné dans les soixante-dix ans. L'air pauvre, mais sain, droit, robuste, il était assurément encore valide à l'ouvrage. Quel pou­vait être son métier? Difficile à dire. Chose rare dans cette contrée chez les gens de la campagne, il était sans couvre-chef.

 Le secret de Luc, Ignazio Silone, traduit de l’italien par Jean-Paul Samson. Éd. Les Cahiers Rouges. Grasset.

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