Le silence de la mer
de Vercors

Il y a des années, j’avais vu le premier film tiré de cette nouvelle, j’avais adoré, il m’avait marqué, inquiété, je l’avais trouvé dur, mais d’une beauté incroyable. Je l’avais un peu oublié depuis, il y a bien une bonne trentaine d’années que je ne l’avais vu ! En voyant, qu’en Août Arte allait le diffuser, les souvenirs sont revenus. Je n’avais jamais lu la nouvelle, quelle erreur, alors j’ai décidé de ne pas regarder le film, mais de lire le livre.

Sans titre-1

Je ne connaissais pas Vercors de son vrai nom, Jean Bruller. Oups…, mais bon c’est comme ça. Le silence de la mer a une histoire avant son histoire : Jean Bruller (1902-1991) et Pierre de Lescure (1891-1963) ont créés les Éditions de Minuit en 1941. Cette nouvelle a été le premier livre publié. Il l’a été clandestinement pendant la guerre, il a été pendant cette terrible période le premier, d’une vingtaine de titres.

Pendant la guerre, un homme et sa nièce se voit dans l’obligation de loger un officier allemand. N’ayant pas le choix, ils décident de s’opposer à cet homme par le silence. C’est pour eux, la seule façon de résister à l’ennemi. P. 19.Il faisait nuit, pas très froid : ce novembre-là ne fut pas très froid. Je vis l'immense silhouette, la casquette plate, l'imperméable jeté sur les épaules comme une cape.

Ma nièce avait ouvert la porte et restait silencieuse. Elle avait rabattu la porte sur le mur, elle se tenait elle-même contre le mur, sans rien regarder. Moi je buvais mon café, à petits coups.

L'officier, à la porte, dit : « S'il vous plaît. » Sa tête fit un petit salut. Il sembla mesurer le silence. Puis il entra.

La cape glissa sur son avant-bras, il salua militaire­ment et se découvrit. Il se tourna vers ma nièce, sourit discrètement en inclinant très légèrement le buste. Puis il me fit face et m'adressa une révérence plus grave. Il dit « Je me nomme Werner von Ebrennac. » J'eus le temps de penser, très vite : «Le nom n'est pas allemand. Des­cendant d'émigré protestant? » Il ajouta : « Je suis désolé. »
Il s’avère que « cet allemand » est un homme courtois, cultivé, qui viendra soir après soir leur faire la conversation, et qui, soir après soir n’aura comme seule réponse que le silence. Un lourd silence, un silence pesant, mais qui jamais ne le freinera. P. 29-30. Son regard se porta sur le mien - que je détournai, - il s'attarda un peu en divers points de la pièce, puis retourna sur le visage, impitoyablement insensible, qu'il avait quitté.

- Je suis heureux d'avoir trouvé ici un vieil homme digne. Et une demoiselle silencieuse. Il faudra vaincre ce silence. Il faudra vaincre le silence de la France. Cela me plaît.

Il regardait ma nièce, le pur profil têtu et fermé, en silence et avec une insistance grave, où flottaient encore pourtant les restes d'un sourire. Ma nièce le sentait. Je la voyais légèrement rougir, un pli peu à peu s'inscrire entre ses sourcils. Ses doigts tiraient un peu trop vivement, trop sèchement sur l'aiguille, au risque de rompre le fil.

- Oui, reprit la lente voix bourdonnante, c'est mieux ainsi. Beaucoup mieux. Cela fait des unions solides, - des unions où chacun gagne de la grandeur... Il y a un très joli conte pour les enfants, que j'ai lu, que vous avez lu, que tout le monde a lu. Je ne sais si le titre est le même dans les deux pays. Chez moi il s'appelle : Das Tier und die Schöne, - la Belle et la Bête. Pauvre Belle ! La Bête la tient à merci, - impuissante et prisonnière, - elle lui impose à toute heure du jour son implacable et pesante présence... La Belle est fière, digne, - elle s'est faite dure... Mais la Bête vaut mieux qu'elle ne semble. Oh ! elle n'est pas très dégrossie ! Elle est maladroite, brutale, elle paraît bien rustre auprès de la Belle si fine !... Mais elle a du cœur, oui, elle a une âme qui aspire à s'élever. Si la Belle voulait ... La Belle met longtemps à vouloir. Pourtant, peu à peu, elle découvre au fond des yeux du geôlier haï une lueur, - un reflet où peuvent se lire la prière et l'amour. Elle sent moins la patte pesante, moins les chaînes de sa prison... Elle cesse de haïr, cette cons­tance la touche, elle tend la main... Aussitôt la Bête se transforme, le sortilège qui la maintenait dans ce pelage barbare est dissipé : c'est maintenant un chevalier très beau et très pur, délicat et cultivé, que chaque baiser de la Belle pare de qualités toujours plus rayonnantes... Leur union détermine un bonheur sublime. Leurs enfants, qui additionnent et mêlent les dons de leurs parents, sont les plus beaux que la terre ait portés...

« N'aimiez-vous pas ce conte ? Moi je l'aimai toujours. Je le relisais sans cesse. Il me faisait pleurer. J'aimais surtout la Bête, parce que je comprenais sa peine. Encore aujourd'hui, je suis ému quand j'en parle. »

Il se tut, respira avec force, et s'inclina

« Je vous souhaite une bonne nuit. »

Sans le savoir, il partage le même amour pour la musique que la jeune femme, il leur parlera aussi de son amour de la France, de ses espoirs de la naissance de  fraternisation entre leurs deux peuples. Mais, lors d’un séjour à Paris, il se rend compte de sa naïveté quant aux objectifs des nazis, si loin de son monde de musicien. Il est alors envoyé sur le front de l’Est, il revient pour leur dire au revoir. P. 46. Il leva les yeux sur ma personne et avec gravité hocha trois fois imperceptiblement la tête. Les yeux se fermè­rent, puis :
- Ils ont dit : « Vous n'avez pas compris que nous les bernons ? » Ils ont dit cela. Exactement. Wir prellen sie. Ils ont dit : « Vous ne supposez pas que nous allons sot­tement laisser la France se relever à notre frontière ? Non ? » Ils rirent très fort. Ils me frappaient joyeusement le dos en regardant ma figure : « Nous ne sommes pas des musiciens ! »
Sa voix marquait, en prononçant ces derniers mots, un obscur mépris, dont je ne sais s'il reflétait ses propres sentiments à l'égard des autres, ou le ton même des paro­les de ceux-ci.
 Alors j'ai parlé longtemps, avec beaucoup de véhé­mence. Es faisaient : « Tst ! Tst ! » Ils ont dit : « La poli­tique n'est pas un rêve de poète. Pourquoi supposez-vous que nous avons fait la guerre ? Pour leur vieux Maré­chal ? » Ils ont encore ri : « Nous ne sommes pas des fous ni des niais : nous avons l'occasion de détruire la France, elle le sera. Pas seulement sa puissance : son âme aussi. Son âme surtout. Son âme est le plus grand danger. C'est notre travail en ce moment : ne vous y trompez pas, mon cher ! Nous la pourrirons par nos sourires et nos ména­gements. Nous en ferons une chienne rampante. »

Il se tut. Il semblait essoufflé. Il serrait les mâchoires avec une telle énergie que je voyais saillir les pommettes, et une veine, épaisse et tortueuse comme un ver, battre sous la tempe. Soudain toute la peau de son visage 'remua, dans une sorte de frémissement souterrain, comme fait un coup de brise sur un lac ; comme, aux premières bulles, la pellicule de crème durcie à la surface d'un lait qu'on fait bouillir. Et ses yeux s'accrochèrent aux yeux pâles et dilatés de ma nièce, et il dit, sur un ton bas, uniforme, intense et oppressé, avec une lenteur accablée

- Il n'y a pas d'espoir. » Et d'une voix plus sourde encore et plus basse, et plus lente, comme pour se tortu­rer lui-même de cette intolérable constatation : « Pas d'espoir. Pas d'espoir. » Et soudain, d'une voix inopiné­ment haute et forte, et à ma surprise claire et timbrée, comme un coup de clairon, - comme un cri : « Pas d'espoir ! »

Ensuite, le silence.
Jamais ils ne le reverront.

Je n’ai jamais lu quelque chose de semblable, qui décrive aussi bien le silence. Quelle beauté ! Je me suis laissée entraîner de la première à la dernière ligne, de l’entrée l’allemand à sa sortie. P. 22. Le lendemain matin l'officier descendit quand nous prenions notre petit déjeuner dans la cuisine. Un autre escalier y mène et je ne sais si l'Allemand nous avait entendus ou si ce fut par hasard qu'il prit ce chemin. Il s'arrêta sur le seuil et dit : « J'ai passé une très bonne nuit. Je voudrais que la vôtre fusse aussi bonne ». Il regardait la vaste pièce en souriant. Comme nous avions peu de bois et encore moins de charbon, je l'avais repeinte, nous y avions amené quelques meubles, des cuivres et des assiettes anciennes, afin d'y confiner notre vie pendant l'hiver. Il examinait cela et l'on voyait luire le bord de ses dents très blanches. Je vis que ses yeux n'étaient pas bleus comme je l'avais cru, mais dorés. Enfin, il traversa la pièce et ouvrit la porte sur le jardin. Il fit deux pas et se retourna pour regarder notre longue maison basse, cou­verte de treilles, aux vieilles tuiles brunes. Son sourire s'ouvrit largement.

- Votre vieux maire m'avait dit que je logerais au château, dit-il en désignant d'un revers de main la pré­tentieuse bâtisse que les arbres dénudés laissaient aper­cevoir, un peu plus haut sur le coteau. Je féliciterai mes hommes qu'ils se soient trompés. Ici c'est un beaucoup plus beau château.

Puis il referma la porte, nous salua à travers les vitres, et partit.

Il revint le soir à la même heure que la veille. Nous prenions notre café. Il frappa, mais n'attendit pas que ma nièce lui ouvrît. Il ouvrit lui-même : « Je crains que je vous dérange, dit-il. Si vous le préférez, je passerai par la cuisine : alors vous fermerez cette porte à clef. » Il tra­versa la pièce, et resta un moment la main sur la poignée, regardant les divers coins du fumoir. Enfin il eut une petite inclinaison du buste : « Je vous souhaite une bonne nuit », et il sortit.
L’histoire est terrible, d’une tristesse infinie, tout comme l’époque. Je ne pouvais quitter ce récit. Je n’ai toujours pas osé regarder le film, j’ai peur de perdre les phrases, leur musique est si intense.

Cette nouvelle fait une quarantaine de pages, le livre en contient 6 autres, très belles, elles aussi.

Claude

Première page

À la mémoire de Saint-Pol-Roux Poète assassiné.

Il fut précédé par un grand déploiement d'appareil militaire. D'abord deux troufions, tous deux très blonds, l'un dégingandé et maigre, l'autre carré, aux mains de carrier. Ils regardèrent la maison, sans entrer. Plus tard vint un sous-officier. Le troufion dégingandé l'accompa­gnait. Ils me parlèrent, dans ce qu'ils supposaient être du français. Je ne comprenais pas un mot. Pourtant je leur montrai les chambres libres. Ils parurent contents.

Le lendemain matin, un torpédo militaire, gris et énorme, pénétra dans le jardin. Le chauffeur et un jeune soldat mince, blond et souriant, en extirpèrent deux cais­ses, et un gros ballot entouré de toile grise. Ils montèrent le tout dans la chambre la plus vaste. Le torpédo repartit, et quelques heures plus tard j'entendis une cavalcade. Trois cavaliers apparurent. L'un d'eux mit pied à terre et s'en fut visiter le vieux bâtiment de pierre. Il revint, et tous, hommes et chevaux, entrèrent dans la grange qui me sert d'atelier. Je vis plus tard qu'ils avaient enfoncé le valet de mon établi entre deux pierres, dans un trou du mur, attaché une corde au valet, et les chevaux à la corde.

Pendant deux jours il ne se passa plus rien. Je ne vis plus personne. Les cavaliers sortaient de bonne heure avec leurs chevaux, ils les ramenaient le soir, et eux-mêmes couchaient dans la paille dont ils avaient garni la soupente.

Le silence de la mer, suivi de la marche à l’étoile de Vercors. Éd. Le livre de poche.

le silence de la mer