Les tribulations d’une cuisinière anglaise
Margaret Powell

S’il est un livre qui m’a fait du bien en ce début d’automne, c’est bien celui-ci. Il est frais, drôle, et il fait découvrir des mondes à jamais disparus. Margaret Powell (née Langley), est placée à 15 ans. Ses parents n’ont pas les moyens pour lui payer ses études. Jusqu’à son mariage, restera au service de ceux qu’on appelle « Eux ». Au début comme fille de cuisine, puis comme cuisinière. Par ses yeux, ses mots, nous découvrons l’Angleterre du début du XXème siècle, elle nous explique les us et coutumes des « grandes maisons », et aussi leur évolution et leur décadence. Au fil des années, la condition des domestiques a évolué, dans un premier temps par le confort qui souvent faisait défaut dans les mansardes, puis peu à peu par une certaine reconnaissance des patrons. Elle nous narre des anecdotes aussi désopilantes que révoltantes. Page 9. Sous terre, ou plutôt « en bas », car toujours la cuisine et l'ensemble de l'office sont en demi sous-sol ou en sous-sol, y compris la pièce réservée au repos et aux repas du personnel, et cette configu­ration concerne aussi bien les maisons de ville que les châteaux. « En haut », il y a sur plusieurs étages le saint des saints : le territoire des maîtres, où les domestiques doivent œuvrer en sachant se rendre invisibles. Cette règle n'a pas totalement disparu en ces années 1920 ; voilà pourquoi le dixième duc de Marlborough, en visite chez sa fille sans avoir pu emmener de valets, ne comprend pas que sa brosse à dents ne sécrète plus de dentifrice automatique­ment chaque fois qu'il veut s'en servir.

Margaret ne travaille pas chez d'aussi grands aris­tocrates, mais à ses débuts, un matin où elle a spon­tanément tendu le journal à Mrs Clydesdale, celle-ci lui déclare : « Langley, vous ne devez jamais, jamais, vous m'entendez, sous aucun prétexte, me tendre quoi que ce soit avec vos mains ; toujours sur un pla­teau d'argent. »

Ainsi « en haut » et « en bas » sont-ils deux univers tout à la fois séparés et interdépendants, comme dans les histoires de mondes parallèles. Entre les deux, le poste pivot de cuisinière offre une certaine liberté, d'autant que Margaret change souvent de cuisine et finit par préférer les remplacements, toujours en milieu urbain.

Il y avait également une hiérarchie dans la domesticité. La fille de cuisine étant la « pire » place. Du lever au coucher, elle courait ; du fourneau à allumer, aux cuivres à nettoyer, au perron à passer à la pierre etc. et servir les autres domestiques à table. page 86-87-88. Je me levais à cinq heures et demie, je me traînais péniblement jusqu'au sous-sol et j'atta­quais le fourneau. Je devais le nettoyer et le mettre en route. Il fallait aussi que j'allume le feu dans la salle des domestiques.

Après je montais en vitesse faire la porte d'entrée, une porte peinte tout en blanc avec des décorations en cuivre. C'était un boulot vraiment ingrat, surtout en hiver : dès que j'avais fini de l'astiquer et de la faire briller, elle redevenait terne à cause des embruns. Alors le temps que Madame la voie, il y avait forcément quelque chose à redire.

J'avais aussi quatorze marches de pierre très larges, à récurer. Et quand je redescendais au sous-sol Mary m'attendait avec toutes les chaussures.
Je me souviens, le premier jour elle m'a fait:
« Carrie (ça, c'était la première femme de chambre) dit qu'elle espère que tu sais faire les chaussures. »
J'ai répondu du tac au tac :
« Évidemment que je sais ! »
Après tout, je les faisais chez moi. Mais je ne savais pas comment« Eux » voulaient que ce soit fait.
Le révérend, lui, il portait des chaussures mon­tantes toute la journée, des noires en semaine et des marron le dimanche. Le soir il mettait des sou­liers noirs vernis. Madame portait du noir ou du marron, souvent les deux dans la même journée.
Et puis il y avait celles de la gouvernante et de la petite Leonora. Je les ai toutes faites, et ma foi j'étais plutôt contente de moi. En tout cas, elles étaient bien brillantes au bout.
Quand Mary est descendue les chercher elle a fait :
« Oh, mais ça ne va pas aller ! Ça ne va pas aller du tout !
- Pourquoi ? Qu'est-ce qu'elles ont ? Moi je trouve que ça va.
- Bon, d'accord, je les monte si tu veux. Mais Carrie va me les balancer à la figure. »
Environ deux minutes plus tard elle est redes­cendue en disant
« C'est bien ce que je pensais : ça ne va pas. Tu n'as pas fait les semelles.
- Les semelles ? Je ne savais pas qu'il fallait net­toyer le dessous des chaussures ! »
Enfin bon, j'ai nettoyé les semelles, j'ai redonné un petit coup sur le dessus, et Mary les a rem­portées là-haut.
Trente secondes plus tard la voilà qui redescend en disant :
« Tu n'as pas fait les lacets.
- Comment ça, je n'ai pas fait les lacets ?
- Tu n'es pas au courant ? Il faut que tu repasses tous les lacets ; tu les enlèves et tu les repasses. »
J'ai cru qu'elle plaisantait.
« Quoi ? Repasser les lacets ?
- Oui. »
En ce temps-là, vous comprenez, ce n'étaient pas des lacets tout fins comme maintenant, ils fai­saient souvent un bon centimètre de large. Et ceux de Mrs Clydesdale et de Leonora, ils faisaient lar­gement deux centimètres.
Il a donc fallu que j'enlève les lacets des chaus­sures et que je les repasse. Bien entendu il n'y avait pas encore de fers électriques, c'étaient juste des fers normaux. Il fallait les faire chauffer à la flamme, et ça prenait pas loin d'un quart d'heure. Jamais de ma vie je n'ai vu faire une chose aussi aberrante.

Je devais aussi nettoyer les couteaux, étant donné qu'à l'époque ils n'étaient pas en inox. Je faisais ça avec une grosse machine ronde : elle avait trois trous où il fallait verser de la poudre à couteaux, une espèce d'émeri en poudre ; après je mettais un couteau dans chaque trou et je tournais la manivelle. Je faisais semblant de jouer de" l'orgue de Barbarie, et ça devenait carrément une activité musicale, parce que je chantais en tour­nant ; à la fin du premier couplet les trois couteaux étaient faits, je les retirais, j'en mettais trois autres, et à la fin de la chanson tous les couteaux brillaient comme des sous neufs.

Après je portais une tasse de thé à Mrs Mcllroy et je mettais la table du petit déjeuner dans la salle des domestiques, qui mangeaient à huit heures.

Quand on avait fini, Mrs Mcllroy et moi on pré­parait le petit déjeuner pour là-haut.

Mais Margaret est débrouillarde et ne restera que le temps d’apprendre la cuisine comme fille de cuisine. Elle volera rapidement de ses propres ailes, et ira de famille en famille, plus ou moins riches, plus ou moins nobles. Elle vivra dans des maisons où l’on respecte tout le monde, et d’en des endroits où les différences sont très marquées, chez des radins et chez des dépensiers etc. elle vivra le progrès, l’abandon des casseroles en cuivre, les nouveaux éviers, l’eau courante….Après la guerre de 14-18, les grandes fortunes ont soufferts et la place des domestiques a changé, celle de la cuisinière aussi.

Au fil de son quotidien, elle nous raconte aussi la vie dans les villes, les commerces, les changements… Page 41. Évidemment, les boutiques n'avaient rien à voir avec celles d'aujourd'hui. Il n'y avait pas de super­marchés ni de libres-services. C'étaient surtout des petits commerces familiaux.
 Il y avait un genre de grand magasin qui s'appe­lait le « Thrupenny and Sixpenny Bazaar». Tout ce qu'ils vendaient coûtait soit trois pence, soit six pence. On pourrait croire qu'à ces prix-là il n'y avait pas beaucoup de choix, mais ils avaient une combine très astucieuse pour contourner le pro­blème : ils séparaient les articles. Par exemple, une bouilloire c'était six pence et le couvercle trois pence mais ils n'étaient pas vendus séparément, alors ça faisait bien six pence et trois pence. Pareil pour les casseroles, les tasses, les soucoupes et ainsi de suite. Malgré tout, pour six pence on pou­vait vraiment acheter plein de choses,

Le mont-de-piété tenait une grande place dans la vie des ouvriers. Tous les lundis matin les femmes portaient le costume de leur mari chez « ma tante » pour le mettre en gage et avoir de quoi faire la semaine. Le vendredi soir ou samedi matin elles allaient le rechercher pour que leur mari puisse le porter le samedi et le dimanche. Et le lundi elles recommençaient.

Ce livre fait du bien, il se lit facilement ! Le plaisir procuré par le style « parlé » du roman, par le franc parlé de Margaret Powell, n’empêche pas de mesurer la condition de la domesticité anglaise et tous les changements survenu à cette époque.

Il a inspiré directement la série Downton Abbey. En le lisant, il est vrai que l’on retrouve des « tableaux ».  Surtout dans les relations entre les différentes personnes, quel que soit l’ordre.  
Claude

Première page

Je suis née en 1907 à Hove, près de Brighton, et j'étais la deuxième d'une famille de sept enfants. Mon souvenir le plus ancien, c'est que les autres gosses avaient l'air plus riches que nous. Mais nos parents nous aimaient tellement ! Par exemple, une chose qui m'est restée c'est que tous les dimanches matin mon père nous apportait un illustré et un paquet de bonbons. À l'époque, un illustré en noir et blanc c'était un demi-penny, et un en couleurs, un penny. Parfois, quand j'y repense maintenant, je me demande comment il se débrouillait lorsqu'il était au chômage et qu'il ne gagnait rien du tout.

Il était artisan peintre, mon père. En fait il savait pratiquement tout faire, réparer les toits, poser du plâtre, mais son domaine c'était surtout la pein­ture et le papier peint. Par contre, dans le quartier où on habitait il n'y avait presque pas de travail en hiver. Les gens ne faisaient pas rénover leur maison à cette période de l’année. Alors pour nous c’était la saison la plus dure.

Les tribulations d’une cuisinière anglaise de Margaret Powell, traduit de l’anglais par Hélène Hinfray, présentation de Mario Pasa. Éd. Petite Bibliothèque Payot.

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