La Belle de Joza
de Květa Legátova

 

J’ai attendu un peu pour écrire ce billet, et il ne me satisfait pas, mais si je ne l’envoie pas maintenant, je ne le ferai jamais ! Il y a vraiment longtemps que je n’ai pas aimé autant un livre. C’est une pépite, un feu d’artifice de beautés, de sensibilité…

Pendant la seconde guerre mondiale, Eliška, une jeune médecin fait de la résistance. Mais la gestapo est sur la trace de son réseau. Son meilleur ami, Slávek, médecin comme elle, l’oblige à partir se cacher. Pour cela, elle devra changer d’identité et devenir Hanna, partir loin, et épouser Joza. P.12.
- Que dois-je faire? demandai-je avec humilité.
- Tes bagages, dit-il aimablement. Tu vas aller avec Joza à Bourg-les-Chèvres et, là-bas, tu l'épouseras.
Il me trahissait au moment de ma plus grande impuis­sance.
-je l'épouserai? aboyai-je. Qu'est-ce que tu bara­gouines?!
-Tu comprendras en chemin. J'espère qu'il ne te viendra pas à l'idée d'envoyer une lettre ou un message ici. Tu as émigré avec Richard. Votre relation est, heureusement, un secret de polichinelle... C'est une version assez acceptable pour la Gestapo. Richard...

Qui est Joza ? Joza est un patient de l’hôpital, avec qui elle aime passer du temps, il lui raconte son pays. p. 16. En l'espace de deux mois je m'étais beaucoup rappro­chée de Joza. J'avais découvert chez lui un don particulier. Il savait raconter. Bientôt, je pus imaginer la région d'où il venait dans les moindres détails. Les forêts épaisses, infinies, les rochers, les plateaux, les sources, les torrents, les maison­nettes de bois. Par la vallée grondait une rivière sur laquelle ondoyait un ciel changeant. Ce village de montagne s'appelait Želary. C'était là qu'il habitait mais il n'y était pas né. Il venait des plaines, avec leurs champs de froment, leurs vignobles et leurs riches fermes. Il y avait passé son enfance, époque enchantée de sa vie. Il me racontait comment ils faisaient cuire le maïs ou la pomme de terre au pâturage, comment ils cueillaient les fruits, apportaient de l'eau au bétail, met­taient le blé en gerbes, effeuillaient la betterave, nettoyaient les étables, coupaient du bois, réparaient les outils. Des faits en eux-mêmes grisâtres devenaient infiniment poétiques dans la bouche de Joza.
Ses collègues se moquent d’eux, car Joza est un homme que l’on ne peut pas qualifier de beau, ni d’intelligent. P. 15. Lorsque, plus tard, je rencontrai Joza, j'eus l'impression de voir le bossu de Notre-Dame. Malgré la gravité des blessures, les infirmières se lançaient des clins d'œil en riant sous cape. Elles y étaient incitées par le visage du patient. Un masque grimaçant, inhumain. Je les incendiai. Je n'ai aucune com­préhension pour ce genre d'humour.

Au bout d'une semaine, il fut clair que Josef Janda allait s'en sortir et il me fut personnellement confié par Richard. Je me consacrai à son cas avec enthousiasme. Et ce simplet des montagnes, qui faisait ici son effet exotique, ne cachait pas sa joie lorsqu'il me voyait.

Les infirmières se donnaient des coups de coude taquins et complices, malgré la grande affection qu'elles avaient conçue pour Joza. Dans cette chambrée de cinq gars, il représentait un lit sans problème.

Grand benet, tout en force le qualifiait plutôt… p. 43. Joza, qui plus est, avait ici une réputation de mastard. Sa force était légendaire.
Rien d'étonnant à ce que certains clients se soient mis à me saluer.
Les collègues, elles, m'envoyaient des signes d'une autre nature, voilés mais univoques. Cela aussi Mája me l'expliqua bientôt. J'allais épouser l'idiot de Želary.
À une seconde d'effroi succéda l'apathie. Je n'avais pas le choix.
Cette brutale révélation, je ne pouvais pourtant l'écarter d'un haussement d'épaules. Aux yeux de tous, je portais la marque de mon propriétaire.

Où doivent-ils partir ? Joza habite un hameau en pleine montagne. Un monde retiré du monde, où les usages et les personnages sont d’un autre temps. P. 60. Je n'aurais jamais cru qu'un paysage pût être terrifiant. À présent je le sais d'expérience. La forêt était percée de rochers livides autour desquels s'entremêlaient de tortueux sentiers. Ils étaient reliés entre eux avec une absurdité à vous faire perdre la tête, se croisant de telle manière qu'il était pos­sible d'y tourner en rond à l'infini. Dans la vallée, une rivière rugissait. Elle était si vive qu'on ne pouvait la traverser que lors des étés torrides, quand le niveau de l'eau baissait et lais­sait émerger les pierres. Le sifflement ininterrompu du vent venait de tous les points cardinaux. Je n'étais entourée de silence que sur de ridicules petits plateaux, ici sablonneux, là herbeux, ailleurs moussus et imbibés d'une eau jaillissant de sources cachées un peu partout. Mais, au bout d'un moment, ce silence me paraissait abominable.

p. 49. La chaumière de Mánek était située sur un plateau mais, pour l'atteindre, il fallait remonter une cavée en pente douce. Elle avait charmante allure et sentait le bois frais. Joza dési­gna trois habitations semblables, les seules maisons qu'on pouvait voir.
- Au-dessus habite Lucka, à côté Žeňa et, à gauche, les Juriga.
Sur une immense étendue, trois bicoques. Mon attention fut attirée par quatre vaches en pâture sur un aplat herbeux aux dents rocailleuses. Des champs miniatures, des arbres isolés. Leurs formes disaient assez qu'ils n'appartenaient pas à la forêt, dont l'arrière-plan était couvert jusqu'à l'hori­zon. Il n'y avait pas trace ici du moindre village. Debout au seuil de mon futur foyer, je regardai alentour avec embar­ras.
- Où est le jardin?
Joza embrassa d'un geste les environs. Le mystère des arbres isolés. Les pommiers, le prunier, le griottier. Une rangée de noisetiers étonnamment droite devant laquelle un bout de terrain avait été défriché et labouré.

Dans un premier temps, elle refuse de partir, mais se rend compte qu’elle n’a pas d’autre choix si elle veut échapper à la gestapo. En plus, son amant s’est sauvé en Autriche avec sa femme. Quant à Joza, Slávek a pris le temps de lui expliquer, et il a accepté.

À partir de là, commence la découverte de l’autre, de soi, des révélations qu’Hanna n’aurait jamais cru voir un jour émerger. Ils prennent le temps de vivre ensemble, de se découvrir, de se mettre au pas de l’autre, ils s’apprennent, ils se respectent. Elle découvre une autre vie, une vie simple, épanouie où tout semble être en harmonie. P. 81. Un cauchemar me réveilla - je ne me souvenais de rien. Je m'aperçus que j'étais sur le rebord du lit. Joza ne dormait pas.
- Hanulka.
Il me parlait d'une façon que moi seule connaissais. Une paume de main passa sur mon bras, jusqu'à mes doigts gelés. Il m'attira vers lui pour me réchauffer.

Elle apprend à vivre avec les gens rudes de la région, avec leurs croyances… leur amitié aussi.
Au milieu de ce quotidien, l’amitié, l’amour ne se distinguait plus, seul un sentiment unique se révèlera. La guerre malgré tout progresse et les rattrapera.

Ce livre est loin d’être mièvre comme on peut le penser souvent des histoires d’amour. L’écriture est splendide. Je n’en sors pas, j’en connais même certains passages par cœur… hé oui ! Le dernier paragraphe est d’une beauté infinie, c’est purement de la poésie.
J’aime apprendre les derniers paragraphes des livres que j’ai aimé, et je vous assure que pour celui-ci je n’ai pas eu de mal ;o) Je lis petit à petit « Ceux de Želary » je prends mon temps, car c’est très beau aussi, et je ne crois pas qu’il y en ait d’autres de traduits en français !

Difficile pour les livres qui suivent… et pas juste pour eux !

Claude

Pages 101-102

Joza était rentré de la scierie. Assise à la fenêtre de la cui­sine, j'observais le pommier dont les feuilles, déjà, changeaient de couleur et se détachaient. Soulevés par le vent, de petits chiffons colorés flottaient derrière le carreau.
Joza me taillait une louche en bois. Son travail était lent, appliqué, propre. Mon attention ne resta pas longtemps sur les feuilles du pommier. Je me retournai et observai sa tête inclinée.
Une louche en bois.
Mon souhait frivole, somptueux, accessible.
Les chercheurs de trésors commettent une funeste erreur en regardant au loin. C'est là le lieu de la perdition.
J'effleurai en pensée la question de notre amour réci­proque.
«Amour» est le mot le plus mal considéré du vocabulaire. On peut presque tout nommer ainsi. Toutes les convoitises, les habitudes égoïstes, l'envie, et même la haine et l'arrogance.
Ma relation à Joza méritait un examen.
Elle était indicible. Du moins, elle n'était pas simple. C'était de l'amitié, de la tendresse, de la compassion, mais aussi de l'angoisse et du désespoir.
Tout cela formant une soudure infrangible.
Autrefois, je pensais que quelque chose de similaire exis­tait entre Richard et moi, c'était une erreur infantile. Je sais aujourd'hui avec quel sang-froid Richard avait contrôlé ses émotions et avec quelle parcimonie il les mesurait en pré­sence d'autrui.
Chaque femme, chaque homme rencontre dans sa vie quelqu'un qui l'attire et avec qui il serait capable, parfois provisoirement, parfois pour plus longtemps, de former un couple.
Quand j'avais vu le beau Juriga, viril et manifestement aimable, le souvenir d'enchantements passés s'était éveillé en moi, mais il ne s'ensuivit aucun rêve. Si j'avais entendu un seul mot, vu un seul geste de sa part pour se rapprocher de moi comme de l'objet de son désir, j'aurais fui.
Joza était là.
Sans Joza, je serais un fragment.
Ma défaite, mon asservissement. C'est justement par son incapacité à dominer qu'il m'a enchaînée à lui.
Le pire de mes moi me soufflait que, rien qu'à cause de cela, il allait devoir payer le prix.
Au moins pour ses retours à la maison. En effet, sitôt voyais-je mon homme en sueur, couvert de poussière, que d'un coup je me mettais à vibrer d'une joie canine, et j'avais fort à faire pour ne pas lui bondir dessus comme Azor et récla­mer une attention immédiate. Le regard de Joza, débordant d'amour, se déversait chaque fois dans mes veines comme une gorgée d'alcool.
- Joza, commençai-je d'une voix à peine audible. Il interrompit son travail et leva la tête. - Regarde les feuilles.
Il posa la louche et vint s'asseoir à côté de moi. Les feuilles ne tournoyaient que pour nous deux. Nous les avons regardées une bonne heure durant.

La Belle de Joza, de Květa Legátova, traduit du tchèque par Eurydice Antolin, avec le concours de Hana Aubry. Éd. Libretto.

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