Farémido, le cinquième voyage de Gulliver
de Frigyes Karinthy

Gulliver, le héros célèbre de Swift, s’est engagé dans la marine de « Sa Majesté ». Le pays est en guerre, il part à bord d’un navire qui fait naufrage. (Gulliver reste Gulliver !)

Il est sauvé par un peuple étrange qui ne ressemble à aucun autre, les Sollasis. C’est un peuple étrange, inorganique, avec un langage constitué de notes de musique. P.18-19 Je levai la tête et je vis devant moi un méca­nisme ou une machine étrange, jamais vue : je ne peux en donner qu'une description lacunaire, approximative, je ne pourrais probablement même pas en fournir une image nette en la dessinant, bien que depuis lors j'en aie fréquemment vu de semblables. Très logique­ment ma première pensée fut que je me trouvais face à un avion d'une toute nouvelle conception, d'une infinie complexité, dont le fuselage, contrairement à ce qu'on connaît, se tenait verticalement sur le sol, avec des ailes argentées appliquées sur les deux côtés. Mais ce fuselage avait en réalité une forme indici­blement singulière : une masse d'or en forme d’œuf aplati était posée sur le sommet, un peu comme une tête d'homme stylisée, parfaitement régulière, des sculpteurs utilisent quelquefois des têtes de ce genre pour décorer des immeubles; à la place des yeux deux lentilles rondes en verre brillant derrière lesquelles scintillait une lueur rougeâtre. En dessous de ces lentilles deux espèces de tubes dépassaient de la tête et un peu plus bas un orifice allongé bien dessiné, recouvert de feuilles d'or, qui s'écartait et se refermait régulièrement. Je vous laisse imaginer ou découvrir la suite.

P.21 Pendant que j'essayais de deviner qui pouvait être l'homme qui manipulait cette mécanique de l'intérieur, un clapet remua sur le haut du fuselage et lu musique que j'avais entendue auparavant retentit de nouveau avec une douceur indicible, mais non cette fois dans les notes fa-ré-mi-do mais plutôt en une mélodie hélicoïdale selon les notes de la gamme chro­matique que je ne connais pas suffisamment mais que je noterais à peu près comme ceci : sol, la, la, sol#, sol, sol#. Cette mesure, je l'entendis répétée plusieurs fois, pendant que les yeux restaient fixés sur moi. Ces sons provoquèrent en moi un sentiment étrange : je dirais qu'ils m'interpellaient dans une langue inconnue, pour­tant sans paroles. J'étais comme pétrifié, puis j'ouvris lu bouche en essayant d'abord maladroitement puis de mieux en mieux de reproduire les sons.

Il apprend leur langage, leur histoire, il découvre leurs villes, leur coutumes… il est frappé par leurs connaissances techniques, mais aussi sur celles de son monde à lui. P. 61-62 Répondant à mon discours, Midoré me parla de l'histoire de l'humanité; il fit montre d'une supério­rité et d'une certitude qui ne me surprirent qu'au tout début. Bientôt je dus admettre que notre histoire, ils la connaissaient aussi bien que moi-même, voire même mieux, par ses manifestations extérieures. J'aimerais résumer brièvement cette éblouissante connaissance que ses révélations dévoilèrent à mon esprit émer­veillé.

J'ai déjà mentionné que les Sollasis disposent d'un mécanisme grossissant qui depuis quelques dizaines de milliers d'années leur permet d'examiner la vie de ma planète, la Terre, jusque dans ses moindres détails, de la même façon que nous étudions une goutte d'eau sous nos microscopes. Cette fois j'appris avec étonne­ment par Midoré qu'ils considèrent le Globe Terrestre comme un simple Sollasi malade, primitif, atrophié et dégénéré, un être vivant inorganique semblable à eux, qui aurait pu engendrer des Sollasis à leur image mais qui avait été atteint d'une maladie appelée dosifaré environ soixante mille années auparavant, contaminé par les parasites nommés dosirés que moi j'appelle homme ou animal et qui endémiquement existent également chez eux. Mais ce pauvre Sollasi nommé Terre fut tellement envahi qu'il devint totalement infirme et sa guérison pourrait encore nécessiter une très longue période. Lui, Midoré, qui vivait à Faré­mido dans sa présente structure depuis soixante-dix mille ans déjà, avait suivi ce processus avec atten­tion depuis son commencement; il avait vu naître la maladie et il l'avait vue évoluer jusqu'à son stade actuel. Comme il constata l'intérêt que je portais à ce cas, et que mon exposé attestait que j'avais quelques notions sur ce qui s'était passé, il se dit prêt à me faire part de son expérience parce que le fait que moi-même, je ne fusse qu'un simple dosiré n’excluait pas que je pusse comprendre les choses à un certain degré, d'autant que dès les premiers mois il avait été possible de placer certains matériaux inorganiques dans mon cerveau et ces derniers l'avaient déjà réparé dans une certaine mesure. D'ailleurs ma guérison dépendrait des expériences, comme je le comprendrais bien par la suite.

De très longues discussions s’en suivent, son maître Midoré s’en charge. Ce dernier lui explique leur « philosophie », leur travail, leur regard sur notre terre, leurs déductions… p. 72-73 Un jour mon maître, Midoré, m’emmena sur une haute montagne et il me fit asseoir auprès de lui. Où que je regardasse je vis un océan jusqu'à l'infini : une mer sans ligne d'horizon qui fusionnait à la ronde avec le ciel, comme si notre montagne s'élevait soli­tairement de l'espace infini.

À ce moment, assis là, près de mon maître, j'eus encore le même sentiment que la première fois, quand je l'avais aperçu sur le sol de Farémido : la plénitude de la Beauté infinie, ce que ressent un artiste en sculptant celle qu'il aime en chair et en os, dans un marbre plus durable que la chair et l'os et plus digne de sa beauté. Je fus .lors pris d'une tristesse plus bienfaitrice que torturante. Je revoyais en pensée tout ce que Midoré m'avait dit sur la Vie Organique en tant que maladie, et je ne désirais plus polémiquer avec lui. Le pano­rama chaotique, absurde de la misère, la souffrance, la maladie, le meurtre, le râle et la mort, le sang et les gémissements, la terreur et l'obscurité, la dissimula­tion et le mensonge, les désirs opposés annonciateurs de désastres, tout ce que les sciences nomment chez nous l'histoire de la Vie, me revint à l'esprit. Et regar­dant alors le visage de Midoré, visage qui selon nos connaissances terrestres était fait de matières mortes et sans vie, d'or et de pierres froides, et duquel émanait le plus beau rythme, le mouvement le plus parfait, la lumière la plus brûlante, la chaleur la plus pure et la voix la plus douce, je dus à l'évidence me rendre compte que c'est moi qui m'étais trompé et toute la raison humaine avec moi. Alors j'éclatai en sanglots et, bredouillant et bégayant, je fis part à Midoré de mes doutes et de ma totale conversion, je le suppliai à genoux de me délivrer de ma vie vaine et inepte qui n'était plus que maladie et fardeau, autant pour les autres que pour moi-même.

 

J’ai lu ce livre il y a quelques semaines déjà, j’ai un peu tardé à faire le billet, j’ai eu tort !!! En plus, j’ai égaré les quelques notes sur mes premières impressions, qui avaient été nombreuses !! Enfin bref, je tiens toutefois  à le faire. Comme vous vous en doutez, j’ai adoré ce livre, ironique à souhait, comme j’aime. Ironique, mais si intelligemment fait. Et quel style… ! Plus j’avance dans mes lectures ou relectures de Frigyes Karinthy, plus je suis enthousiaste, il a un monde merveilleux et une plume qui me transporte loin, très loin des sentiers battus. Il part dans un monde imaginaire en reprenant le personnage de  Gulliver, pour, l’air de rien, aborder quelques grands thèmes, tel que (entre autre) la tendance destructrice de l’humanité.
J’ai également apprécié, le fait qu’en début de chapitre, il reprenne comme Swift les points qu’il abordera.
Ce livre a été publié en 1916, il prouve une fois de plus l’esprit visionnaire et fantasque de l’auteur, comme le souligne la quatrième de couverture : « Publié en 1916, ce court récit de science-fiction ironique témoigne une fois de plus du génie visionnaire de Karinthy, de son goût pour les spéculations morales et métaphysiques rehaussées des couleurs d’une inépuisable fantaisie… … Sur un mode résolument désinvolte, comme un pied de nez à l’histoire. » 

J’ai relu par la suite le livre de Swift. C’est toujours aussi bien.

Claude

 

Première page

PREMIER CHAPITRE

L'auteur revisite ses aventures passées. La guerre européenne éclate : l'auteur embarque sur le « Bulwark » en qualité de chirurgien. Les Allemands font sauter le
navire à proximité de l'Essex. L'auteur et le comman­dant du vaisseau se sauvent à bord d'un hydravion. Un avion miraculeux survient au moment crucial.
L'auteur est transporté sain et sauf en Farémido.

J'imagine que le lecteur s'étonne de voir que malgré tant d'expériences malheureuses et après avoir juré de ne plus jamais reprendre la mer, en juillet de l'an 1914

j'ai tout de même abandonné ma femme et mes enfants pour partir naviguer sur les eaux de la Baltique en qualité de chirurgien à bord du bâtiment de guerre « Bulwark ». Certains m'accuseront d'inconstance, d'autant que dès la fin de mon premier voyage, après m’être heureusement échappé de Lilliput, il m'a bien fallu admettre qu'un authentique sujet anglais ferait mieux de ne jamais franchir les frontières de sa patrie infiniment aimée, puisque ce faisant il ne ferait que récolter de l'amertume sans raison et sans but, n'ayant pas pensé qu'un jour il lui faudrait tout de même revenir sur sa terre natale passionnément aimée.

 

Farémido, le cinquième voyage de Gulliver, de Frigyes Karinthy, traduit du hongrois par Judith et Pierre karinthy. Éd. Carambourakis.

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