Terminus nord
de Malika Wagner

J’ai lu ce livre à sa sortie en 1992. En furetant dans ma bibliothèque hier, je me suis arrêtée sur lui. En quelques secondes, le souvenir de la chaleur de l’été 1976 est remonté (ça aide l’hiver !) J’ai retrouvé en le lisant les impressions de la première lecture. Est remontée pour moi, l’ambiance particulière de cet été. Donc, j’ai ouvert le livre, et je n’ai quitté la bibliothèque que lorsque je l’ai eu fini. À part, le climat, ma vie n’avait rien à voir avec l’héroïne, je n’ai jamais vécu en cité de banlieue parisienne, et je suis un tout petit peu plus jeune que l’auteure et l’héroïne (3 ans à cet âge ça compte).

Malika, Maud et Josyane, sont trois amies de 16 ans. Les deux premières ont des parents immigrés et la dernière est élevée par sa mère. C’est l’été 76, la canicule, les vacances commencent, elles ont des rêves plein la tête. Ce sera pour Malika, l’été des changements, la fin de l’enfance. p. 15. Ces goinfreries dans Paris auraient pu durer longtemps, jusqu'à la fin de notre jeunesse et alors, on serait devenues vraiment grosses. Mais cette année-là, tout a changé.

L'été fut tellement chaud qu'on avait l'impression d'habiter ailleurs. Dans les pays exotiques que montre le cinéma, remplis d'aven­turiers et de ventilateurs qui tournent au pla­fond. Les vêtements collent à la peau et les gens deviennent inoffensifs, tendres comme du beurre.

Ce miracle se passa en 1976 quand la capitale et sa banlieue basculèrent sous les tropiques et oublièrent la pluie pour longtemps.

 La canicule.

 Tout le monde se plaignait de suffoquer. Pour nous, c'était un rêve nerveux, tendu comme un fil, une excitation sans objet et semblable, cependant, à celle que donne l'amour.

On en retirait une impression de mouvement dans une vie vouée à rester sur place, comme ces vélos sans roues qu'installent les gens dans leur salle de bains pour perdre du poids, des vélos immobiles qui vous entraînent sur des chemins dont on ne voit plus le bout.

La chaleur fut donc une bénédiction. Elle donna à notre existence des allures de pou­drière. Il n'y avait plus qu'à allumer la mèche.
Un soir, en rentrant de Paris, où elles vont « rêver » Boulevard Saint-Michel, elles se retrouvent par hasard sur le quai des départs internationaux. Là, elles rencontrent trois jeunes norvégiens, elles lient connaissance avec eux et s’échangent leurs adresses. P. 19. L'heure de leur train est arrivée. Ils ont grif­fonné leurs adresses sur une feuille déchirée dans un carnet. Leur écriture était pleine de lettres barrées. Puis, ils nous ont fait des bises. On aurait voulu mettre un peu de sentiments dans ce baiser, mais impossible, à moins de passer pour des folles ou des moins que rien. On les a aidés à ramasser leurs affaires et salut ! good bye ! We will write to you.

C'était sûr qu'on écrirait.

Pour continuer à rêver et, en attendant la réponse de leur courrier, elles continuent chaque jour à aller sur le quai. P. 49. Au fil des jours, le grand hall de la gare du Nord devint le seul et unique but de nos esca­pades dans la capitale. On y allait pour voir et attendre. On ne savait plus qui on attendait, tellement il y avait de monde. Il fallait faire un tri. Maud reconnaissait en un clin d'oeil les Allemands et les Hollandais dont la blondeur rougeaude se comparait mal à celle des Scan­dinaves.
P. 50. Ensuite, Josyane partait à l'attaque. Elle allait demander du feu à celui qui paraissait le plus abordable. Do you have some light ? Sans hésiter, il sortait des allumettes ou deman­dait à ses camarades quand il n'en avait pas. Elle approchait sa cigarette et tenait la main ou le poignet du garçon pour s'aider dans l'effort, elle disait thank you, avant d'ajouter un mot, un petit sourire dont le résultat était garanti. Il souriait à son tour.

Après, tout devenait facile. On se présentait. Nom, prénom, âge, etc., le dialogue que nous avions eu avec les Norvégiens reprenait avec des Suédois, des Danois, et même une fois avec des Australiens qui visitaient l'Europe. Ils étaient tous gentils, patients lorsque l'on cherchait nos mots en anglais, rassurants quand on s'inquiétait de parler si mal, no, you speak very well. On expliquait que notre train avait du retard. Ils disaient oh, really, et parlaient des villes qu'ils avaient visitées et de celles qu'ils auraient dû voir. Ils demandaient notre avis. On s'exclamait, Avignon, bioutifoul ! et Vichy pareil. Pourtant on n'y avait jamais mis les pieds. La Normandie, magnifique, on y allait en car avec l'école. La conversation roulait alors sur les parents. On soupirait en faisant la moue, comme des enfants trop gâtés qu'étouffaient le luxe et la sollicitude de papa, sans nous soucier de nos vieilles chaussures et de nos gilets en acrylique qui disaient exactement le contraire.

On se prenait pour des héritières, en cavale.

Peu à peu, Malika se rend compte que cela ne la mène à rien, cela n’empêche pas les coups de son père de pleuvoir, et ne lui change pas sa vie. Elle prend la décision de rester en famille, jusqu’au jour où une lettre de Norvège arrive. Les trois amies décident que l’une d’elle doit aller leurs rendre visite. Elles se cotisent pour « vivre par personne interposée » l’aventure.
Je ne vous en dis pas plus, ce n’est que le fil directeur du livre. Derrière cette histoire d’adolescentes, se nichent la vie dans les cités dans les années 70/80, la difficulté des différentes cultures à cohabiter, sans oublier la vie des familles, la violence familiale et sociale.

Ce livre est un bel hymne à l’amitié, au partage, à la force de caractère qu’il faut pour s’extraire d’un milieu.

 

Malika Wagner est fille d’un immigré algérien et d’une française. Elle a grandi en banlieue, a quitté très tôt sa famille, est partie aux États-Unis où elle a mené des études de sciences politiques et s’est mariée avant de revenir en France.

Terminus nord, de Malika Wagner. Éd. Actes Sud « Générations »

Première page
En ce temps-là, on pouvait tricher facilement sur les lignes de la SNCF, dans les trains de ban­lieue surtout. Aujourd'hui, tout est différent. Il faut sauter par-dessus les tourniquets ou attendre que quelqu'un sorte pour se glisser au bon moment. Une technique pas à la portée de n'importe qui. Et puis, ça se remarque.

Nous étions plutôt discrètes.

Les mercredis et les jours de vacances quand l'école faisait relâche, on entrait à la gare d'Au­bervilliers comme dans un moulin et on mon­tait dans l'omnibus pour Paris. Dignement et sans ticket.

 Il arrivait qu'un contrôleur pointe sa cas­quette. Vos billets mesdemoiselles, s'il vous plaît. Alors sans discussion, il fallait payer ou montrer ses papiers.

De mon sac en toile kaki sur lequel était écrit U.S. ARMY, je sortais un portefeuille en cuir que m'avaient vendu des Africains dans la rue. Il sentait la chèvre. J'en extirpais une carte de la SNCF qui donnait soixante-quinze pour cent de réduction aux familles nom­breuses. J'avais seize ans et pas d'autres papiers d'identité. Le contrôleur fronçait les sourcils.

Claude

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