J’ai terminé il y a peu ma trilogie, je ferai normalement mon billet ce week-end, mais vu que j’hiberne complètement cet hiver, je préfère dire « normalement ». En attendant, voici quelques poésies d’Emmanuel Moses. J’ai lu ce poète quelques fois déjà, et je suis toujours aussi enchantée.

 

BRUME ET PEUPLIER

La brume ne comprend pas le paysage
Le paysage ne comprend rien à la brume non plus
Le passager dans le train ne comprend ni l'un ni l'autre
Et il doit y avoir quelqu'un qui ne comprend pas le passager
Peut-être un autre passager
Sur le siège derrière lui ou devant
Peut-être le contrôleur qui passe et repasse sans raison
  apparente
Peut-être le conducteur de la locomotive dans sa cabine
  aérodynamique
Ou le préposé au bar qui somnole en attendant les clients
Peut-être à l'extérieur du train
Loin, bien loin
Au bout des rails
Au point de départ ou à l'arrivée
Il y a bien un chat qui ne le comprend pas mais les chats ne
  comptent pas
Il y a bien un mort, mais les morts ne comptent pas
Et lui, les comprend-il
Brume lui-même
Peuplier dans la brume lui-même ?
Il y a des incompréhensions lentes, presque statiques
Et il y a des incompréhensions d'une vitesse foudroyante
Des incompréhensions minuscules comme un trou de souris
Et des incompréhensions vastes comme la vie
On peut se perdre dans l'incompréhension
Comme on peut s'y retrouver
Pour en revenir à la brume et au paysage
On peut affirmer de la même manière
Que le cœur ne comprend pas l'amour
Que l'amour ne comprend rien au cœur
Parce que le cœur est une brume
Parce que l'amour est une brume
Parce que la brume est une déclaration d'amour incomprise
  au paysage
Parce que le paysage est le cœur amoureux incompris de la
  brume

Extrait de « Sombre comme le temps » d’Emmanuel Moses. Éd. Gallimard.
 

Le cœur s'en va chantant au froid des ans
Si les cyprès pouvaient de nouveau devenir blancs !
Un gamin s'est perdu dans les vallées enneigées
L'homme se souvient    du moment où on l'a retrouvé
Il sourit devant son verre
Mais l'enfant est demeuré là-bas dans les vallées...

Extrait de « Sombre comme le temps » d’Emmanuel Moses. Éd. Gallimard. 

DIALOGUE

Mon père dit : J'aimerais ne plus peser sur tes épaules
Si tu me descendais à terre on pourrait marcher côte à côte
Je ne suis pas aveugle ni paralytique
Seulement un peu mort
Pour le moment
Peut-être qu'on pourrait se donner la main
Comme quand tu étais petit
Maintenant c'est moi qui suis petit
Mais je grandirai
J'ai l'éternité pour ça
Je dis à mon père :
Un jour, je sais, tu seras tellement léger
Que je me mettrai à courir
Sur le chemin et à travers champs
Je bondirai si haut qu'on me prendra pour un cerf
Bien malin qui me rattrapera
Jusque-là je me voûte
Je ploie
Sous ton poids qui m'écrase comme tout le ciel
Et la masse nébuleuse des étoiles
Extrait de « Sombre comme le temps » d’Emmanuel Moses. Éd. Gallimard.

 

À lire sans modération. Ce dernier poème m’a particulièrement touché.

Claude

Sans titre - 2