L’homme du verger
d’Amanda Coplin

Talmagdge vit seul depuis la disparition mystérieuse de sa jeune sœur. Enfants, ils sont venus avec leur mère s’installer dans une plaine sauvage.
À la mort de cette dernière, encore adolescent, il décide de planter un verger. 40 ans après, le verger s’est agrandi, il vit toujours ans la plénitude, entouré de ses arbres et de ses amis : Caroline Middey, et son ami d’enfance l’indien Clee.
Un jour, deux adolescentes enceintes croisent son chemin. Les jeunes filles sont en fuite, elles ne souhaitent pas créer de contact. Page 355. Della se souvenait du jour où elle l’avait vu pour la première fois, ce jour en ville où Jane et elle se tenaient sur le trottoir, attendant qu’il s’assoupisse pour lui voler ses fruits. Ce jour-là, malgré sa faim, elle avait été sidérée par son air de solitude et la lenteur avec laquelle il se déplaçait. Ou peut-être n’y avait-elle songé que plus tard. Il était plutôt gros, et grand, mais il ne leur faisait absolument pas peur. Au début, quand ils étaient tous ensemble, Jane gardait toujours ses distances avec lui et Della savait qu’elle devait en faire autant, mais elle l’avait suivi pendant des semaines dans le verger et il s’était toujours montré gentil avec elle. Cette gentillesse, elle l’avait retrouvée quand il avait passé la main à travers les barreaux sans lâcher son sac.  Peu à peu, il les apprivoise. Leurs vies en seront à eux trois complètement bouleversées.

Ce livre est excellent. Tout est abouti, ce n’est qu’harmonie, que ce soit dans l’écriture, dans l’histoire, dans les personnages, leurs caractères, leurs façons de vivre. Les silences entre les personnages sont pareils à de longs dialogues, à de douces musiques. J’aimerai vous faire partager une multitude d’extraits, mais il serait préférable que vous le lisiez ! Il y a toutefois ce passage sur l’évolution des moyens de transports qui est vraiment bien rendu, nous nous avons toujours vécu avec, mais imaginez un homme qui toujours s’est déplacer à pieds ou à cheval, ce passage est plein d’émotions… (J’avais dans la trilogie de Soma Morgenstern, lu un passage sur le même sujet, écrit d’une autre façon mais tout aussi bien.) Page 356. Il dormit peu dans le train qui le ramenait à Cashmere. Le mouvement et ce paysage qui changeait tout le temps le perturbaient et l’empêchaient de sombrer. Il était décontenancé par l’idée – il en était même taraudé- de monter dans le train de Chelan et d'arriver le même jour à Cashmere. C’était la raison de ce trouble envahissant, c’était ce que son esprit se refusait à accepter. Constamment, il devait se répéter que pareille chose était possible, qu’il vivait à une époque où c’était possible ; et n’était-ce pas formidable ? Son corps ne parvenait  pas à comprendre ; l’autre fois, quand il avait emmené Angelene voir l’océan, il avait été tout aussi bouleversé. Incapable de rester tranquille, le cœur serré, il ne cessait de regarder par la fenêtre pour vérifier que c’était bien vrai : il était allé à Chelan, mais il en était parti et bientôt, il se retrouverait à Cashmere ; le matin même, il était encore à la pension de famille, dans la ville où il l’avait vue. Il paraissait impossible qu’il pût se trouver dans ces deux endroits à la fois – Chelan, où elle était emprisonnée, et le verger, où elle n’était pas-, que son corps  pût avoir accès à ces deux lieux en l’espace d’un seul jour. Cela ne paraissait pas normal. La vitesse l’accablait et heurtait sa sensibilité. Toute sa vie, il s’était déplacé avec lenteur. Il était habitué à voir les choses évoluer grâce à la lumière et la chaleur, et non pas grâce à quelque action discordante.
Mais plus rien n’était pareil. Désormais, les gens vivaient ainsi.

Si tous les premiers romans étaient aussi beaux… les rentrées littéraires auraient un autre goût et un autre niveau ! J’ai vraiment passé un très bon moment de lecture, de silences. À aucun moment, le rythme et l’atmosphère ne sont relâchés, tout s’enchaîne, même un silence après l’autre. La pudeur des personnages, leur rudesse, leurs caractères, leur désespoir, leur détresse mais aussi leur amour sont tellement bien narrés que l’on ne peut que se sentir concerné. L’amour, la filiation, les liens entre deux individus sont abordés avec beaucoup de pudeur et de justesse. 
Claude

Première page

Son visage était aussi grêlé que la lune. Grand et large d'épaules, il était corpulent sans être massif, mais on voyait très bien comment il allait le devenir; il avait déjà le torse épais d'un robuste vieillard. Ses oreilles étaient éléphantesques, un trait qui lui avait valu beaucoup de commentaires lorsqu'il était plus jeune et qu'elles dépas­saient franchement; mais désormais, aussi tannées par le soleil que le reste de sa peau, elles étaient collées à son crâne plus qu'à aucun autre moment de sa vie, et coriaces, faites d'une chair granuleuse comme l'écorce de quelque fruit. Rasé avec les pores élargis; la peau huileuse. Sous certaines lumières, sa chair était grise; sous d'autres, couleur de suif; ou bien encore, rouge. Ses lèvres, de la même couleur que son visage, s'étaient fondues dans l'ensemble de ses traits, avaient commencé à disparaître. Il avait un gros nez proéminent. Des yeux d'un bleu vif. À présent, ses cils n'avaient rien de remarquable mais, lorsqu'il était jeune, ils étaient noirs et épais et il avait la joue veloutée, la bouche aussi pure et sculptée que celle d'un chérubin. Tant d'atouts poussaient les femmes à le couvrir compulsivement de baisers, à s'interrompre au milieu de leurs tâches domestiques pour le serrer contre leur sein.

L’homme du verger d’Amanda Coplin, traduit de l’anglais (Etats-Unis)par Laurence Kiefé. Ed. Christian Bourgeois.

 

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